‹ Traite de lithographieChapitre 1 sur 63 · Traite de lithographie · texte numérisé non relu

Traite de lithographie

Il serait, je crois, peu Utile de rappeler ici tous les services rendus par la Lithographie aux arts, aux sciences, à l'instruction populaire, et à la civilisation en général. La plupart des faits qu'il faudrait citer sont suffisamment connus, et se trouvent d'ailleurs indiqués dans le cour» de cet ouvrage. Mais il ne sera peut-être j>as superflu de dire en deux mots, quelle est en France l'imjwrtance de cette découverte, sous le point de vue purement commercial. On compte aujourd'hui un millier d'étahlisscmens lithographiques de tous rangs , répandus sur toute la surface du royaume ; et pour donner une idée des capitaux qu'elles mettent en mouvement , il suffira de dire que la maison Engelmann seule a déjà payé plus d'un million de francs aux artistes , pour les ouvrages qu'elle a édités, et pour ceux qui ont été imprimés dans ses ateliers pour le compte d'autrui. Ce chiffre servira en même temps à apprécier la valeur des encouragemens que des hommes de talent ont dûs à la Lithographie.

Une grande partie des produits sortis de ces établissemens restent en France, mais beaucoup passent à l'étranger, où les lithographies françaises ont une grande réputation, et jouissent à juste titre, d'une préférence marquée sur toutes les autres. Ainsi, grâce aux talens de nos artistes en ce genre, l'étranger est devenu tributaire de la France pour des sommes considérables, tandis que nous ne prenons chez lui, en retour, que des pierres dont le prix entre pour bien peu de chose dans les frais d'un ouvrage.

beaucoup de j>ersonnes s'imaginent qu'il suffit d'acheter des presses et des pierres, et de se procurer quelques imprimeurs pour monter une lithographie. C'est une grande erreur. C'est assez sans doute, si on veut se contenter d'être à la léte d'un de ces établissemens ordinaires qui n'aspirent ni à la perfection,

ni même à un résultat régulier et constant. Mais celui qui voudra fonder une imprimerie avec une grande certitude de succès, et dans lu louable espérance d'apporter lui-même quclcpie perfectionnement à son art, devra d'abord savoir dessiner , ou au moins s'être rendu familier le langage des artistes, et être capable de juger si une épreuve rend fidèlement l'idée du dessinateur; il faudra même qu'il puisse, au besoin, faire quelques légères retouches. Il sera bien aussi que cette personne ne soit pas tout à fait étrangère à la chimie, puisque toutes les opérations de la Lithographie trouvent leur explication dans cette science, et qu'il faut nécessairement connaître la théorie de tout ce que l'on fait, si on ne veut pas agir en aveugle. Enfin, un bon directeur de lilhograpbie devra connaître les principes les plus essentiels de la mécanique, afin de juger et de perfectionner même au besoin les presses et autres machines qu'il emploie, et de savoir quelquelois parer à leurs défauts.

On voit les connaissances qu'il faudra réunir , pour former un bon lithographe. Tout ne se borne pas là cependant. Après avoir acquis ces connaissances préliminaires et indispensables pour celui qui veut exercer un art et pas seulement un métier, il faudra passer quelque temps dans un bon établissement , pour y étudier à fond la partie pratique et technique de cet art. On se tromperait (orl si on croyait qu'il suffit de se procurer des recettes , et de connaître en gros les procédés employés. Il est de toute nécessité de suivre jusqu'aux moindres opérations dans leurs plus grands détails; et celui qui voudra sérieusement apprendre son art , ne devra pas craindre de manipuler et de pratiquer lui-même. Ce n'est qu'après avoir ainsi travaillé assez longtemps sous une bonne direction , qu'il aura acquis celte expérience et ce coup-d'uil qui font découvrir les défauts d'une planche et les causes d'un mauvais tirage; et qui inspirent le moyen d'atteindre le mal dans sa source même.

Si la personne qui veut apprendre l'art de la Lithographie, en a le temps et les moyens, il serait bon qu'elle pût fréquenter plusieurs ateliers de premier ordre : elle apprendrait dans chacun quelque procédé et surtout quelque coup de main particulier.

Pour qu'un établissement réussisse , il faut que le chef en soit le meilleur ouvrier. Il faut qu'il puisse, le cas échéant, prendre le rouleau de la main de l'imprimeur, et lui faire voir comment il doit procéder pour tirer de bonnes épreuves. Il faut qu'il puisse guider de ses conseils le dessinateur, l'écrivain ; et au besoin former des élèves. Ce n'est qu'alors qu'il ne dépendra plus de quelqu'un de ses employés , dont le talent ne saurait lui être indispensable :

ce n'est que lorsqu'il remplira loules ces conditions difficiles , qu'il pourra prétendre à s'élever au-dessus du vulgaire des lithographes, et qu'il livrera au public des produits qui feront honneur à son art, et qui assureront la réputation de l'atelier qu'il dirige.

Non seulement le chef d'un établissement doit être un homme capable et instruit dans sa partie , comme je viens de le dire , mais il doit encore chercher à n'engager tpie des ouvriers habiles et intelligcns; car après lui, le succès dépend de leur application et de leur adresse. Si c'est lui qui doit les guider, il faut bien qu'à leur tour ils le comprennent et suivent ses instructions. Qu'on me permette à ce propos, de citer un excellent passage -d'un mémoire sur la Lithographie, publié par M. Raucourt.

