LIVRE V, CHAPITRE XII. Il
vernement anglais ; les maîtres sont obligés , par conséquent , de renfermer leur pouvoir dans les limites circonscrites par les lois anglaises ; mais ces lois , qui obligent les possesseurs d'hommes à laisser un certain intervalle entre le châtiment et l'offense , qui limitent le nombre de coups de fouet qu'il est permis d'infliger à chaque fois, et qui exigent qu'on dresse procès- verbal de l'infliction de la peine , ne sont pas moins gênantes pour les colons originaires de France , qu'elles ne le sont pour ceux qui sont originaires d'Angleterre : les uns comme les autres se plaignent de ne pouvoir pas se livrer, avec assez de liberté, à la violence de leurs passions (i).
(1) Plusieurs de ces procès-verbaux ont été communiqués au parlement d'Angleterre. En voici un du chevalier de Gannes, colon de l'Ile-de-France. Je le rapporte de préférence à d'autres 3 par la raison qu'il prouve en même temps l'incapacité des esclaves, les inconvéniens attachés à leur service, et l'orgueil et l'irascibilité des maîtres. Il faut convenir cependant que le cas était grave; car il s'agissait du dîner du chevalier, et le coupable était son cuisinier.
« Ce jour, dimanche du mois de septembre , de l'année mil huit cent vingt- quatre, à cinq heures de l'après-midi arrivant de la ville où j'avais été entendre la messe, je demandai mon dîner , qui me fut servi aussitôt. Trouvant que rien n'était cuit, et qu'il y manquait le beurre que j'avais donné moi-même avant mon départ ( en l'absence de mon épouse ) , je fis appeler mon cuisinier nommé Raphaël Faxa jeune nègre, âgé de vingt-deux à vingt-cinq ans. Il était déjà parti et ne se trouva plus dans ma cuisine; je l'attendis jusqu'à sept heures du soir que je le fis appeler. Il répondit des cases à nègres où il se trouvait , et revint à sa cuisine :
je lui demandai d'où il sortait, pourquoi il s'était absente avant que j'eusse dîné , pourquoi rien n'était cuit, sans apprêt, sans beurre, et autres ingrédiens qui entrent dans l'accommodement des mets. Il me répondit avec brutalité et forçant sa voix à outrance , que quand le dîner était servi il pouvait s'en aller, qu'il était aux cases à nègres, et que c'était de là qu'il avait répondu. Je lui ordonnai de baisser sa voix. La bouche est pour parler, me dit-il, et personne ne peut m'en empêcher. Je vais vous mettre au ceps, vous dis-je, pour votre voix, vos cris et vos réponses insolentes et peu respectueuses. Non , je n'irai point au ceps, parce que je n'ai rien fait ; et on ne met au ceps que les voleurs , et je n'ai point volé. Etant jeune et fort ingambe, à chaque pas que je faisais, il s'éloignait, se tenant toujours à une grande distance de moi. N'ayant personne auprès de moi que deux servantes incapables de l'arrêter, je fus forcé de me retirer. Le lendemain lundi , à sept heures du soir, les nègres rassemblés pour faire la prière, je fis appeler le nommé Manuel Gaytan, homme de couleur libre , majeur, qui était dans une de mes cases à nègres , et en sa présence, je lui fis donner par mon commandant, devant la porte de ma maison , douze coups de fouet, étant debout et habillé de ses vêtemens. Il ne proféra aucune parole pendant les coups qu'il recevait ; mais, le fouet cessant, il resta un gros moment debout dans la même posture, après quoi, pour braver son maître, il dit, Est-ce tout ? resta là quelques minutes et s'en fut ! ! I
« Signé , le ch. de Gannes, commandant.
« Manuel Gaétan. »
Il n'est rien qui irrite les possesseurs d'hommes autant que ]a fermeté et l'apparente insensibilité des esclaves, parce qu'il n'est rien qui leur fasse mieux sentir leur impuissance; Dans un autre procès-vesbal, le même chevalier de Gannes raconte qu'après avoir fait donner quinze coups de fouet à un esclave de dix-huit ans , qui était sorti de sa case une demi-heure plus tard que les autres, il voulut lui faire des