‹ Traite de lithographieChapitre 2 sur 63 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

L'histoire de» découvertes les plus importantes de l'esprit humain présente souvent sur leur origine une vague incertitude, que le temps qui s'accumule rend toujours plus difficile à dissiper, et qui ajoute mal à propos à la gloire de l'auteur douteux d'une de ces idées fécondes , ou qui enlève à celui à qui elle est légitimement due, une partie de celle qu'il a si justement méritée. Quelque singulier que puisse paraître d'abord ce phénomène historique, il trouve une explication facile dans la nature même des choses, et dans la tendance native de l'homme à environner de merveilleux tous les grands événemens qui le frappent Que de contes ridicules n'a-t-on pas répétés depuis le fameux Je tai trouvé d'Archimède, jusqu'à la chute inspiratrice de la pomme de Newton? Wa-t-on pas prétendu que c'est par une espèce d'inspiration , de double vue , pour ainsi dire, que Christophe Colomb a deviné l'existence d'un nouveau mon-

de? Tandis qu'il est bien avéré que ce n'est qu'après avoir recueilli et étudié tous les documens connus de son temps, sur les courses à travers l'Océan, que ce grand homme entreprit son immortel voyage qui devait nous révéler un continent immense, dont l'existence nécessaire résultait des faits nombreux observés jusqu'alors. C'est précisément parce qu'il a su découvrir l'Amérique dans ces précieux documens, et qu'il a eu l'éclatant courage d'aller chercher ces terres nouvelles à travers les mille dangers que présentaient des mers inexplorées et une marine encore dans l'enfance, que l'illustre Génois a été un homme d'un profond génie. Faute de comprendre la haute portée d'esprit de ce grand navigateur, le vulgaire a mieux aimé en faire un aventurier heureux, arrivant sans précédent à la plus étonnante découverte.

A qui devons-nous l'invention de la jxnidre à canon qui , en permettant de détruire les inaccessibles châteaux de la féodalité, jusqu'alors inexpugnables, et en donnant à l'infanterie, c'est-à-dire au peuple, la faculté de combattre avec avantage la cavalerie aristocratique du moyen âge, a si profondément modifié l'état politique et social de l'Europe? A quel homme aux méditations profondes, dans quelle ville privilégiée du ciel s'est révélé pour la première fois l'art admirable et fécond de l'imprimerie, cette source puissante, cet irrésistible propagateur des connaissances humaines, cette égide tutélaire de la liberté des peuples et des droits des citoyens? Qui le premier a deviné dans la vapeur d'eau cette force motrice qui communique la vie à nos manufactures, fait marcher nos vaisseaux , donne à nos voyages une célérité incroyable , annule pour ainsi dire les distances, et devient ainsi l'auxiliaire le plus énergique du commerce et de la civilisation? On sait toute l'incertitude qui règne à cet égard, et on a vu les efforts qu'a dû faire dans ces dernières années le savant M. Arago, pour nous prouver par des documens irréfragables, que l'invention de la machine à vapeur remonte à 1G90, et est due à notre illustre compatriote, Denis Papin, qui se vit obligé de quitter la France, par suite de la déplorable révocation de l'édit de Nantes.

C'est que, au moment qu'apparaît une grande découverte, le public n'y étant pas préparé, n'en sent pas toute la portée, et n'en devine pas tout l'avenir, qui se cache peut-être aussi aux regards de l'homme qui l'a faite. Ce n'est, pour les contemporains , qu'un événement ordinaire qui se confond dans la foule de ceux auxquels ils assistent, et qui ne peut avoir pour eux toute l'importance qu'il acquerra dans la suite; et lorsque plus tard, dans sa reconnaissance, la postérité veut remonter à l'origine d'une idée devenue si féconde, et rechercher

le nom de l'homme de génie qui la lui a léguée, elle ne trouve plus, en remontant le cours du temps, qu'un doute décourageant, ou une erreur inévitable.

L'histoire de la Lithographie , cet art admirable né de nos jours , serait-elle aussi destinée à subir à son tour cette fatale incertitude qui a pesé jusqu'ici sur presque toutes les grandes découvertes, et sur le nom de leurs auteurs? Il y a à peine quarante ans qu'on imprime sur pierre; de nombreux témoins des premiers essais de ce procédé ingénieux existent encore, et cependant on rencontre déjà quelque difficulté à remonter au nom de celui qui le premier en eut l'heureuse idée, et à connaître les circonstances favorables qui l'y amenèrent. Ce penchant au merveilleux, qui s'attache à tout ce que l'humanité produit de grand, ne pouvait manquer de bâtir ses textes sur l'invention de la Lithographie, et d'ajouter aux embarras de l'historien consciencieux qui voudrait étudier tous les documens, jxmr arriver à la découverte de la vérité :

a Un soir du XVe siècle, dit un auteur (i), le docteur Faust suivait la route « de Weimar. Il y avait un voyageur à cheval qui marchait devant lui. Les fers « du cheval que montait ce voyageur formaient sur la terre humide, molle et « conq>acte, des empreintes pures et régulières.

« Le docteur Faust vit cela : le lendemain l'imprimerie était inventée.

« Un soir du XIXe siècle, Aloîs Senefelder, choriste au théâtre de Munich, a rentra dans sa pauvre petite mansarde. Il tenait à sa main trois choses: 1° une a belle pierre à rasoirs, toute neuve; 2° un bon pour aller toucher ses appoin- « temens; 3° une estampille chargée d'encre d'imprimerie, car, pour se rendre « agréable à son directeur, c'était lui qui faisait aux contre-marques ce petit « signe qu'on varie à chaque représentation.

« La chambre d'Aloïs était assez mal close. A peine avait-il mis sur la chemi- « née le bon de ses appointerons, que le papier s'envola et tomba dans une « cuvette pleine d'eau. Le choriste ramassa le précieux chiffon, l'essuya, le re- « plaça sur la cheminée, et posa par-dessus la pierre à rasoirs, afin que le vent « ne vînt plus l'enlever.

«Or l'estampille chargée d'encre d'imprimerie, avait touché par hasard la « pierre à rasoirs. L'empreinte laissée sur la pierre par ce contact , se trouva « reproduite le lendemain , avec une admirable précision , sur le papier humide.

« Alois Senefeider vit cela : la Lithographie était inventée. »

(«) Musée des famille», i83«.

Le lecteur ne s'attend pas sans doute à ce que je rapporte ici tous les contes plus ou moins fantastiques qu'on a débités sur l'invention de la Lithographie. Celui qu'il vient de lire suffira pour lui montrer le peu de souci de la vérité que prennent les auteurs de ces contes, qui ne puisent leurs documens que dans une imagination rarement heureuse. Ici, par exemple, le récit contient plusieurs erreurs matérielles, qu'il eût été facile d'éviter, et qui décèlent à l'instant même l'infidélité de cette historiette, à ceux qui seraient tentés de la prendre au sérieux. Ainsi, on ne trouve point de cheminées, mais des poêles dans les salons de Munich, et à plus forte raison dans les mansardes; et toutes les personnes qui s'occupent de l'art qui fait le sujet de ce livre, savent fort bien que la pierre à rasoirs, fort différente dans sa composition chimique de la pierre lithographique, ne pourrait reproduire aucune empreinte. D'ailleurs, les inventions ne se font ni aussi facilement, ni aussi vite que le suppose l'auteur; et si le hasard y est parfois pour quelque chose, c'est avec raison qu'on a dit que ces hasards-là n'arrivent qu'aux hommes de génie.

Il existe sur la découverte de Senefeldcr une autre version, plus romantique encore, mais non pas plus exacte; que je rapporterai cependant, parce qu'elle a trouvé quelque crédit chez beaucoup de personnes, dans le heu même de cette découverte, où elle n'est peut-être pas entièrement abandonnée. Le père d'Aloîs avait été acteur au théâtre de Munich. Après sa mort, il ne restait à sa veuve qu'une chétive pension , qui était loin de suffire aux besoins les plus rigou» reux de sa nombreuse famille. Son fils ainé, qui s'est rendu depuis si célèbre, vivait alors obscur au milieu des siens, dont il déplorait et partageait l'affreuse misère. Vainement il avait plusieurs fois essayé différens moyens de soulager leur indigence; toutes ses entreprises avaient échoué, et une persévérante fatalité semblait s'attacher à renverser tous les projets dont sa position déplorable lui faisait tenter l'exécution. Cette infortune de tous les jours, cette souffrance de tous les in s tans amenèrent au cœur d'Aloîs un sombre désespoir, et y firent germer de sinistres pensées.

