LITRE V, CHAPITRE XXIX
que la journée d'un esclave. Il faut donc que le premier travaille deux fois plus que le second , ou que son travail ait deux fois plus de valeur. Dans tous les pays , le meilleur parti qu'un maître puisse tirer de son esclave, est de lui laisser l'entière disposition de son temps, et d'exiger de lui une somme pour chacune de ses journées de travail. L'esclave , stimulé par l'espérance de faire des économies > travaille d'abord pour payer l'impôt établi sur lui, et il travaille ensuite pour s'entretenir et souvent même pour se racheter. L'homme qui est mu par l'espoir des récompenses, agit donc avec plus d'intelligence et d'énergie que celui qui n'est mû que par la crainte des châtimens.
Un homme libre porte en lui un autre principe d'activité , c'est le désir d'avoir une famille et de la faire vivre ; un esclave n'a point à s'occuper du sort de ses enfans; son travail est sans influence sur leur destinée : c'est le maître qui doit les nourrir.
Ainsi, en supposant au préjugé que l'esclavage crée contre le travail , toute l'énergie qu'il peut avoir , l'affranchissement développe des principes d'activité plus énergiques et plus continus dans leur action , que les châtimens infligés par les maîtres. L'Angleterre a été soumise à un esclavage analogue à celui qui existe en Russie; aujourd'hui, dix ouvriers anglais font plus de travail, dans un temps donné, que cinquante esclaves russes; tel lord anglais qui possède la
même étendue de terres que tel seigneur russe , est dix fois plus riche que lui, quoiqu'il ne possède pas un esclave, tandis que le second en possède des milliers.
Un des préjugés les plus invétérés de toutes les aristocraties , est de ne voir dans les hommes qu'elles exploitent, que de malfaisantes machines, qui ne vont d'une manière tolérable qu'autant qu'elles sont dirigées par une intelligence étrangère , et qui , pour ne pas être nuisibles à leurs possesseurs, ont besoin d'être enchaînées et conduites à coups de fouet. Un planteur auquel on parle de l'affranchissement des esclaves , éprouve un sentiment analogue à celui que nous éprouverions nous-mêmes, si l'on n-ous parlait de déchaîner, au milieu d'une nombreuse population , une multitude de bêtes féroces. Ayant toujours réglé lui-même tous leurs mouvemens et puni leurs fautes selon ses caprices , il s'imagine que tout va tomber dans le désordre et la confusion, si on lui arrache son fouet. C'est là l'erreur de tous les possesseurs d'esclaves; elle est partagée par beaucoup d'individus étrangers aux pratiques de l'esclavage. Elle vient, chez ces derniers , de ce qu'ils attachent au mot affranchissement des idées que , non - seulement il ne comporte pas , mais qu'il exclut.
Qu'est-ce qu'affranchir un homme asservi ? c'est tout simplement le soustraire aux violences a aux caprices d'un ou de plusieurs individus , pour le soumettre à l'action régulière de l'auto-