LIVRE III, CHAPITRE XVI
Montesquieu, en affirmant que les peuples placés sous des climats froids ont plus de vertus et moins de vices que les peuples placés sous des climats chauds, et qu'en s'approchant des pays du midi on croit s'éloigner de la morale même, déduit ces faits, non de l'examen des mœurs de chaque peuple, mais de la faiblesse physique produite, suivant lui, par la chaleur sur les organes de l'homme; et comme il a été précédemment prouvé que les peuples placés sous des climats chauds sont en général mieux constitués et plus forts que les peuples de même espèce placés sous les climats les plus froids, on pourrait renverser son système ; on pourrait dire que , d'après ses principes, les vices sont réservés aux climats froids et les vertus aux climats chauds; mais avant que d'affirmer que telle ou telle constitution physique produit tel ou tel genre de passions, il eût fallu examiner les faits; il eût fallu se convaincre que partout où se trouve une telle constitution, on voit régner telles passions, et qu'on ne les voit jamais régner dans les lieux où les hommes sont différemment constitués : or, c'est un examen auquel ne s'est livré, ni Montesquieu, ni aucun des écrivains qui ont adopté son système.
Moins les hommes ont fait de progrès, plus il est facile d'observer faction qu'exerce sur eux la nature inculte et sauvage; nulle part l'influence des choses sur les mœurs des nations ne se manifeste avec plus d'énergie que dans les
contrées où la civilisation n'a jamais pénétré. C'est donc une nécessité d'observer les peuples de toutes les espèces, dans toutes les circonstances où ils ont été placés. En nous livrant à ces observations, et en voyant quelle est l'action que les nations ont exercée les unes sur les autres , nous trouverons l'origine d'un grand nombre de nos préjugés, de nos passions, de nos lois. En comparant entre eux des peuples qui appartiennent à la même espèce, mais qui sont placés dans des positions différentes, il nous sera plus facile de trouver les causes de la prospérité des uns, de la décadence ou de l'état stationnaire des autres. En comparant entre eux des peuples de différentes espèces placés dans des situations semblables, il nous sera plus facile de juger s'il existe quelque supériorité entre les uns et Jes autres, et quel est ce genre de supériorité. Si l'anatomie comparée nous a fait faire de grands progrès dans la connaissance du physique des hommes, un traité de morale ou de législation comparée, ne sera peut-être pas inutile au progrès des sciences morales.
Afin de mettre de l'ordre dans l'exposition des mœurs ou des lois des peuples de diverses espèces, je ferai connaître d'abord quelles sont les diverses classes entre lesquelles chaque nation , chaque horde ou chaque peuplade se divisent ; j'exposerai ensuite quels sont les rapports qu'ont les individus de chaque classe, soit entre eux , soit avec des individus qui appartiennent à des