LIVRE V, CHAPITRE XXIX. 4L
plus cher que ceux qui font exécuter les leurs par des hommes libres. Si les premiers n'avaient la jouissance d'aucun privilège , ils seraient donc obligés, pour vendre leurs denrées, d'employer les mêmes moyens de culture que les seconds ; c'est-à-dire qu'ils seraient obligés, sous peine de périr de misère, d'affranchir leurs esclaves. Il n'est pas moins évident que, s'ils étaient abandonnés à leurs propres forces, ils se livreraient moins à leurs vices, parce qu'ils auraient un peu plus de crainte des insurrections. Mais les membres de l'aristocratie coloniale ont un tel excès d'ignorance, de présomption et d'orgueil, que, s'ils étaient tout à coup livrés à eux-mêmes, il pourraient bien attirer sur eux quelque catastrophe terrible. 11 est donc du devoir des métropoles de les mettre à l'abri de leurs propres folies , et de les aider à sortir de la position où ils se trouvent, sinon avec profit, du moins avec la moindre perte possible.
Il est des hommes qui portent aux aristocraties de toutes espèces un si vif intérêt, que, pour ne pas compromettre leur repos et leurs jouissances , ils consentiraient volontiers à fermer les yeux sur les maux que la servitude enfante. Ils doivent considérer cependant qu'il n'y a jamais eu , pour personne , de sûreté dans l'esclavage, et qu'il y en a aujourd'hui moins qu'à aucune époque. Les générations qui secondèrent l'établissement d'un tel système, dans les îles ou sur le continent d'Amérique , ont disparu j et
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elles ne se lèveront pas pour le défendre. Les générations qui leur ont succédé sont plus éclairées ; leurs habitudes et leurs pratiques sont encore en arrière de leur entendement , mais c'est un désaccord qui ne saurait durer long- temps. L'Angleterre a déjà retiré l'appui qu'elle prêtait au commerce des esclaves; la France marche sur la même route, l'Espagne ne peut rien faire pour le soutenir; d'autres états du continent l'ont prohibé. En Amérique, non-seulement la traite a été prohibée , mais plusieurs des états les plus considérables ont complètement aboli l'esclavage. Les parties dans lesquelles il existe le plus d'esclaves , sont environnées de toutes parts de peuples libres qui croissent en richesses, en nombre et en lumières. Au centre même, une population jadis esclave jouit d'une entière indépendance, et, par le seul fait de son existence, elle elle est un avertissement continuel pour les maîtres et les esclaves. Si l'aristocratie coloniale a des dangers à courir, les plus graves naissent ; non de l'abolition régulière de l'esclavage, mais de la persistance à le conserver.
Les dangers que l'esclavage fait courir à tous les possesseurs d'esclaves des Antilles et des Etats- Unis , se sont considérablement accrus, depuis que la nation anglaise a reconnu la liberté à la population asservie de ses colonies. Elle pourra bientôt armer des milices de noirs et de mulâtres qui parleront la même langue que les esclaves des Etats-Unis. Si, dans un moment de guerre,
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elle portait sur le continent américain quelques régimens de noirs, et si elle se servait d'eux pour appeler à l'indépendance les esclaves de ses ennemis, quelle résistance pourrait-elle rencontrer? On chercherait vainement à se le dissimuler ; Pacte par lequel les Anglais ont affranchi tons les esclaves de leurs colonies, est le coup le plus funeste qui puisse être porté à l'indépendance des états Anglo-Américains. Ces états se trouve maintenant dans la position où se trouvaient au dernier siècle les membres de l'aristocratie polonaise , quand le gouvernement russe leur disait: si vous bougez , j'insurgerai vos esclaves.
L'aristocratie des colonies et les hommes qui veulent la maintenir dans la possession des personnes dont elle se dit propriétaire, semblent voir dans l'abolition de l'esclavage une multitude de dangers. Ceux qui aspirent à cette abolition partagent une partie de leurs craintes, si nous en jugeons du moins par la circonspection dé leurs discours et de leurs actions. Mais, de part et d'autre, on semble n'être agité que de terreurs paniques, car personne n'ose préciser les faits positifs qu'on paraît redouter. Cependant, si l'affranchissement des esclaves offre des dangers, il faut savoir les considérer en face , et déterminer nettement en quoi ils consistent. Fermer les yeux afin de n'avoir pas peur , et marcher ensuite au hasard vers le but qu'on se propose, est un mauvais moyen d'éviter les faux pas.
Les hommes qui appartiennent à la classe
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aristocratique, peuvent voir dans l'affranchissement des personnes qu'ils considèrent comme leur propriété, trois dangers : ils peuvent craindre que leur existence personnelle ne soit menacée ; que leurs propriétés ne soient point en sûreté, et que les affranchis refusent de travailler pour eux , ou ne se livrent au travail qu'autant qu'ils y seront forcés par la faim.
Ce dernier danger est le moins grave ; mais peut-être est-il celui qui est le plus à craindre , au moins pour quelque temps. Un des effets les plus infaillibles de l'esclavage est d'avilir l'action de l'homme sur les choses ; dans un pays exploité par des esclaves , être libre , c'est être oisif, c'est vivre gratuitement sur le travail d'autrui. Cette manière de juger ne changera point immédiatement après l'abolition de l'esclavage ; les hommes de la classe aristocratique continueront de voir l'avilissement dans le travail , et la noblesse dans l'oisiveté. Les affranchis jugeront probablement comme les maîtres, et les imiteront s'ils le peuvent ; s'ils n'ont pas le moyen de vivre oisifs comme eux, ils aspireront du moins à le devenir. C'est là l'histoire de toutes les populations qui ont été divisées en maîtres et en esclaves ; sous ce rapport, il n'y a point de différence entre les noirs et les blancs.
Il ne faut pas croire, cependant, que cet inconvénient soit aussi grave qu'il le paraît d'abord. Dans les pays où il existe des esclaves , la journée d'un affranchi se paie deux fois plus