LIVRE V , CHAPITRE XXlî
voient leur intérêt à mainténir leur domination sur leurs esclaves dans toute son étendue; ils considèrent comme une atteinte à leur propriété , toute garantie accordée aux hommes dont ils sont en possession. A leurs yeux , leur sûreté dépend de l'abrutissement de la population asservie ; ce qui leur importe, ce n'est pas que leurs esclaves soient actifs , laborieux , intelliligens ; c'est qu'ils soient soumis , et que l'idée d'un meilleur avenir ne se présente jamais à leur esprit. Il ne s'agit pas, pour les maîtres , d'augmenter les produits de l'agriculture , de multiplier les défrichemens ; il s'agit de conserver les possessions qui existent. Les possesseurs d'esclaves sont comme tous les despotes ; quand ils ne rétrogradent pas, ils sont condamnés à rester stationnaires.
Les hommes qui ne sont ni maîtres, ni esclaves, et qui exercent quelque branche d'industrie , sont intéressés , au contraire , à voir dans tous les états de l'Union, une population homogène. Leur sécurité sera d'autant plus grande , que chaque état pourra mieux pourvoir par lui-même à sa propre défense. Ils seront d'autant plus riches que les produits de leur sol et de leur industrie trouveront un plus grand nombre de consommateurs dans les états du sud, et qu'ils pourront acheter à meilleur marché les produits de ces derniers états. Pour des peuples industrieux et commerçans , il n'est pas de plus mauvaises pratiques que les nations chez lesquelles
la population se divise en maîtres et en esclaves.
Les peuples industrieux des états libres , sont intéressés à voir tous les autres états marcher de pair avec eux ; peu leur importe que ceux avec lesquels ils auront des relations de commerce , aient toujours été maîtres ou qu'ils aient été des affranchis. Quelque puissant que soit le préjugé des Américains du nord contre les noirs et contre les hommes de couleur , il est chez eux une puissance plus grande encore : c'est le désir de s'enrichir par l'industrie ou le commerce. Des agriculteurs, des manufacturier s, des commerçans, quelles que soient d'ailleurs leurs opinions sur la supériorité de leur espèce , préféreront toujours un homme noir ou basané avec lequel ils feront de bonnes affaires, à un blanc qui ne leur sera bon à rien, et qui ne paiera pas ses dettes.
Il est des hommes qui ont présagé une séparation entre les états où une partie de la population est considérée comme la propriété de l'autre, et les états où l'esclavage est aboli. Si cette séparation s'effectuait jamais, ce ne seraient pas les états du sud qui l'auraient provoquée ; livrés à eux-mêmes, ils seraient d'une telle faiblesse, que, s'ils conservaient l'esclavage, ils pourraient être envahis 'aussi facilement que le fut la Pologne au dernier siècle. Il faudrait, pour qu'il s'opérât une séparation, que les états libres repoussassent l'alliance des possesseurs d'esclaves, comme une charge et comme une