LIVRE V, CHAPITRE XVIII
nombre de peuples; et, dans tous les pays où il est établi, les pouvoirs publics étant entre les mains des classes aristocratiques , qui considèrent la classe laborieuse comme leur propriété , l'on conçoit que les nations chez lesquelles il n'existe plus d'esclaves, ne peuvent échapper entièrement à leur influence.
Pour déterminer les causes , la nature et les effets de l'action qu'exercent les peuples chez lesquels l'esclavage existe, sur les nations qui l'ont proscrit , il est nécessaire de se rappeler l'influence qu'exerce l'esclavage sur les idées et sur les mœurs des maîtres et des esclaves , et sur les individus qui se trouvent placés entre les uns et les autres,' soit qu'ils aient été affranchis , soit qu'ils aient cessé d'être maîtres.
Le premier effet que produit l'esclavage sur les mœurs et sur les idées de toutes les classes de la population , est d'avilir l'action des organes de l'homme sur les choses , toutes les fois que cette action a pour objet d'en accroître l'utilité; le second est de donner aux hommes de la classe des maîtres la passion des jouissances physiques, l'amour du faste et de la dissipation ; le troisième de prévenir le développement des connaissances qui n'ont pas pour objet d'étendre l'empire de l'homme sur ses semblables , et de mettre obstacle par cela même au développement des arts industriels et du commerce ; le quatrième effet est de rendre stationnaire ou même de faire décroître la classe des esclaves et celle des maîtres;
enfin , le cinquième, est d'obliger les maîtres qui veulent conserver leur empire , à se livrer à tous les exercices propres à assurer la domination de l'homme sur ses semblables, et particulièrement les exercices qui conviennent à l'art militaire.
Ces effets de l'esclavage étant connus , il est facile de voir quel est le genre d'action que les peuples possesseurs d'esclaves exercent ou tendent à exercer sur les nations industrieuses qui ont aboli l'esclavage.
Tous les hommes , de quelque espèce qu'ils soient, tendent, par leur propre nature, à se multiplier et à accroître leurs moyens d'existence; mais, lorsqu'une population considère le travail comme indigne d'elle y elle ne peut accroître ses moyens d'existence , ni par conséquent se multiplier, à moins qu'elle ne ravisse les richesses produites par d'autres. Les hommes qui possèdent des esclaves , sont portés à subjuguer des peuples industrieux , d'abord par le désir de s'approprier des richesses qu'ils ne peuvent obtenir qu'en les ravissant, ensuite par le désir de réduire au nombre de leurs esclaves les individus qui les ont produites, et enfin, par le genre d'exercices auquel ils se sont livrés en leur qualité de maîtres.
Les sénateurs romains, les plus riches possesseurs d'esclaves de l'antiquité , pour prévenir ou pour arrêter les séditions , dit Denys d'Halicarnasse, avaient toujours une guerre préparée (i).
(1) Liv. vi, ch. xxii.