Un soir, sur les bords solitaires de llsar, non loin des portes de Munich, un jeune homme à la figure hâve et au teint livide, aux gestes rares et saccadés, s'était arrêté morne et rêveur, méditant un fatal projet. Qu'était pour lui la vie dans ce monde de misères et de larmes ? Sans cesse poursuivi par un destin inexorable, il ne faisait qu'augmenter par sa présence l'insupportable pauvreté de sa famille , après avoir vainement fait les plus grands efforts pour la soulager. N'était-ce pas pour lui une nécessité fatale de déhvrer les siens d'une bou»

che inutile, et de se dérober en même temps au déchirant spectacle de leurs douleurs! Cependant Aloïs, car le lecteur l'a reconnu, peut-il renoncer à la vie sans regret, dans cet âge où elle est si pleine de séve, et qu'abandonne si rarement toute espérance? Ira-t-il broyer sans pitié le cœur de ses frères et de sa mère; de son excellente mère surtout, dont ce nouveau chagrin peut briser l'existence, seule ressource de ses autres enfans? Qui pourrait dire quels combats se livrent dans le cœur de ce malheureux jeune homme , les passions tumultueuses et opposées qui l'assiègent tour, à tour?

La Providence devait une compensation à tant de souffrances accumulées sur une seule tête, et elle attendait, pour l'accorder, le moment le plus solennel de ce drame terrible. Cette horrible lutte intérieure entre le désespoir de sa position et la douce affection qu'il éprouve pour sa famille, semble toucher à sa fin, et va se terminer par une affreuse catastrophe; Senefelder s'avance déjà d'un pas assuré vers la rivière, lorsque à ses pieds, sur la grève, une pierre plate, unie, d'un beau grain, vient s'offrir à ses regards. A cette vue, une inspiration soudaine illumine son âme. Son génie aperçoit tout à coup une source certaine de fortune et de gloire dans ce misérable objet, qu'il n'aurait pas daigné ramasser la veille. Aujourd'hui, il s'empare de ce précieux trésor avec la fiévreuse avidité d'un avare; il court au misérable domicile de sa famille, se précipite tout ému dans les bras de sa mère étonnée, en s écriant : Dieu soit loué! nos malheurs ont enfin un terme ! Et alors il met sous les yeux ébaubis de sa famille la pierre sur laquelle sont fondées tant d'espérances : il explique aux siens, qui le croient fou, comment il a conçu la possibilité de la substituer aux planches coûteuses qui servent à graver la musique. Aussitôt il se met à l'ouvrage avec cette persévérance et ce courage sans lesquels il n'y a pas d'homme de génie : quelques jours après, l'imprimerie et la gravure avaient trouvé une rivale.

Ces histoires merveilleuses, où on voit le génie se révéler avec la soudaineté de l'éclair, plaisent au vulgaire, qui ne sait pas tout ce qu'il faut d'études et de travail, de recherches et d'essais, avant de produire une œuvre capitale. L'homme lui semble plus grand sous l'empire de cette sorte d'inspiration ; et , dans son ignorance, il répudie cette définition si remarquable de Buffon : le génie est l'aptitude à la patience.

Après cette courte excursion dans le vague domaine de l'imagination, je dois présenter au lecteur ce qui touche réellement à la découverte et au progrès de la Lithographie. Historien consciencieux , j'ai puisé à toutes les sources où j'ai cru rencontrer des documens positifs ; j'ai lu ce qu'on a publié à

cet égard en Allemagne et en France; je me suis rendu à Munich, où j'ai consulté les hommes qui ont connu Senefelder, qui ont vécu avec lui, qui ont été témoins de ses efforts et de ses travaux; qui ont été ses associés. De tous les faits que j'ai recueillis , et discutés avec toute la critique qui m'a paru convenable, j'ai composé cet historique, que j'aurais voulu pouvoir rendre plus complet; mais malheureusement il est certains points sur lesquels règne encore une grande incertitude, que je crains bien qu'on ne parvienne jamais à faire entière ment disparaître.

Les personnes qui semblent le mieux instruites à Munich, ne sont pas d'accord sur le nom de celui qui eut le premier l'idée «l'employer les pierres à l'impression. Les uns en attribuent l'honneur à un vénérable vieillard, M. l'abbé Schmidl, encore aujourd'hui vivant, alors professeur à l'école des cadets : d'au» très l'accordent à Senefelder. La cause de ce dissentiment dans les opinions de ceux qui ont été presque témoins du fait sur lequel ils sont si peu d'accord, c'est qu'il faut considérer deux périodes distinctes dans la découverte de la Lithographie; deux arts pour ainsi dire en un seul. D'abord, les pierres furent travaillées en relief, à l'imitation des planches de bois. On y traçait avec une encre grasse les notes ou les caractères qu'on voulait imprimer; puis on les recouvrait d'un acide faible, qui en rongeait les parties laissées à nu, abaissait leur niveau, et par là rendait saillant tout ce que l'encre grasse avait protégé contre les attaques de cet agent. Les pierres ainsi préparées pouvaient s'imprimer à la manière ordinaire; les tampons recouvrant de noir seulement les caractères élevés audessus du niveau abaissé de la planche. Cette méthode, qui diffère du procédé aujourd'hui en usage en Lithographie, est fondée sur la composition chimique de la pierre de Solenhofen, comme je le ferai voir dans le troisième chapitre. C'est par la même cause et le même procédé, qu'on parvient à graver sur une coquille d'œuf, dont les élémens chimiques sont les mêmes que ceux des pierres lithographiques. Ecrivez sur une coquille d'oeuf avec du suif fondu; laissez figer le suif; plongez l'oeuf dans un acide faible, «lu vinaigre par exemple; au bout de peu de temps la partie écrite paraîtra en relief, et sera tout-à-fait nette. Cette expérience, que chacun peut facilement ré|)éter, se trouve décrite dans des ouvrages fort anciens.

C'est sur ce premier emploi des pierres pour l'impression , que règne quelque obscurité. Il est certain que l'idée de produire des reliefs sur pierre par le moyen d'un acide, remonte assez haut. Il existe à Munich, au musée de l'école gratuite tle dessin, un astrolabe fait par ce procédé, et qui porte la date de 1580. On voit

aussi dans le cabinet royal des antiquités à Munich, une grande table ronde, feite d'une pierre de Solenhofen , sur laquelle sont représentés en relief, les portraits des anciens ducs de Bavière, avec plusieurs inscriptions et une chanson accompagnée de notes. Enfin, en dehors de l'église de Notre-Dame, de la même capitale, on voit une pierre sépulcrale, portant la date de 1709, et présentant différens caractères en relief. Il suffit de la plus simple inspection pour se convaincre que toutes ces pierres ont été traitées par le moyen que je viens d'indiquer.

Il parait que ce sont ces différens objets qui ont inspiré à M. Schmidt l'idée d'employer ce procédé à l'impression , et on assure qu'il exécuta ainsi des feuilles de diverses plantes, dont il se servait pour donner a ses élèves un cours de botanique. Mais là se seraient bornés les produits de son imprimerie; produits d'ailleurs tellement grossiers et si imparfaits, que M. Schmidt renonça bientôt à une méthode qu'il ne croyait pas susceptible de jamais rien fournir de remarquable. I.es titres de ce vénérable ecclésiastique à la découverte de la Lithographie, sont donc comme on voit assez faibles. Cependant ceux qui veulent lui attribuer cet honneur, prétendent que Senefelder aurait eu connaissance de ses essais , et qu'U les aurait ensuite appliqués à l'impression de la musique. D'autres, et Senefelder lui-même, assurent qu'il n'avait aucune idée des travaux de M. Schmidt, lorsqu'il commença à se livrer à des recherches analogues, et qu'il parvint aux mêmes résultats après un grand nombre de tentatives infructueuses.

Au reste, quand même on voudrait déjx>uiUer complètement Senefelder de Fhonueur d'avoir fait de son côté la même découverte que M. Schmidt, sa gloire n'en recevrait aucune atteinte. La méthode du relief sur pierre est depuis longtemps abandonnée, comme ne pouvant produire que des résultats fort médiocres, et a fait place au procédé bien plus fécond, bien plus sur, bien plus perfectible de cet art admirable, devenu si populaire, qui a porté depuis le nom de Lithographie, et dont personne ne conteste l'invention à Aloïs Senefelder. A lui seul, à son génie créateur, l'honneur de cette idée si fertde, et toutes les applications qu'U en a faites, comme le dessin à l'encre, la gravure sur pierre, la manière du crayon, etc.! A lui seul la reconnaissance des hommes civilisés, pour l'admirable invention dont il a doté le monde! Je vais montrer tout à l'heure les difficultés sans nombre qu'U a dù vaincre, et le lecteur jugera de tout ce qu'il a fallu de conception heureuse, de laborieuse patience et de persévérant courage pour créer cet art nouveau, à la perfection et à la propagation duquel .Senefelder a ensuite consacré sa vie entière.

Toutefois , que le lecteur n'aille point se figurer faussement d'avance (pie

c'est par suite d'études profondes, et dans l'idée de créer un art nouveau > que Senefelder est arrivé, par une théorie savante, à l'invention de la Lithographie. Cet homme célèbre ne reçut d'inspiration que de sa pauvreté; de cette pauvreté qui a été si souvent l'apanage du génie. Si Aloïs avait eu à sa disposition une modique somme d'argent, s'il avait été assez riche pour payer l'impression de quelques médiocres pièces de théâtre, qu'il avait composées, et qui certes ne lui auraient jamais donné la réputation qu'il sut acquérir plus tard , il n'aurait pas cherché dans les ressources de son esprit à remplacer le procédé ordinaire de la typographie par un moyen moins coûteux, et plus à sa portée. La Lithographie ne serait pas inventée, et nous serions encore privés des merveilles qu'elle a produites.

