LIVRE V, CHAPITRE XXII
tandis que si la population entière avait été libre, elle aurait pu en entretenir 4360.
La Jamaïque, avec une population de 390,000 ames , ne pouvait mettre sous les armes , avant les dernières mesures du gouvernement anglais qu'environ 9,000 hommes, 5,000 blancs et ,4,000 noirs ou gens de couleur (4). La république d'Haïti, avec une population de 935,355 ames, avait à la même époque .45,520 hommes de troupes et 443,528 hommes de gardes nationales. Cette république pouvait donc armer environ sept fois plus d'hommes que la plus riche des colonies anglaises, toute proportion gardée dans le nombre de la population (2). Il faut ajouter que la première n'avait point d'ennemis à redouter à l'intérieur, tandis que, pour la seconde, les ennemis intérieurs étaient plus redoutables encore que ceux de l'extérieur.
Dans les républiques les plus célèbres de l'antiquité, la proportion entre le nombre des personnes libres et le nombre des esclaves était à peu près la même que dans les colonies modernes. Suivant quelques historiens , Athènes ne comptait que vingt mille citoyens, tandis qu'elle avait quatre cent mille esclaves. Il fallait donc que l'armée se recrutât dans un vingtième environ de la population ; les dix-neuf vingtièmes étant frappés d'incapacité et étant mis
(1) Report of the coramittee, etc., p. 40.
(2) Second report, etc., p. 163-164.
sur le même rang que les animaux domestiques.
Il résultait de ce système que la perte d'une grande bataille pouvait livrer l'état à la population asservie, ou qu'elle obligeait les maîtres qui n'étaient pas tombés dans les mains des ennemis, à élever om certain nombre de leurs esclaves au rang des citoyens. Ainsi , dans le sixième siècle avant l'ère chrétienne , les esclaves s'emparèrent du gouvernement d'Argos et le gardèrent pendant long-temps , parce que la plupart des maîtres avaient péri dans les combats (1). Les Lacédémoniens qui s'étudiaient à dégrader Leurs esclaves et à détruire chez eux toute étincelle de courage et tout sentiment de dignité , furent obligés d'en admettre un grand nombre au rang des citoyens ; ils n'avaient pas d'autres moyens de réparer les ravages de la guerre et de prévenir la ruine de leur république. Après avoir plongé dans l'avilissement la classe laborieuse, les membres de l'aristocratie , s'ils éprouvaient une défaite , étaient obligés de se recruter dans son sein, sous peine de voir éteindre leur race.
Toutes les fois que la population d'un pays se divise en maîtres et en esclaves, et que l'armée ne peut se recruter qu'au sein de l'aristocratie , on ne saurait donc avoir un grand nombre de soldats pour défendre l'indépendance nationale, et il est très-difficile de réparer les désastres de la guerre. Il est une autre circonstance qui rend
(i) Hist. de la législ. , par M. de Pastoret, t. VIII, p. 18.