LIVRE V, CHAPITRE XXX
positions changent ; sous le rapport des lois et de la morale, l'homme asservi se trouve l'égal de son maître ; soumis , par sa nature aux mêmes devoirs, il a les mêmes droits à exercer (4).
En considérant ainsi les hommes qu'on appelle des esclaves et les hommes qu'on appelle des maîtres , on ne peut pas suivre le procédé qu'on emploie quand on limite les pouvoirs d'un propriétaire sur sa propriété; on ne peut pas dire que le maître peut tout ce qui ne lui est pas interdit par l'autorité publique, ou que l'esclave doit tout , excepté ce que les ordonnances du gouvernement lui ont réservé ; on est obligé de déclarer, au contraire, que le maître ne peut rien exiger au-delà de ce que le gouvernement lui a positivement accordé , et que l'individu qu'on appelle un esclave, est libre sur tous les points qui n'ont pas été restreints par une disposition législative.
(i) En France, les ordonnances qui ont autorisé la population asservie à se racheter, ou qui ont affranchi des serfs sans les obliger à payer une rançon, ont toujours reconnu la liberté comme l'état naturel de l'homme; sous le rapport moral , elles ont reconnu l'égalité entre l'esclave et le maître. L'ordonnance de Louis X, du i juillet 1 3 15, commence par ces mots : Comme selon le droit de nature chacun doit naître franc... Les lettres de Charles VI, du mois de décembre i383 , confirmant celles de Guy de Clermont , sont ainsi motivées : « Considérant et regardant être » prétendue chose et convenable de ramener en liberté et fran- » chise les hommes et femmes qui, de leur première création , » furent créés et formés francs par le créateur du monde. » 4 28
Ces deux manières de procéder peuvent paraître identiques ou ne différer que dans les termes ; et cependant il y a, entre l'une et l'autre, une différence immense. Dans l'une, on reconnaît qu'il existe des devoirs indépendans des caprices de la puissance ; c'est la liberté qui est le principe; l'obligation envers le maître est une exception. Dans l'autre, on fait dériver tous les devoirs de la volonté du gouvernement; c'est le despotisme, qui est le principe ; l'exception, c'est la liberté, ou ce qu'on appelle les libertés, mot inventé pour rappeler aux peuples qu'ils ne s'appartiennent que dans les parties d'eux-mêmes qui leur ont été concédées par leurs possesseurs .
La description spéciale de chacune des obligations imposées à l'homme qu'on appelle un esclave , envers l'homme qu'on appelle un maître, et la reconnaissance positive que le premier ne doit rien au second, au-delà de ce qui est décrit, sont d'une si haute importance que les possesseurs d'esclaves croiraient avoir perdu la partie la plus précieuse de leur autorité , s'ils étaient obligés de spécifier ainsi chacune de leurs prétentions, et si on les réduisait, pour en exiger l'accomplissement, à suivre les formes légales.
Si chacune des obligations des esclaves était déterminée par un acte cde l'autorité publique , les ministres de la religion , qui veulent les préparer à la liberté par l'enseignement de la mo-