Combien de fois, dans la création des arts, n'a-t-on pas vu un homme courageux lutter de toute l'énergie de son âme contre la misère qui l'inspire et qui l'arrête tour à tour, en stimulant son génie, et en le privant des moyens matériels nécessaires à l'exécution de ses hardis projets? Combien d'hommes peutêtre sont restés méconnus, parce que le temps ou quelques écus leur ont manqué pour mettre au jour les vastes créations d'une haute intelligence ? Bernard de Palissy, cet illustre potier, qui sut se faire un nom célèbre par la profondeur, par la variété de ses connaissances, et par plusieurs belles découvertes, poursuivait avec persévérance un travail sur les émaux, qui est devenu son plus beau titre de gloire. Sa misère était si profonde que, ne trouvant plus à se procurer à crédit le bois nécessaire à l'entretien de ses fourneaux, on le vit brûler • tous ses meubles et jusqu'à son lit. Il avait prévu, dans sa haute sagacité, que

ce dernier sacrifice était nécessaire à la réussite de ses projets, et son opiniâtre courage ne savait pas reculer devant les sacrifices. Ses espérances furent réalisées, et la France pouvait s'enorgueillir d'avoir produit un homme de génie de plus. Mais si Bernard de Palissy fut mort la veille de ce grand jour pour lui , qu'eût-il été pour les siens, sinon un maniaque enthousiaste, agissant sous l'impression de son imagination en délire? A quoi tiennent quelquefois le génie, et la réputation d'un homme!

Je vais montrer tout à l'heure Alois luttant avec le même courage contre les nombreux obstacles que la misère oppose à ses desseins; et le lecteur le verra sortir victorieux et plein de gloire de ce combat de tous les jours, pour lequel il puise sans cesse de nouvelles forces dans son génie et sa persévérance. Ce que je vais dire de la vie aventureuse et agitée de cet homme célèbre, est extrait en partie de son Art lithographique, publié en 1818. J'y ajouterai les diffé-

rens renseignemens que j'ai pu me procurer ailleurs, et qui me semblent présenter un caractère suffisant de vérité.

Aloîs Senefelder naquit à Prague en 1772. Son père, François-Pierre Senefelder, né à Kocnigshofen, étant devenu acteur du théâtre de la cour, à Munich, conduisit sa famille dans cette capitale; comme si la Providence avait voulu rapprocher Aloîs des carrières de Solenhofen, dont les pierres si communes dans cette ville, étaient indispensables à son immortelle découverte. Le jeune Aloîs fut envoyé au collège ou gymnase , et s'y distingua dans toutes les classes. Comme à sa sortie de cet établissement, à l'âge de seize ans, il donnait les plus belles espérances, son père l'envoya à l'Université d'Ingolstadt, pour y étudier le droit. Il y passa trois ans. De retour dans sa famille, le jeune Aloîs, qui se sentait peu de penchant j>our l'étude des lois et le dédale de la chicane, s'essaya dans l'art dramatique. Le succès d'une première pièce, qu'il avait livrée au théâtre sous ce titre : Les Connaisseurs de demoiselles (■©ie^Dîât'cljenfenncr \ l'encouragea à se jeter dans cette voie; et lorsqu'il eut perdu son père en 1791 (i), il prit le parti de se faire acteur, pensant que son titre d'écrivain dramatique lui créerait une existence honorable et à part, dans cette carrière difficile. Ne pouvant être reçu au théâtre de la cour à Munich, il s'engagea successivement dans plusieurs troupes de province, et se dégoûta au bout do deux ans d'un état où il lui fallait acheter par tant de traverses et de désappointemeiis, quelques anplaudissemens douteux et une gloire éphémère. Il se livra uniquement alors à la littérature dramatique. On vit ]>araitre de lui successivement, Malhilde tfAltenstein , le Frère d'Amérique , les Goths en Orient. Les deux premières de ces pièces furent imprimées sous les yeux d' Aloîs, qui se familiarisa , dans cette occasion, avec les procédés typographiques. Ayant éprouvé plus tard quelques difficultés à publier d'autres pièces de sa composition , il conçut l'idée qui peut paraître assez singulière, de les imprimer lui-même, quoiqu'il n'eût pour cela ni le matériel convenable, ni l'argent nécessaire pour se le procurer.

Son génie inventif lui suggéra plusieurs moyens d'atteindre le but qu'il s'était proposé, et son admirable patience lui fut d'un grand secours dans ses recherches. Sa première idée fut de graver des lettres en creux dans des poin-

(i) Son père laissa en mourant une veuve et neuf enfans, dont six garçons et trois filles. Aloîs était l'alné . ses frères s'appelaient Thiébaud, Georges , Charles et Clément : on les verra jouer un pôle dans l'histoire de la lithographie. Le sixième mourut encore enfant Ses sœurs se vouèrent au théâtre.

çons d'acier, et «le les frapper sur de petites règles de bois, prises de champ, afin d'obtenir ainsi des lignes en relief, qu'il aurait réunies ensuite. Mais n'ayant ni les outils nécessaires, ni l'adresse convenable pour graver ces types, il dut renoncer à ce projet. Alors il essaya d'imprimer des caractères dans une pâte molle, et de couler ensuite de la cire à cacheter dans l'empreinte, pour y mouler les mots tracés à l'avance. Cette espèce, de stéréotypage lui réussit assez bien (i); mais il se vit arrêté dans ses essais, parce qu'il n'était pas même assez riche pour acheter les caractères nécessaires à la composition d'une seule page. Si Senefelder eût ixissédé seulement quelques florins a cette époque, il se serait probablement borné à jKîursuivre et à perfectionner son idée première : invention ingrate, tant qu'il n'aurait pas eu recours à une matière plus résistante, et bonne tout au plus à tirer quelques exemplaires de ses comédies, sur lesquelles il fondait alors toutes ses esj>érances de fortune et de gloire. 11 lui fallut toutes les rudes épreuves de la plus âpre misère, pour arriver à la Lithographie qui lui vaudra la reconnaissance de la postérité, à bien plus juste titre que quelques faibles essais dramatiques.

Obligé de renoncer à cette première méthode, Aloïs s'exerça à écrire à rebours , au moyen d'une plume d'acier, sur une planche de cuivre, recouverte de vernis de graveur; puis il faisait mordre à l'eau-forte les parties mises à nu, et il se servait de ces planches pour imprimer. Toutefois le prix du cuivre, beaucoup trop élevé pour ses faibles ressources, ne lui avait permis d'acheter qu'une seule planche qui, diminuant d'épaisseur à chaque essai, menaçait de ne pouvoir suffire à la suite de ses recherches. Aloïs se voyait donc encore une fois obligé de renoncer à son projet favori, s'il ne trouvait pas quelque matière qui pût remplacer le cuivre dans cette gravure, et dont le prix fût assez modique pour que sa misère ne s'élevât pins devant lui comme im invincible obstacle.

A Munich, tous les corridors sont dallés avec des pierres de Solenhofen. Quelques-unes s'étant trouvées par hasard sous sa main, Aloïs remarqua «pie leur surface était aussi unie que celle du cuivre; ce qui lui fit naître l'idée de s'en servir dans ses exercices d'écriture à rebours, pour ne reprendre le cuivre que lorsqu'il serait assez habile pour ne plus user son métal mal à propos. Un jour qu'il était occupé à ce travail, arrive sa blanchisseuse : ne trouvant pas un mor-

| i Senefelder trouvait ainsi l'art de la Stéréotynie , qui n'était pas encore invente, ou du moins qui lui était inconnu.

ceau de papier sur lequel il puisse écrire la note île son linge, le sien ayant élé entièrement employé en épreuves, il fait à la hâte cette note sur une pierre qu'il venait de polir, dans l'intention de la recopier, dés qu'il se sera procuré du papier. Il se servit à cet effet du mélange de cire, de savon et de noir délavé dans l'eau, qu'il employait pour couvrir les pierres en guise de vernis. Avant plus tard copié sa note sur papier, et comme il se disposait à l'effacer, l'idée lui vint d'essayer ce que deviendrait l'écriture s'il passait de l'acide sur la pierre, et s'il ne serait pas possible d'obtenir ainsi assez, de relief, pour imprimer à la manière ordinaire des planches de bois.

