‹ Traite de législation; ou, Exposition des lois générales suivant lesquelles les peuples prospérent, dépérissent ou restent stationaires (volume 2)Chapitre 212 sur 253 · LIVRE V, CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

LIVRE V, CHAPITRE XXX

nés, peut avoir lieu de deux manières : elle peut s'exécuter d'une manière violente et rapide comme celle qui s'est opérée à Saint-Domingue; ou bien elle peut s'exécuter d'une manière lente et progressive , et de telle sorte qu'en se retirant , les familles de la race des maîtres emportent la valeur de leurs propriétés et les moyens d'aller s'établir ailleurs ; la persistance des maîtres à maintenir l'esclavage ne peut amener que la première ; l'affranchissement des esclaves amènerait probablement la seconde.

Si y par suite de quelque événement extraordinaire, il y avait, en effet, une insurrection de la part des esclaves, leur première pensée serait d'expulser la classe aristocratique, et peutêtre de l'exterminer. Placés entre la nécessité de conquérir leur indépendance , et le danger de périr dans les supplices, ils finiraient probablement par rester maîtres du pays. Une fois qu'ils l'auraient conquis, il ne serait pas facile de le leur enlever , les métropoles trouvent que leurs colonies sont une charge si lourde que, si elles venaient à les perdre, elles ne feraient pas de grands sacrifices pour les conquérir.

La révolution qui, par suite de l'affranchissement, placerait des gens de couleurs ou des noirs à la tête des affaires publiques, arriverait d'une manière si lente et si insensible, qu'il n'est guère possible de prévoir l'époque à laquelle elle serait terminée. Il faudrait connaître bien peu les hommes pour s'imaginer qu'en sortant de l'esclavage

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le plus dégradant qui ait.existé , ils aspireront à commander, et s'organiseront entre eux pour s'emparer du pouvoir. Quelque nombreux qu'ils soient , comparativement à la classe aristocratique , leur ignorance , leur misère , la difficulté d'acquérir aucune propriété territoriale, et l'influence des gouvernemens européens, ne permettront guère aux idées ambitieuses de germer dans leurs esprits, à moins que des violences ne les portent au désespoir. Lorsqu'une aristocratie s'est profondément enracinée dans un pays , elle se soutient, pour ainsi dire, par son propre poids. Les luttes ne commencent pour elle que lorsqu'il se trouve, dans les rangs de la population jadis asservie, des hommes qui, par leurs richesses ou par leurs lumières, aspirent au gouvernement. Ces luttes ne sont même dangereuses qu'autant que l'aristocratie exclut de son sein les personnes qui, par leur position, peuvent aspirer à y entrer ; car si elle absorbe les richesses ou les talens qui se développent dans les autres classes de la population y il n'y a plus de raison pour qu'elle s'éteigne. Le petit nombre de membres dont elle se compose n'est pas toujours une raison suffisante pour amener la fin de son empire; huit mille Mameloucks ont régné pendant des siècles sur trois ou quatre millions d'Egyptiens ; et leur règne durerait encore , s'ils n'avaient pas été détruits par un pouvoir étranger.

La lutte entre les descendans des maîtres et les descendans libres des esclaves commencera donc

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à se manifester lorsque les derniers auront acquis assez de richesses et de lumières pour aspirer à l'exercice des pouvoirs politiques. Il est trèsprobable que des électeurs d'espèce éthiopienne qui trouveraient parmi leurs égaux des hommes capables de les bien gouverner, leur donneraient la préférence sur des blancs. Il arriverait alors ce que nous avons vu dans une ville des anciennes colonies espagnoles; les blancs cesseraient d'être appelés aux emplois publics, et leur position deviendrait tellement désagréable , qu'ils prendraient le parti d'émigrer. Mais, pour qu'un tel événement arrivât, il faudrait que l'industrie et les richesses des autres classes de la population fussent de beaucoup augmentées, et alors ils pourraient aliéner leurs propriétés plus avantageusement qu'ils ne le pourraient aujourd'hui. Leurs terres perdront , en effet , d'autant plus de leur valeur , qu'ils mettront plus de persistance à maintenir l'esclavage ; car la main-d'œuvre deviendra de plus en plus chère, et il sera de plus en plus à craindre qu'ils ne soient expulsés.

Quoi qu'il en soit de ces conjectures sur l'avenir, il est certain qu'il n'y a plus de sécurité pour l'aristocratie coloniale, que l'Angleterre ne reconnaît déjà plus la légitimité de l'esclavage, et que, par conséquent, la question pour les autres nations ne porte plus que sur le moyen le plus sur de l'abolir.

Dans le système de l'esclavage , on pose en principe que la personne qu'on appelle un es-

clave est une chose ; que cette chose appartient au propriétaire, et qu'il peut faire d'elle tout ce qu'une ordonnance de son gouvernement ne lui a pas défendu ; en conséquence , on cherche à mettre des limites à la disposition de cette propriété , comme on en a mis à la disposition de toutes les autres. J'ai fait voir, précédemment, qu'en suivant ce système, il n'y a pas moyen d'arriver à l'abolition de l'esclavage , parce que l'arbitraire , qu'on proscrit sous une forme , se montre immédiatement sous une autre ; il est aussi impossible d'arriver à la liberté en partant du principe de la servitude, qu'il est impossible d'arriver à la vérité en prenant une erreur pour la base de ses raisonnemens.

Quelque lente que soit la marche qu'on se propose de suivre dans l'abolition de l'esclavage, il est un pas qu'il faut nécessairement franchir d'une seule fois, parce que entre l'erreur et la vérité il n'y a point d'intermédiaire. Il ne faut pas partir du fait mensonger qu'un être humain est une chose , ou une moitié de chose ; il faut reconnaître franchement ce qui est , c'est-à-dire qu'un homme est une personne ayant des devoirs à remplir envers lui-même, envers son père, sa mère, sa femme, ses enfans, et l'humanité tout entière. Tant que ces vérités ne sont pas reconnues , il n'y a pas de progrès à faire ; on ne peut qu'opposer de la force à de la force ; mais aussi, à l'instant oii l'on reconnaît qu'un homme asservi est un homme, et qu'il a des devoirs à rem->

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