LIVRE V, CHAPITRE XVIII. 20Q
leurs facultés physiques , intellectuelles et morales ; ils tendent en même temps à transmettre à leurs descendans les divers genres de perfectionnement qu'ils croient avoir acquis. De cette qualité, qui leur est particulière, il résulte qu'aussitôt qu'un peuple a fait les premiers pas dans la civilisation , il se trouve chez lui des familles qui sont plus avancées que les autres. Elles ont des connaissances plus variées , des idées plus élevées, des mœurs plus pures ou plus douces, des manières plus polies, une puissance plus grande, une fortune plus considérable, ou d'autres avantages analogues. Par cela même que toute personne tend à s'élever et à voir prospérer sa race , chacun éprouve une répugnance invincible à descendre dans un rang inférieur , ou à y voir descendre ses enfans.
Les hommes peuvent se diviser et ils se divisent en effet quelquefois sur quelques-unes des qualités qui constituent la grandeur ou la dégradation ; il existe des erreurs à cet égard comme il en existe sur une multitude de sujets ; mais il n'est personne qui n'éprouve, plus ou moins, la tendance que je viens de faire observer , et qui n'aspire à s'approcher le plus qu'il peut de ce qui, dans ses idées particulières, constitue la grandeur , et à s'éloigner de ce qui constitue la dégradation. Les hommes les plus amoureux de l'égalité , sont peut-être ceux chez lesquels cette tendance est la plus forte ; s'ils sont satisfaits de la position dans laquelle ils sont placés , ils n'as-
pirent pas à descendre, ou à faire descendre leurs égaux, ils cherchent à élever à leur niveau le plus grand nombre d'individus possible.
Ce phénomène , qui se manifeste chez les peuples de toutes les espèces et à tous les degrés de civilisation , avait besoin d'être observé pour prévenir les fausses conséquences qu'on pourrait tirer de la tendance qu'ont tous les êtres organisés à se multiplier, jusqu'à ce qu'ils ne trouvent plus de moyens d'existence. Les hommes obéissent à cette dernière tendance, comme tout ce qui existe ; mais ils n'y obéissent qu'autant qu'ils le peuvent , sans descendre du rang auquel ils sont parvenus, et sans faire déchoir leur race. Dans l'ordre social, les moyens d'existence varient avec les mœurs et les idées de chacune des classes de la population ; ce qui suffit pour faire vivre une famille d'ouvriers, ne suffirait pas pour faire vivre une famille dans un rang plus élevé. Dans la société, chaque famille considère comme nécessaire à son existence, la fortune dont elle a besoin pour conserver son rang. Il résulte de là que chacun croit toucher au dernier terme de ses moyens d'existence lorsqu'il ne peut pas se marier sans descendre et sans faire descendre ses en Fans à un rang qu'il juge inférieur à celui dans lequel il a été élevé. Un homme peut arriver à ce point , non-sèulement sans manquer de rien de ce qui est nécessaire à la vie , mais avec une fortune suffisante pour élever plusieurs familles de laboureurs.