La pierre de Solenhofen étant, par sa nature chimique, facilement attaquable par les acides, Aloïs devait réussir dans son essai. Qu'on juge de sa joie, lorsqu'il eut découvert que sa pierre avait abaissé son niveau de l'épaisseur environ d'une carte à jouer , dans tous les points laissés à découvert; tandis que la note de sa blanchisseuse était demeurée intacte, la pierre ayant été protégée dans cette partie, par l'encre dont il s'était servi! Toutefois, le tirage de cette planche présenta d'abord quelque difficulté. I>es caractères se trouvant très-peu élevés au-dessus du niveau du fond, et le tampon ordinaire d'imprimerie dont se servit Senefelder ayant une forme semi-sphérique, l'encre pénétrait dans les interstices des lettres, noircissait le fond et ne permettait d'obtenir que des épreuves très-imparfaites. C'est alors qu'il imagina de faire usage d'un tampon plat, fait avec une planchette mince, de l'épaisseur seulement d'une ligne, sur laquelle il colla un morceau de drap. Sur ce drap, il colla une seconde planchette, éjwisse d'un demi-pouce, et munie d'une main, pour pouvoir la tenir et la manier. Cela fait, il dressa la planchette inférieure sur une pierre, au moyen de sable fin, et il se servit de cet appareil pour encrer sa pierre. Le drap interposé donnant toute l'élasticité convenable, Aloïs put l'appliquer sur ses caractères, sans toucher le fond, et U réussit ainsi à tirer quelques épreuves assez bonnes.

Voilà donc, après bien des peines et une grande contention d'esprit, Senefelder arrivant de son côté au même résultat que M. l'abbé Sehmid; mais ce n'est encore là que le premier pas qu'il fait dans la belle série de travaux qu'il entreprendra désormais, auxquels nul n'a encore pensé, et qui le conduiront à la découverte de la Lithographie. A partir de ce moment, toute l'importance de l'impression sur pierre se révèle à lui, et son génie en mesure toute la portée. Bientôt il a acquis assez d'habitude dans ce genre de travail, et il obtient des produits assez parfaits, pour en espérer un débit facile. D'ailleurs, il sent que

son art est encore dans l'enfance, et il compte assez sur son génie et sur sa persévérance pour le perfectionner dans la suite. Alors, il veut monter une petite imprimerie qui, tout en lui donnant les moyens de vivre, lui fournira des occasions continuelles de découvrir les parties encore faibles de son invention, et de les modifier peu à peu.

Mais où prendre l'argent nécessaire à une pareille entreprise? llernard de Palissy avait brûlé jusqu'à son lit, pour arriver au but de ses laborieuses recherclies. Aloïs n'a pas même cette ressource. Ix-s quelques meubles qui ornent son modeste logement ne lui appartiennent pas; il n'a rien au momie dont U puisse se défaire. Je me trompe cependant: Aloïs possède encore sa liberté, ce premier des biens, que ebaque bouline apporte en venant au monde; il en fera le cruel sacrifice, en éebange de la faible somme qu'exigent ses nouveaux projets. Le prix d'un remplaçant à l'armée est de deux cents florins; c'est tout ce qu'il faut, pour monter une modeste imprimerie d'après son système; Aloïs u'bésite pas. Il sent toute l'importance du sacrifice qu'il va accomplir. Pendant quelques années, les exigences du service militaire l'obligeront d'interrompre ses recberches, mais aussitôt qu'il sera libéré, il possédera les deux cents florins dont il a besoin pour utiliser et perfectionner son invention. Cependant cette ressource sur laquelle il a osé compter dans son désespoir, et pour laquelle il va donner sa liberté , son temps , ce qu'il a de plus précieux , lui manquera encore. Aloïs est né en Bobème, à Prague, et les lois bavaroises ne permettent d'admettre dans l'armée «pie des nationaux!

Qu'on juge de l'affreux désappointement du pauvre Sencfelder. Toutefois, une âme aussi fortement trempée que la sienne ne se laisse pas facilement abattre. Persuadé que sa nouvelle invention sera appliquable surtout à l'impression de la musique, il s'adresse à M. Gleissner, compositeur, et lui pro|>ose d'imprimer quelques-unes de ses oeuvres. Sa proposition est agréée, et M. Gleissner consent à lui faire les faibles avances dont il a besoin pour organiser son imprimerie. Sencfelder possédait déjà une presse d'imprimeur en taille douce, grossièrement faite, et qui n'avait coûté que six florins. Avec les fonds que M. Gleissner mit à sa disposition, il acbeta quelques pierres et du papier. Il se mit alors à l'œuvre et imprima douze ebansons, que son protecteur avait composées. Il en tira cent vingt exemplaires en quinze jours, et les vendit cent florins. Les matériaux n'en avaient coûté que trente.

Voilà donc Sencfelder possesseur de soixante-dix florins, qu'il doit au premier essai fait un peu en grand de son invention. Jamais il ne s'est vu aussi riche,

Ce premier succès enflamme son courage, redouble ses espérances, et il lui semble que désormais il ne doit plus rencontrer d'obstacle dans son entreprise. C'est en 1796 que fut exécutée celte première impression sur pierre. Cette année doit demeurer à jamais célèbre dans les fastes de la Litbographie; car nous allons voir bientôt Senefelder perfectionner peu à peu son procédé, et le modifier au point d'arriver à la Lithographie proprement dite.

Un nouvel encouragement vint à la même époque fortifier les espérances d'Aloïs. M. Gleissner ayant fait présenter à l'électeur de Bavière, Charles-Théodore, un exemplaire de leur ouvrage, en reçut un cadeau de 100 florins, qui vinrent s'ajouter a leurs bénéfices. Il en coûte, après cela, de rappeler la parcimonie au moins singulière, que mit le premier corps savant de Munich à récompenser une invention d'un si haut intérêt pour les sciences et les arts. Senefelder avait présenté à l'Académie des sciences de Bavière un exemplaire de ses chansons, qu'il avait accompagné d'une note, où il développait les avantages de sa découverte. Il cherchait à en démontrer la fécondité, et l'heureux parti qu'on en pourrait tirer par la suite; et comme preuve de la grande simplicité de sa méthode, il terminait en disant que cette première œuvre avait été tirée avec une presse qui n'avait coûté que six florins. Il parait que cette dernière observation fut ce qui frappa le plus l'esprit de Messieurs de l'Académie; et, dans leur munificence, ils envoyèrent douze florins à l'inventeur, ne doutant pas que, n'en ayant déboursé que six pour son matériel, il ne se montrât fort satisfait de recevoir le double de cette somme (environ 2f> fr. 60 c. ). On conçoit facilement (pie Senefelder, qui avait espéré un tout autre résultat, ne dut être que très-médiocrement touché de la sordide générosité des membres «l'une institution , créée pour l'encouragement des sciences et des arts, qui remplissaient si singulièrement leur mission à son égard.

Toutefois, encouragés par ce premier succès et par la réussite de quelques autres essais qu'ils tentèrent encore, espérant d'ailleurs retirer des bénéfices plus considérables par la suite, d'un procédé qui leur avait si bien réussi jusque-là, Senefelder et M. Gleissner résolurent de faire construire une meilleure presse, toujours d'après le système de celles qu'on emploie pour la taille douce, c'est-àdire à rouleaux. Ils s'attendaient à obtenir de cette machine des épreuves plus parfaites que celles qu'ils avaient produites jusqu'alors; mais quel fut leur désappointement, lorsqu'ils virent qu'elle ne leur livrait que des empreintes barbouillées, malgré tous les soins que Senefelder mit à l'encrage des planches et à leur tirage. Ils avaient déjà détruit leur ancienne presse, et ne voyant aucun moyen

tic corriger la nouvelle, ils ne purent tenir leurs engagemens, et livrer à temps les ouvrages qu'on leur avait commandés. De là, des contrariétés sans nombre, et des pertes bien sensibles dans les commencemens d'une semblable entreprise.

Senefelder reconnut plus tard la cause fort simple de cet échec; mais il en eut d'abord l'esprit si troublé, qu'il ne lui fut pas possible de l'apercevoir. Le cylindre supérieur de la première presse dont ils avaient fait usage, avait une large fente. Afin quelle ne produisit pas une interruption de pression dans le tirage, Senefelder avait soin de la faire correspondre chaque fois avec l'angle de la pierre; de cette manière, le papier se trouvait pincé avec la pierre même au commencement de la course; tandis que le cylindre de la nouvelle presse, étant parfaitement rond, attirait à lui la feuille de papier au moment où on lui imprimait le mouvement, et la faisait glisser sur le relief des notes, ce qui la barbouillait de noir.

S'imaginant qu'il fallait renoncer à la presse à rouleaux, Senefelder voulut essayer celle des imprimeurs typographes; mais lorsqu'il donna la pression nécessaire, les pierres ne purent la supporter et se brisèrent après le tirage de quelques épreuves. Pendant longtemps tous ses efforts jKiur obtenir de bonnes empreintes furent sans succès, et le peu d'argent gagné dans les premiers essais, fut bientôt épuisé; de sorte que le malheureux Aloïs retomba dans la position précaire dont les faibles secours de son associé l'avaient d'abord tiré.

