LIVRE III, CHAPITRE XVII
faux pour obtenir les objets qu'ils désirent , que pour perdre leurs ennemis. Ils cherchent à attendrir les personnes auxquelles ils s'adressent, par le récit de malheurs supposés ; ils affectent, d'être estropiés ou aveugles , afin de mieux exciter la pitié. Les femmes excellent surtout dans ces artifices ; je puis affirmer , dit Hearne , en avoir vu dont un côté de la figure exprimait la joie, tandis que l'autre était baigné de larmes ('l). S'ils veulent se faire donner une chose qu'ils convoitent, ils deviennent tout à coup bas, serviles, rampans, trompeurs , dépravés (â). La flatterie est un art qu'ils possèdent au suprême degré ; ils l'emploient aussi long- temps que le leur prescrit leur intérêt, mais jamais au-delà Ç5). Les peuples qui habitent sur les côtes du nord - ouest ne sont pas moins habiles dans l'art de tromper, que ceux qui occupent les parties les plus élevées du nord. « Lors- » qu'ils prenaient un air riant et doux , dit La » Pérouse, j'étais assuré qu'ils avaient volé quel- » que chose (A). »
Ces peuples savent si bien cacher leurs vices , ils affectent la franchise et la bonne foi avec tant de naturel , qu'il n'y a que les voyageurs qui ont
Long, ch. x , p. 184 et i85. — J. F. D. Smith, t. ï, ch. xxxiv, p. 173 et 17 4- — Robin, tome II, ch. Liv,p. 370.
(1) Hearne, ch. ix, p. 286, 287 et 288.
(2) VYeld, tome III, ch. xxxv, p. 117. — Lahontan, t. II, p. 117.
(3) Hearne, ch. ix, p. 287.
(4) La Pérouse, tome II, ch. ix, p. 218.
vécu pendant long-temps au milieu d'eux qui les aient bien jugés. Ceux qui ne les ont vus que peu de temps , ou qui se sont présentés chez eux avec des forces imposantes et leur ont inspiré de la crainte, en ont quelquefois. porté un jugement favorable que l'expériencea plus tard démenti (4 ) .
Les Américains du nord, toujours en lutte contre la nature ou contre leurs semblables -, pour veiller à leur conservation , sont essentiellement égoïstes; il ne paraît pas qu'ils aient dans leur langue de mot pour exprimer la reconnaissance (â). Ils se montrent insensibles aux douleurs, d'au trui, et semblent à peine connaître ce sentiment de compassion que les autres peuples accordent même aux souffrances des animaux. La vue de la douleur, loin d'éveiller chez eux des sentimens de pitié , n'excite que leurs plaisanteries ou leurs railleries. « J'ai vu un de ces Indiens, dit Hearne , causer les plus violens éclats de rires à toute une compagnie, dont je ne partageais certainement pas la joie, en contrefaisant les gémissemens et les convulsions d'un homme qui était mort au milieu des plus terribles douleurs (3). » Tous les hommes qui appartiennent à cette espèce, loin d'être portés à la gaîté, sont, au contraire, sérieux et taciturnes : les mouvemens d'une
(1) Charlevoix , N. F. tome ï, liv. n,p. 8a, 83 ; tome III, 3iv, xiii, p. ii 6.
(2) Hearne, ch. ix, p. 286.
3) Hearne, p. 3 16 et 33 17,- et ch. in,p. 49.