LIVRE V, CHAPITRE XXII
Il suit de là que les mêmes motifs qui portent une population asservie à se rallier à tout homme qui veut priver les maîtres de leur puissance , et les soumettre à un gouvernement despotique, les porte à se rallier à une puissance étrangère qui aspire à les subjuguer. Des esclaves, ne possédant aucune propriété, ne craignent pas le pillage; ils peuvent, au contraire, profiter du désordre qui suit une invasion , soit pour recouvrer leur liberté, soit pour ressaisir quelque faible portion des richesses que leurs travaux ont produites. Dans aucun cas , ils n'ont pas à craiudre de voir empirer leur condition ; un changement de maîtres par suite d'une invasion, n'est pas une calamité plus grande qu'un changement de maîtres par suite d'un échange, d'une vente, ou de toute autre transaction commerciale.
Aussitôt que des possesseurs d'hommes se trouvent en état de guerre avec une nation étrangère, ils ont donc à se mettre en garde contre deux sortes d'ennemis; d'abord, contre ceux qui se trouvent déjà dans l'intérieur de leurs familles, et ensuite contre ceux qui viennent pour les subjuguer. Il est rare que ces deux classes d'ennemis ne soient point d'intelligence; ceux de l'intérieur servent volontiers d'espions et de guides à ceux de l'extérieur, en attendant que l'occasion de les seconder d'une manière plus efficace se présente. Les maîtres sont donc obligés d'avoir en même temps deux armées; l'une, qui surveille les mouvemens des esc'aves, et qui prévienne ou
réprime leurs insurrections; l'autre, qui surveille et combatte l'ennemi étranger.
Mais une nation chez laquelle les classes laborieuses sont considérées comme appartenant à l'aristocratie ; ne peut avoir de nombreuses armées. Il suffit, pour s'en convaincre, d'observer quel nombre d'hommes nous pourrions mettre sur pied, si nous étions obligés de prendre les soldats comme les officiers de nos armées dans les hauts rangs de la société. Il est bien évident qu'un peuple chez lequel l'usage et le port des armes serait interdit aux hommes des classes laborieuses, serait d'une faiblesse extrême corn parativement à celui chez lequel toutes les classes de la population pourraient être appelées à défendre l'indépendance nationale. Quelques exemples vont rendre ceci plus sensible.
Suivant le recensement fait en France en \ 85i , la population s'élevait à cette époque à 52, 569, 222 ames. A la même époque, la France avait une armée de 568,921 hommes : c'était à peu près un soldat sur 88 habitans. Prenons ces nombres pour terme moyen : supposons qu'une nation puisse, sans se ruiner, tenir constamment sous les armes la quatre-vingt-huitième partie de sa population. Quel serait, d'après cela, le nombre de soldats que pourrait entretenir la Martinique? Cette colonie dont la population s'élevait, d'après le recensement de 1851 , à 119,715 habitans, ne comptait alors que 25,>£17 personnes libres. Elle n'aurait donc pu tenir sur pied que 266 soldats ,