Leurs fonds étaient épuisés, et comme il ne leur manquait qu'une bonne presse pour arriver à des résultats satisfaisans , ils s'adressèrent à M. Falter, éditeur de musique, ami de Gleissner, et qui leur avait déjà témoigné le désir de leur confier l'impression de quelques ouvrages. M. Falter consentit a faire les frais d'une nouvelle presse, dont les cylindres avaient quinze pouces de diamètre, et étaient munis chacun d'un moulinet, mu par un ouvrier, afin d'entrainer simultanément la pierre et le papier; ce qui permettrait d'éviter le frottement qui avait causé le non-succès de la presse précédente. Les prévisions de Senefelder furent réalisées, et tant qu'il manœuvra lui-même sa nouvelle presse, les épreuves vinrent bien. Malheureusement, il ne pouvait pas suffire à tout le travail de son imprimerie, et comme il en était lui-même l'écrivain, il se vit obligé de donner tout son temps à la confection des planches, afin de répondre aux différentes commandes qui commençaient à venir. Il mil alors à sa presse deux ouvriers qui gâtèrent inutilement tant de papier, que M. Falter, dégoûté d'un pareil résultat, renonça à cette méthode, et reprit son ancienne manière d'imprimer la musique avec des planches de métal.

Sencfckler, peu exercé à écrire à rebours, employait beaucoup de temps à cet ouvrage, et ne parvenait qu'à une exécution médiocre. 11 chercha à suppléer à ce travail, en écrivant sur du papier, à la manière ordinaire, avec une encre composée de sanguine et de gomme. Puis, il en tirait une contre-épreuve sur pierre, et suivait la trace indiquée avec l'encre qu'il employait habituellement. Plus tard, il pensa qu'il serait plus commode d'écrire avec cette encre grasse sur du papier couvert de gomme ou de colle d'empois, et de reporter cette écriture sur pierre. Pendant les nombreux essais qu'il fit pour arriver à un résultat satisfaisant en ce genre, il remarqua un jour qu'en passant une de ces feuilles écrites dans un vase plein d'eau sur laquelle surnageaient quelques gouttes d'huile, celles-ci s'attachèrent seulement à l'écriture, sans adhérer en aucune manière au papier gommé. Cette observation lui inspira l'idée d'essayer si le même effet aurait lieu avec de l'encre d'impression. Il trempa un feuillet d'un livre dans de l'eau gommée, le posa sur une pierre bien unie et, au moyeu d'une éponge, passa sur ce papier de l'encre d'imprimerie, très-liquide. Celle-ci s'attacha uniquement aux caractères, sans se fixer sur le fond du papier, qui demeura parfaitement blanc. Alors Aloïs passa dessus une autre feuille de papier, soumit le tout à la presse, et obtint par ce moyen une contre-épreuve assez nette de l'écriture que portait le feuillet imprimé. Cette expérience lui inspira l'idée d'imprimer au moyen du papier; mais rebuté presque aussitôt par le peu de ténacité de cette matière, il essaya si le même effet ne se reproduirait pas sur pierre. Pour cela, il fit sur une pierre nouvellement polie une trace avec un morceau de savon, et y versa ensuite de l'eau gommée. Puis il la tamponna avec une éponge imbibée de couleur;» l'huile. 11 remarqua que la trace seule faite avec le savon avait pris le noir, le restant de la pierre étant demeuré intact. Ce fut là ce qui l'amena plus tard à se servir de crayons composés d'un savon noirci et rendu plus consistant par l'addition de diverses substances. Satisfait de ce premier essai, il voulut: en tenter un autre. 11 écrivit sur la pierre avec son encre grasse, mais il remarqua que les traits coulaient en largeur. Jusqu'alors il avait graissé ses planches avec de l'eau de savon, jrour y écrire plus facilement. 11 refit son second essai en ayant recours à ce procédé; après quoi il se servit d'un léger acide, pour enlever la jwtite couche de graisse encore adhérente à la pierre. Cela fait, la pierre fut recouverte de gomme, et l'essai réussit au gré de ses désirs. C'est à cette époque (' 1798 , qu'il faut faire remonter l'invention de la Lithographie proprement dite; car Sem-felder venait réellement de découvrir, p^r cette Importante modification à ses premiers travaux, V«ct mor\< ill«'u\ dont il u doté

le monde , et qui doit être pour lui un si beau titre de gloire aux yeux de la postérité reconnaissante.

J'ai déjà fait remarquer que la Providence semblait avoir conduit Aloïs à Munich, pour le mettre à portée des carrières de Solenhofen, qui devaient lui fournir

I élément matériel le plus indispensable de sa découverte. Les pierres qu'elles fournissent sont, ainsi que je l'ai dit , éminemment propres à produire des reliefs par l'action convenablement ménagée d'un acide. Elles n'étaient pas moins aptes à se prêter aux nouveaux essais d'AIoïs, pouvant former avec les matières grasses et avec la gomme des combinaisons chimiques, que j'examinerai par la suite, et qui en font de fort bonnes planches à imprimer. Si, au lieu de ces pierres de Solenhofen, Senefelder en eût rencontré dont la nature eût été différente, celles-ci ne jouissant pas des mêmes propriétés, ne se seraient prêtées ni à la composition des planches en relief, ni à la confection des planches lithographiques, et l'art si utile qui fait le sujet de cet ouvrage n'eût peut-être jamais existé.

Ce fut à la même époque, et par suite de cet essai capital, que Senefelder inventa la gravure sur pierre, telle qu'on l'emploie encore aujourd'hui. Sa méthode consiste à recouvrir une pierre d'une eau faiblement gommée. Lorsque celle-ci est sèche, on grave légèrement des lignes qui mettent la pierre à nu, et la rendent ainsi susceptible de se combiner avec les substances grasses, l'encre lithographique par exemple, tandis que la gomme les repousse. Un titre de musique fut la première planche que Senefelder exécuta par ce nouveau procédé.

En même temps qu'il faisait ces importantes découvertes, Aloïs sentit la nécessité d'une presse plus propre à son nouveau genre d'impression, que celles dont il s'était servi jusqu'alors. A l'éjxîque de ses premiers essais, il avait quelquefois tiré des épreuves en posant sur la pierre une feuille de papier recouverte de quelques maculatures et d'un papier lissé, sur lequel il frottait dans tous les sens avec une espèce de brunissoir en bois. Ce moyen lui revint alors en idée; il fit construire un châssis de bois sur lequel il lendit une forte toile, recouverte de papier lissé, et le fixa à charnières sur une table. Lorsque la pierre était encrée, et le papier posé, il rabattait le châssis par-dessus, et le frottait dans tous les sens avec un morceau de bois poli. Les épreuves réussirent à son entière satisfaction.

II commanda sur-le-champ deux châssis pareils, et tandis qu'il traçait ses planches, il y mit six ouvriers qui ne purent pas se former à ce travail; de sorte qu'il leur fallut trois rames de papier, pour obtenir trente-trois épreuves sans défectuosité. Toutefois, cet essai ne fut pas perdu, et amena Aloïs à faire usage du râteau.

râteau. Son génie fécond lui fit imaginer d'abord la presse à montant brisé, que quelques lithographes appellent aussi presse-gibet (6fettjClt- efcer Oîal^cn* ^Ptcfif), à cause de sa forme élevée. Il en obtint un tirage plus prompt et plus net, qu'il n'avait pu le faire jusqu'alors.

Ces différens perfectionnemens |>ermettant à Aloïs de livrer un plus grand nombre d'ouvrages, |»our lesquels il recevait de fréquentes commandes, il appela auprès de lui ses deux frères Thiébaud et George , les exerça au dessin et à l'écriture sur pierre, et en tira par la suite un utile secours. En même temps, il prit quelques apprentis pour les former à l'impression des planches.

Jusqu'ici le lecteur a vu que Senefelder et les personnes qui s'étaient associées à lui, n'avaient retiré de l'impression sur pierre que «les embarras et des pertes, et il avait fallu toute l'opiniâtreté de caractère d'Aloïs, et toute la prévision de son génie, pour le faire persévérer dans ses recherches, à travers d'incessans obstacles.

Dans leur association avec M. Falter, M. Gleissner ne touchait qu'un traitement de 300 florins, dont un tiers avait été saisi par suite de dettes faites |>our la construction de leurs nouvelles presses. Les bénéfices de Senefelder n'étaient guère plus considérables, parce qu'il voulut consacrer la plus grande partie de son temps à des essais. Un anssi mince revenu ne pouvait suffire à Senefelder et à la famille Gleissner; et après avoir vendu toutes les pièces de leur mobilier, qui ne leur étaient pas strictement nécessaires, il leur fallut contracter de nouvelles dettes. Dans cette dure extrémité, les Gleissner ne firent jamais le moindre reproche à leur ami, qui les avait entraînés avec lui dans cette situation déplorable, et ils endurèrent avec une admirable jjatience tous les douloureux sacrifices qu'il fallut s'imposer. Mais du moment qu' Aloïs eut atteint dans son art le jx>int où nous venons de le voir arriver, ses procédés étant moins coûteux et plus sûrs, sa position et celle de ses amis changea subitement. Son petit établissement commença à prospérer, et lui procura quelques bénéfices. En 17!M), il obtint, pour toute la Bavière, le privilège d'exploiter, exclusivement à tout autre, son art nouveau, pendant quinze ans. Ce privilège portait qu'il était défendu d'exercer la Lithographie sous peine de 100 ducats de dommages et intérêts, et la confiscation des ouvrages et des appareils qui auraient servi à les produire.

