LIVRE V, CHAPITRE XVIII
Dans les pays où la plupart des travaux sont exécutés par une race asservie, les hommes qui appartiennent à la classe des maîtres, ne peuvent donc pas se multiplier aussi rapidement que les esclaves. S'il faut, par exemple, le travail de vingt esclaves pour faire vivre un homme de la classe des maîtres dans l'oisiveté, le nombre des possesseurs d'esclaves ne peut pas s'accroître de dix individus , sans que le nombre des hommes possédés ne s'accroisse de deux cents. Si l'accroissement du nombre des esclaves avait lieu dans une proportion moins grande, il faudrait que les maîtres consommassent moins de richesses ou se livrassent à quelque genre de travail , ce qui , dans leurs idées , les dégraderait en les rapprochant de la population asservie. Dans un pays où il se formerait de grandes fortunes , le nombre des esclaves devrait s'accroître dans une proportion plus grande encore ; puisque plus un individu consomme de richesses, plus il faut de mains qui travaillent pour lui.
Quoique nous ne connaissions que d'une manière très-imparfaite la progression que suivit l'accroissement des esclaves chez les peuples de l'antiquité, nous voyons que le nombre en devient de plus en plus considérable, à mesure que les familles de la classe aristocratique acquirent plus de puissance et de richesses. Dans les premiers temps de la république romaine, les citoyens les plus considérables ne craignaient pas de s'avilir en se livrant au travail et particulière-
iwentàla culture de leurs champs. Lorsque Rome fut parvenue à son plus haut degré de puissance, on voyait dans l'intérieur d'une seule maison , jusqu'à quatre cents esclaves ; des citoyens que la guerre civile avait appauvris, en possédaient quatre mille ; d'autres en comptaient jusqu'à vingt mille (4). Dans l'Attique les esclaves suivirent la même progression dans leur accroissement; leur nombre suivant quelques historiens était huit fois plus considérable que celui des personnes libres (2).
Les faits constatés dans les colonies modernes, comme ceux dont l'histoire nous a transmis le souvenir, confirment les déductions que nous tirons de la nature de l'homme. Dans la Jamaïque, la plus considérable des colonies à sucre de l'Angleterre, la population se divisait, en 4658, en mille quatre cents esclaves , et quatre mille cinq cents personnes libres. Depuis cette époque, les deux classes se sont multipliées dans les proportions suivantes : de 4658 à 46TO, le nombre des personnes libres s'est accru de trois mille, le nombre des esclaves de six mille six cents; de 4670 à 473,4, le nombre des personnes libres
(1) Voyez un mémoire de M. de Burigny, dans le XXXVIIe volume des Mémoires de l'Académie des inscriptions.
(2) Hume croyait que le nombre des esclaves athéniens avait été fort exagéré : il a donné des raisons très-solides de son opinion. Essay XI, Ofthe populousness of ancient nations.