« Nous avons insisté sur la difficulté qu'on éprouvait à atteindre la per- « fection dans les arts; et tout ce qui précède doit assez démontrer que la \à- » thographie est un des plus difficiles que l'on puisse exercer. On ne peut donc « trop recommander aux personnes qui voudraient élever des ateliers litho- « graphiques , de choisir leurs imprimeurs intelligens , adroits ; ayant qnelo ques connaissances du dessin, des beautés de la gravure, sachant distinguer ■ les différens plans dont un tableau se compose; ce qui fait qu'ils ne se con- « fondent pas , et généralement tout ce qui peut concourir à leur faire pro- « duirc de l'effet.

« Un imprimeur-lithographe est un artiste; toutes les épreuves qu'il tire sont « autant de créations qui portent le cachet de son intelligence. Dès qu'il a « mouillé sa pierre et qu'il tient le rouleau dans sa main , on peut le compa- « rer à un peintre qui achève un dessin au lavis. Comme lui, il étudie l'ensem- « blc de son dessin; il distribue l'encre par teintes plates; et par la manière « dont il les dispose, il se réserve les moyens de produire de l'effet. Si les par- « ties légères et vaporeuses prennent trop le noir d'impression , il les ménage a et les touche à peine ; si des plans plus avancés faiblissent, il les nourrit « en pressant dessus plus longtemps. Enfin il fait sentir tout le poids de son « cylindre aux parties les plus vigoureuses des premiers plans; et lorsqu'il juge « que quelques-unes de ces parties sont trop foncées , le même rouleau avec « lequel il vient de presser l'encre dessus, conduit d'une façon particulière, lui « sert encore à l'enlever. »

Que celui qui a l'intention de se vouer à l'état d'imprimeur-lithographe, se pénètre bien de toutes les considérations qui précédent. S'il acquiert d'abord toutes les connaissances que j'ai indiquées comme indispensables, il se créera

un état honorable, et se verra recherché par tous le» artistes qui tiendront à voir leurs œuvres bien imprimées.

Quoique la Lithographie ne compte que quelques années d'existence, il est peu d'arts qui soient aussi répandus , parce qu'il en est peu qui répondent mieux à un grand nombre des besoins actuels de la société. Les sciences, le dessin, le commerce, les diverses administrations, les publications de tous genres, et jusqu'à une foule de petits objets de mode et de fantaisie, y ont trouvé un moyen économique, exact et puissant de reproduction; ce qui a nécessité rétablissement de tant d'imprimeries lithographiques, qu'il n'est pas aujourd'hui en Fiance , de département qui n'en compte plusieurs L'Allemagne , l'Angleterre et divers autres pa\s en ont vu s'élever sur toutes les parties de leurs territoires; et cependant, à l'étranger comme chez nous, il n'a jamais été publié encore d'ouvrage qui puisse être regardé comme un guide sûr et complet , à l'usage des nombreux artistes qui exploitent cette industrie.

Ce n'est pas qu'on n'ait rien écrit sur cette matière : les livres n'ont pas manqué, n'illustre inventeur de la Lithographie, Senefelder , un des premiers, en a publié un traité, et d'autres l'ont imité. Cependant n'est-on pas loin jusqu'ici d'avoir tout dit sur l'histoire de cet art ; sur les princi]>cs qui lui servent de base ; sur les causes et les effets de ses principales opérations ? Encore réduite à la routine de quelques recettes banales, la Lithographie n'a pas pu s'élever an rang des sciences. M. Engelmann avait pensé que le temps était venu pour cet art , de franchir l'intervalle qui le sépare de cette position élevée. Frappé de voir que , dans les séances de la Société industrielle de Millhonse, dont il était un des membres les plus honorables et les plus zélés, toutes les Opérations de la filature et de la teinture trouvaient une explication naturelle, dans les principes de la mécanique et de la chimie, cet habile artiste avait l'esprit trop juste pour ne pas sentir tout le vide que présente la Lithographie à cet égard; et comme il se disposait à publier sur ce sujet un ouvrage qu'il tenait à rendre complet, il crut que ce serait répondre à un véritable besoin , senti par beaucoup de lithographes , que de faire intervenir la science dans des opérations que son flambeau n'avait pas encore éclairées.

Au moment où la mort est venue le frapper, cet ingénieux et inlaligable artiste s'occupait de la publication de cet ouvrage. Il voulait généreusement faire part à ses nombreux confrères, du fruit de plus de vingt années d'études et d'observations ; leur faire connaître toutes les ressources de leur art: leur signaler une foule de difficultés «le détail , et la manière de les vaincre ; les

prémunir contre un grand nombre d'accidcns , et leur donner les moyens d 'y remédier. Chacun sentira tout ce <|u'il y a «le libéral dans celle pensée; et le Traité de Lithographie «le M. EngelntAnn ne sera \r.\s un des moindres services dont on aura à le remercier, lui qui en a tant rendus à l'art.

Depuis plusieurs années , il avait recueilli à cet égard toutes les notes nécessaires, et, dans les derniers temps de sa vie, il m'avait associé à ce! important travail. Affaibli par une longue maladie, et ne croyant pas posséder toutes les connaissances indispensables pour éclairer , par une théorie scientifique , toutes les parties de la Lithographie , il m'avait t Lar^é de ce soin , ainsi que de la mise en ordre et de la rédaction de tout l'ouvrage. C'est là l'unique part que j'y ai prise, et dont je demeure responsable devant 1«- publie:. Je n'ai pas ta prétention de croire que plus rien ne reste I l'aire dans l'application des principes de la science à la Lithographie. J'ai tout au plus soulevé un coin du voile qui a couvert jusqu'ici toutes les opérations de. cet art , et j'appelle de tous mes voeux, sur ce point capital, l'attention «le tous les hommes capables, qui s'intéressent à ses progrès.

ht PKXOT.

Page 1