M. André, éditeur de musique à Offenbach, se trouvant à Munich pour quelques affaires , visita rétablissement de Senefelder. Les procédés si simples et si remarquables de cet art à peine éclos, le frappèrent tellement, qu'il conçut la résolution de l'étudier, et de le mettre en pratique. 11 proposa à Aloïs deux mille

florins, s'il voulait le lui enseigner, et se rendre pour quelques mois auprès de lui à Offenbach, afin d'y monter une imprimerie. Aloïs accepta avec empressement ce marché, auquel ses plus beaux rêves n'auraient pas osé s'élever naguère.

Trois mois après, Scnefelder était à Offenbach et organisait le nouvel établissement, dont les succès dépassèrent tellement les prévisions et les espérances de M. André, que celui-ci voulut exploiter très en grand une industrie qui lui semblait devoir le conduire à la fortune. Dans cette idée, il proj>osa à Scnefelder de s'associer avec lui et ses trois frères, pour former cinq établissement, dans différentes capitales de l'Europe. Les trois frères de M. André devaient diriger ceux de Berlin, de Paris et de Londres; Scnefelder se mettrait à la tète de celui de Vienne, tandis que lui-même conserverait celui d'Offenbach. En échange de sa participation à cette vaste entreprise, on offrait à Aloïs le cinquième du bénéfice total. Cette proposition lui sembla si avantageuse, qu'il n'hésita pas à l'accepter, et il abandonna son établissement de Munich à ses deux frères Thiébaud et George, sous la réserve qu'ils lui tiendraient compte du quart de leurs bénéfices.

L'établissement d'Offenbach étant complètement monté, et pouvant désormais fonctionner sans sa présence, Scnefelder se rendit à Londres, avec un des frères André, pour y prendre un brevet, organiser une imprimerie, et communiquer les procédés de son art nouveau à M. Philippe André, qui résidait dans cette capitale. Mais cet homme, d'un caractère froid et circonspect, craignant les indiscrétions de Scnefelder, qu'il savait confiant et communicatif , le tint pour ainsi dire en charte privée, |>endant les sept mois que celui-ci passa à Londres. Aloïs dégoûté de ce genre de vie, retourna à Offenbach, et rétablissement qu'il devait fonder eu Angleterre n'eut point de suite.

Vers le même temps, un jeune étudiant de Strasbourg, du nom de Niedermayer, lié d'amitié avec les deux frères d'Aloïs, et ayant souvent visité leurs ateliers à Munich, fit de son côté quelques essais, pour monter une lithographie à Rahsbonnc. M. Pleyel, éditeur de musique, l'appela à Paris, espérant tirer un bon parti pour son commerce, de l'habileté que ce jeune homme s'était acquise dans un art dont on commençait à parler beaucoup en Allemagne. A l'aide de M. Niedermaver, on fit quelques essais d'impression, tant en dessins qu'en musique; mais la maison Pleyel s'étant bientôt convaincue que le prix trop élevé auquel revenaient les pierres de Solenhofen, rendues à Paris, et que leur embarrassant volume étaient des obstacles trop grands à l'exécution de ses projets, il ne fut pas donné de suite à c;*s essais. Aussi M- Niedermaver ne fït-

il qu'un fort court séjour en France, et il reprit bientôt ia route de l'Allemagne, pour se rendre à Vienne, où il fit des démarches pour obtenir un privilège exclusif pour toute l'Autriche. Ceci se passait en 1800. Thiébaud et George Senefelder, qui, dans l'intervalle, avaient été appelés dans l'établissement d'Offenbach, furent instruits de ces démarches de l'ami qui abusait ainsi de leur confiance, et ils écrivirent à leur mère, à Munich, pour qu'elle se rendit en toute hâte à Vienne, afin d'y solliciter le même privilège au nom de ses deux fils, Thiébaud et George.

La fortune commençant à lui sourire, Senefelder n'oublia pas qu'il avait dû à M. Gleissncr les petites avances qui lui avaient été si nécessaires pour faire ses premiers essais , et il lui voua une reconnaissance sans bornes, pour les utiles secours qu'il en avait reçus. Dès ce moment il lie à son sort celui de M. et de Mme Gleissner, qu'il apjwlle à Offenbach dès que l'établissement qu'il y a fondé prospère assez pour les occuper l'un et l'autre; plus tard on voit ses deux amis le suivre partout, et il partage souvent avec eux les bénéfices de son industrie. Mme Gleissner ayant appris les démarches faites auprès «lu gouvernement autrichien, pour obtenir le privilège de la Lithographie, partit surle-champ pour Vienne, où elle alla réclamer le même titre pour Aloïs Senefelder, l'inventeur de cet art nouveau. 11 résulta de ces trois demandes .simultanées que le gouvernement autrichien, ne sachant à qui donner la préférence, quoiqu'il semble que son choix ne «lût pas être douteux, prit le parti singulièrement prudent, de n'accorder le privilège à personne.

Par ce refus, l'association que Senefelder avait faite avec les frères André, perdait une partie de ses avantages; cependant elle présentait encore beaucoup de bénéfices probables à réaliser. Mais sans expérience des affaires, peu constant et facile à influencer, Aloïs se laissa persuader par les Gleissner, qui paraissent avoir toujours exercé sur lui un certain empire, qui] était de son intérêt de rompre ce traité, jK>ur courir à lui seul de nouvelles chances. Malheureusement il eut la faiblesse de se rendre à ces maladroits conseils, et il partit pour Vienne avec ses deux frères, afin d'y solliciter lui-même le privilège inutilement demandé jusqu'alors. De nouvelles et nombreuses contrariétés attendaient les trois frères, dans la capitale de l'Autriche; de sorte que, bientôt dégoûtés, Thiébaut et George se hâtèrent de retourner à Munich, jjour y i-eprendre leur premier établissement, un moment abandonné.

Aloïs se montra plus persévérant. Il s'associa à M. Hartl, de Vienne, pour monter dans cette ville une Lithographie, dans laquelle ils s'occujKrent de l'im-

pression de la musique. En même temps, Us firent toutes les démarches nécessaires pour obtenir le privilège que Senefeldcr désirait depuis si longtemps, et qui leur fut -enfin accordé en 1803. M. Hartl était un homme d'état qui ne pouvait donner aucun soin à cet établissement naissant. Alois qui, comme on l'a vu , ne s'entendait guère aux affaires de spéculation et de commerce , resta donc seul chargé de sa direction. On avait monté plusieurs presses qui se trouvaient souvent sans ouvrage. Les autres éditeurs de Vienne, jaloux de cette nouvelle concurrence, se gardèrent bien de leur fournir du travail. Vainement M. Gleissner comjwsa force musique; elle n'eut point de débit. Cet établissement, pour leqod M. Hartl avait fait une avance d'environ 20,000 florins, n'offrant aucun résultat satisfaisant à Senefelder, celui-ci céda sa part comme associé et son brevet à M. Steincr, secrétaire de M. Hartl, pour la faible somme de 600 florins, dont il ne toucha même que 50; M. Steiuer lui ayant remis |x>ur le reste une quittance de 5.j0 florins, qu'il avait avancés à la famille Gleissner. Il se livra alors à l'impression sur toiles de colon. Déjà à Offenbach il avait fait quelques essais dans cette vue, et depuis il avait consacré ses momens de loisir à l'étude de ce genre de fabrication. Il engagea M. Hartl à entrer dans ses projets. On avait établi à Pottendorf une filature de coton dans laquelle M. Hartl était intéressé, et les actionnaires venaient de prendre la décision d'y joindre une manufacture de toiles peintes. C'est dans cet établissement que Senefelder monta une presse pour imprimer sur toiles de coton au moyen de pierres, d'après le procédé lithographique. Mais on rencontra tant de difficultés à rapporter une épreuve au bout de l'autre , qu'il fallut bientôt renoncer à ce svstème. Alors Senefeldcr s'occupa de la confec tion d'une machine à imprimer au moyen de deux cylindres en fer. 11 revêtit l'un de ces rouleaux d'une couche de vernis de graveur, en couvrit la surface de dessin, en faisant usage pour cela d'un appareil de son invention, et le fit ensuite mordre à l'eau-forte. L'épreuve réussit parfaitement.

Senefelder croyait son sort désormais fixé par cette nouvelle découverte. On lui avait promis la place de directeur de l'imprimerie, un beau traitement et même un quart dans les bénéfices, qui devaient être considérables: sa riante imagination se complaisait dans des rêves brillans de fortune et de rejws. Mais il était écrit (pie la vie d' A lois ne cesserait pas d'être aventureuse et agitée. Au moment où ses superbes espérances semblaient le mieux fondées, Napoléon venait d'établir le système continental qui* ne permettant plus aux cotons filés anglais de pénétrer désormais en Autriche, assura un grand débit et de larges bénéfices à

la filature de Potlendorf. Celte circonstance imprévue détermina les propriétaires à renoncer au tissage des toiles et à leur impression , pour vendre tout leur coton en fil.

Ce changement subit ayant enlevé à Scnefelder son emploi , ne put cependant détruire ses plus chères espérances. Persuadé que l'impression des toiles , d'après son nouveau procédé, devait réussir et produire des bénéfices considérables, U prit des arrangemens avec les frères Faber, qui possédaient une fabrique d'indiennes à St.-Poellen. Mais à peine ce traité est-il signé, qu'il reçoit de Munich, la proposition de s'associer avec M. d'Aretin, |K)ur monter une lithographie dans cette capitale. Certainement Aloïs a beaucoup de confiance dans le jwrfectionnement qu'il a apporté à la fabrication des indiennes; mais la Lithographie, cette fille de son génie créateur, n'a-t-elle pas plus de droits à sa sollicitude? Laisserat-U échapper l'occasion qui se présente, si séduisante et si opportune, de se livrer à de nouveaux travaux; de donner une nouvelle vie à un art, fruit de ses longues veilles et de ses patientes élticubralions? D'ailleurs , c'est dans sa patrie adoptive qu'on l'appelle, et depuis longtemps il désire la revoir. 11 ne peut résister à tant de tentations, et il obtient de MM. Faber la permission d'aller passer quelques mois à Munich, pour y monter et y mettre en train cel établissement lithographique. Au bout de ce temps, il doit retourner à Vienne, pour faire exécuter la machine à imprimer aux rouleaux.

Ce fut en 180G, (pie Senefelder quitta Vienne. Un nommé Strohhofer, qui avait été apprenti d'un de ses frères, voulut , à celte époque, fonder une lithographie à Munich; mais Aloïs, qui avait obtenu le privilège pour toute la Bavière, s'y opposa. L'ancien apprenti se rendit alors à Stuttgardt, où il communiqua ce qu'il savait de cet art à M. le baron de Cotta. Celui-ci, qui demeurait alors à Tùbingcn, fonda à Stuttgardt un établissement lithographique, dont il confia la direction à M. Rapp. Cet établissement fut, après ceux de Munich, celui où cel art nouveau fut pratiqué avec le plus de succès. Il est vrai que Strohhofer ne connaissait que médiocrement les procédés qu'il avait vu pratiquer chez les frères Senefelder; mais les taleus et la j>ersévérance de ses nouveaux patrons suppléèrent efficacement à ce qui lui manquait de connaissances. Cette maison s'occupa principalement de la gravure sur pierre, et c'est à elle qu'on doit le premier traité de Lithographie qui ait paru ; il fut publié sous ce titre un peu long:

Ijf secret île l'impression sur pierres ( ou moyennant des pierres ) , dans toute son étendue, décrit d'après ses propres expériences, jxir un amateur; comme in-

Station à la réflexion et à la coopération île tous ceur qui s intéressent au perfectionnement de. ce nouvel art.

Public par la librairie (le J.-G. Cotta , à Tùbingen. 1810 (i).

Le lecteur se rapj>cllc ce nommé Niedermayer, autrefois étudiant à Strasbourg, et qui avait vainement essayé d'organiser une lithographie à Paris, sous le patronage de la maison Pleyel. Ce jeune homme courait à présent le inonde , pour y vendre ce qu'il devait à la confiance des deux frères de Senefelder, dont il avait été l'ami. N'ayant pu réussira Vienne, il se rendit à Munich, jKMidant l'absence d'Aloïs, et vendit ses procédés à la direction de l'école gratuite de dessin, pour la faible somme de trois louis. Mais le personnel de la direction n'ayant pas tardé a l'apercevoir que les moyens que Niedermayer lui avait cédés, étaient trop incomplets pour donner des résultats satisfaisais, prit des arrangemens en 1804 avec Thiébaud et George Senefelder, qui lui livrèrent tous les procédés lithographiques connus alors, moyennant une pension annuelle de 700 florins.

La direction de la nouvelle imprimerie fut confiée à M. Mitterer, professeur de l'école de dessin. A partir de cette époque, la Lithographie va recevoir une impulsion nouvelle, et on la verra s'occupr principalement des arts du dessin, auxquels elle est éminemment propre. L'habile M. Mitterer apprécia du premier coup «l'œil l'immense parti que les arts posaient tirer de la manière du crayon. 11 employa tous ses soins et tout son talent à la perfectionner; ce qui a port'" plusieurs personnes à lui attribuer l'invention de ce procédé si utile et aujourd'hui si répandu. Mais aussi modeste que juste, cet habile artiste s'est plu , dans toute occasion , à déclarer que l'idée première île dessiner sur pierre au moyen d'une matière grasse solide, ainsi que tous les autres procédés lithographiques, est le fruit des laborieuses recherches de l'ingénieux et infatigable Senefelder: son role à lui s'étant borné à |>erfectioimer ce procédé, et à exécuter les premiers travaux importaus qu'on ait dûs à l'emploi du crayon lithographique.

Puissamment secondé par M. Steiner, directeur, et par M. Weichsclbaum , inspecteur de l'école, M. Mitterer fit faire de rapides progrès à la Lithographie , qui lui doit un grand nombre île perfection nemeiis remarquables. Il est vrai (pie cet

il) fa» (Pc^imuig br» Étciubrnrf» in frinon aanjnt llmfanaf , prattif^ unb et>nt SSudljati naéf cigrntn etfobttmnm brfdiricbrn Km tint* £ir b^aber. flt» «inlaband jum ?îad)brn»cn unb OTilwirttn an ait* , bnten bit S>m>oUteiummma birfr» itciifn .«un|tjwfiflt» flndclfgfn ffpn tann.

3m iVrlaa brr 3. <P. e«ita fa>m Sudjbanbtuna in îfcbinaen .1810.

habile dessinateur se trouvait pour cela dans une position très-favorable. L'école possédait un laboratoire de chimie et un atelier de mécanique, qui furent mis à sa disposition , et qui lui furent régulièrement d'un puissant secours dans ses recherches et ses essais. D'ailleurs les chefs de l'école semblaient avoir pris sous leur patronage un art encore dans l'enfance , mais qui leur paraissait digne de toute leur sollicitude, et auquel ils prédisaient le plus brillant avenir. Souvent ils se réunissaient jxnir se concerter entre eux sur de nouvelles expériences à faire; pour discuter de leur mérite et de leur succès probable. C'est dans une de ces fréquentes conférences qu'il donnèrent le nom de Uthographie à l'art de Senefelder, jusqu'alors appelé impression sur pierre, ou impression chimique ( ©f einbrucf ober CFI)<mif<btr 3>rurf ).

Au nombre des améliorations et des changemens dus à M. Mitterer, il faut citer surtout une presse de son invention. Cet artiste expérimenté ne tarda pas à reconnaître que la presse-gibet ou à montant brisé de Senefelder, n'était pas propre au tirage des planches dessinées au crayon ; et dès 1805 , il la remplaça par celle qu'il désigna sous le nom de presse à moulinet, qui a l'avantage de réunir un mouvement parallèle à une plus forte pression. Cette presse, qui n'a subi que quelques légères modifications dans les détails de sa construction , est encore regardée aujourd'hui comme la meilleure, et est employée à peu près dans toutes les lithographies, pour le tirage des travaux importans.

Grâce à tant d elémens favorables , l'établissement dirigé par M. Mitterer réussit au-delà de toute espérance. On en vit sortir une grande quantité d'études de dessin et antres objets d'art, qui servirent à convaincre les plus incrédules, du puissant avenir de la Lithographie, et qui assirent solidement la réputation d'un art qui ne comptait encore que quelques années d'existence. La découverte de Senefelder était désormais acquise au monde civilisé, et personne ne pouvait plus se refuser à en reconnaître la haute utilité.

Cependant Senefelder avait vu avec déplaisir que ses frères eussent vendu à son insu les procédés de la Lithographie, à un établissement qui menaçait de lui disputer le premier rang. Usant de son droit d'inventeur, et comptant d'ailleurs sur les prérogatives du privilège qu'il avait obtenu, il voulut, après son retour de Vienne, interdire ce genre d'impression à l'école «le dessin. Mais tous ses efforts pour faire respecter ses titres échouèrent. Il s'éleva à ce sujet une longue discussion; on regarda comme légitimement acquis les procédés et la facidté d'en faire usage , cédés par les frères d'Àloïs, et il fut décidé que l'établissement dirigé par M. Mitterer pouvait continuer à pratiquer la Lithographie.

Quoique ayant désormais à lutter contre cette concurrence redoutable, Senefelder s'occupa activement d'organiser un nouvel établissement , ainsi qu'il en était ■convenu avec M. le baron d'Aretin. Cinq presses y furent mises en mouvement, lanl pour l'impression de la musique, que pour des objets d'arts et divers travaux demandés par le gouvernement. Le premier ouvrage, publié par les deux nouveaux associés fut un livre de prières, dont les marges sont ornées de dessins d'Albert Dûrrer, et qu'ils imprimèrent en différentes couleurs.

La beauté de leurs impressions fut générelement admirée, el attira sur Senefelder l'attenlion de la famille royale. Le prince héréditaire ( le roi actuel) fit mouler en plâtre, à cette époque, le buste de l'ingénieux inventeur, pour le faire exécuter plus tard en marbre, et le placer à coté des artistes les plus distingués de la Ravière. C'est alors que Senefclder et M. d'Aretin annoncèrent un spécimen des différentes manières que la Lithographie pouvait produire. L'ouvrage devait se composer de 40 feuilles. La première livraison de 10 feuilles fut seule publiée ; le reste n'a jamais paru.

Senefelder possédait au plus haut degré le génie observateur et inventif : c'est à cette faculté puissante qu'il devait ses admirables succès. M. le baron d'Aretin était un juste appréciateur des arts , profondément pénétré du sentiment du vrai et du beau, de sorte que ces deux hommes possédaient toutes les qualités convenables pour livrer au public des produits remarquables sous le rapport de l'art. Malheureusement, ils n'avaient ni l'un ni l'autre cet esprit mercantile qiu fait la fortune d'un établissement industriel. Ils crurent qu'il leur suffirait d'être artistes, là où il aurait fallu avant tout être marchands. Aussi, quoique leurs ouvrages fissent honneur à leurs ateliers, ils en retirèrent de si faibles bénéfices, qu'ils se décidèrent au bout de quatre ans, à abandonner cette ingrate entreprise. Une partie de leur établissement fut cédée à M. Mannlicb, directeur de la galerie de tableau.r; l'antre fut achetée par M. Zeller.

M. Mannlicb n'était pas un sjK'cnlateur ; il n'avait fait cette acquisition que dans le but de perfectionner l'art lithographique, et il ré]K>ndit largement à cette noble intention. Il se distingua surtout par l'exécution d'un grand ouvrage, dans lequel, sous le titre de Œuvra tilhogniphiqucs de Strixner et Pilotti, il reproduisit «les fac-similé des dessins des anciens maîtres, qui se trouvent dans le cabinet du roi de Bavière. Il y fit usage pour la première fois de planches à teintes plates, imitant le dessin sur papier de couleur, rehaussées de lumières blanches.

Ces différentes circonstances ayant retenu Senefelder à Munich beaucoup

plus longtemps qu'il ne l'avait supposé d'abord, il ne put remplir les ehgagcmens qu'il avait contractés à Viertne avec les frères Faber, dans le but d'y monter une machine à imprimer les toiles de coton , au moyen de rouleaux.

Il en arriva du privilège obtenu par Alois en Bavière, ce qui a trop souvent lieu au détriment des inventeurs. Dès que les procédés de la Lithographie commencèrent à être connus , il s'éleva , même sous ses yeux, quantité d'établissemens qu'il lui fut impossible d'empêcher. Voici la nomenclature de ceux qui furent créés à Munich.

Le lecteur a déjà vu que la première lithographie fut fondée par Senefelder, avec des fonds que lui avait avancés son ami Gleissner. A son départ pour Offenbach , il laissa à la tête de cette imprimerie ses deux frères Thiébaud et George, qui, en 1805, la cédèrent à l'école gratuite de dessin. C'est alors que, sous la sage et savante direction de M. Mitterer, elle s'éleva à un haut degré de prospérité et de perfection.

M. Sidler , qui avait appris la Lithographie chez les frères Senefelder, et travaillé plus tard chez M. d'Aretin, obtint du gouvernement la permission de monter un établissement à Munich.

Thiébaud Senefelder fut placé plus tard à la tête d'une imprimerie lithographique fondée par le gouvernement , pour des travaux administratifs. De cet établissement, on en vit bientôt naître deux autres, dirigés par MM. Hclmle et Roth, qui furent autorisés à cet effet par le ministre.

Bientôt après, on monta une nouvelle lithographie auprès de l'administration royale des pauvres, et un M. Dietrich , employé au trésor, en forma une autre.

Ce ne fut pas seulement à Munich, que Senefelder vit s'élever des établissemens pour exploiter sa découverte. Cet empressement était sans doute pour lui un hommage très-flatteur et la preuve la plus positive du haut intérêt qu'on attachait à l'art qu'il venait de créer; mais c'étaient en même temps des concurren. ces redoutables qui pouvaient lui enlever la légitime récompense de tant de persévérance et de travaux. Il lui fallut se résigner au sort trop ordinaire des inventeurs, qui ne réussissent le plus souvent qu'à faire la fortune de quelques spéculateurs heureux.

J'ai déjà dit que la Lithographie avait été portée à Stuttgardt par M. Strohliofer. M. Dall'Armi, de Munich, la fit connaître à Milan, à Rome, à Venise. On Voyait de nombreux voyageurs arriver sans cesse dans la capitale de la Bavière , attirés par ce qu'ils avaient entendu dire de cet art nouveau. Ils allaient l'étu-

dier; puis, lorsqu'ils croyaient en avoir acquis des notions suffisantes, ou lorsqu'ils étaient parvenus à débaucher quelques ouvriers pris dans les différens établisscmens en activité, ils se hâtaient de rentrer chez eux, pour mettre en pratique les moyens qu'Us s'étaient procurés. Des ouvriers quittèrent spontanément les ateliers de Munich, pour colporter dans différentes villes leur savoir et leur expérience. Senefelder lui-même, d'un caractère très-ex pansif, avait fait connaître ses procédés à un grand nombre de personnes, durant ses fréquens voyages; et tandis que l'Europe se couvrait d etablissemens lithographiques , il n'en avait point lui-même, et allait être réduit à la douloureuse nécessité de demander de l'ouvrage à l'un ou à l'autre de ses élèves , ou à quelqu'un de ceux qui lui devaient leur prospérité. Heureusement le gouvernement bavarois se fit un devoir d'assurer un revenu à l'homme de génie , à qui il avait tant nui luimême, en ne faisant pas respecter son privilège. En 1810, Senefelder fut employé au bureau du cadastre, avec le titre d'inspecteur de la Lithographie, et un traitement annuel de 1500 floiins, qui devait lui être continué pendant toute sa vie. Toujours fidèle à son amitié pour Gleissner, Alois obtint en même temps pour lui une place de 1000 florins. Le bureau où il venait d'entrer avait été fondé jwr M. Mettenleithner , habile graveur sur cuivre. Il occupait alors une trentaine de graveurs sur pierre, à reproduire les nombreux plans du cadastre du royaume de Bavière.

Dès qu'il se vit un revenu assuré et une position fixe, Senefelder songea à se marier. 11 épousa en 1810, une jeune fille de seize ans, qu'il eut la douleur de voir mourir en couches. En 1813, il se remaria avec la nièce du compositeur Winter. Cette femme, pleine d'ordre et d'économie, usa de tout son pouvoir pour mettre un frein à l'esprit remuant et aventureux de son mari, dans l'espérance de le préserver désormais des nombreuses contrariétés et de la position gênée qu'il avait si souvent éprouvées , durant sa vie de garçon. Malheureusement, elle n'eut pas toujours assez d'empire pour arrêter cette imagination fougueuse, et elle ne put imprimer à la vie de Senefelder un calme qu'elle croyait nécessaire à son bonheur; mais qui était incompatible avec son caractère.

C'est à la même époque, que Senefelder commença à recueillir les matériaux d'un traité pratique de Lithographie ; mais constamment possédé du désir de perfectionner et d'inventer du nouveau; rejetant le lendemain les planches qu'il avait faites la veille, et qui ne lui paraissaient plus assez parfaites, ce ne fut qu'en 1818, que son ouvrage vit enfin le jour. On y trouvait convenablement

décrits tous les procédés alors connus de l'art lithographique, et de plus, Senefelder y avait inséré l'historique de tous ses travaux. Cette partie de son ouvrage m'a été fort utile pour la rédaction de ce chapitre.

En 1817 , Senefclder soumit à l'Académie royale des sciences de Bavière, le modèle d'une presse lithographique de son invention, sur laquelle l'ouvrage se faisait par un moyen mécanique. Cette savante société, cette fois plus généreuse, lui décerna une médaille d'or à cette occasion. Cependant, malgré cette haute marque d'estime , il paraît que ce modèle était loin d'avoir résolu ce problème difficile, car il ne fut jamais exécuté en grand, et n'a jamais été employé, même par Senefelder.

C'est un inconvénient fort grave pour nos établissemens lithographiques, que la nécessité de faire venir de fort loin des masses de pierres toujours très-lourdes, et dont le transport est très-coûteux. Un pareil obstacle ne pouvait pas échapper à l'esprit pénétrant d'Aloîs, qui dut chercher à le surmonter. 11 lui sembla possible de fabriquer une matière artificielle , qui présenterait les propriétés chimiques de la pierre lithographique, avec sa solidité et son grain uni et serré. Il imagina en effet un carton, recouvert d'une couche blanche, sur laquelle on pouvait écrire ou dessiner, et qui permettait de tirer un certain nombre d'épreuves. Je donnerai plus tard quelques détails sur la fabrication de ce carton , dont Senefelder espérait tirer un très-grand parti dans les lieux éloignés des carrières de Solenhofen.

Cette idée riante l'amena à Paris en 1819 : il y arriva dès les premiers jours de Janvier, accompagné de M. Knccht, qui connaissait déjà la capitale de la France; M. André d'Offenbach l'ayant chargé dans le temps, de la liquidation de l'établissement qu'il y avait fondé en 1802. Depuis, M. Knecht s'était trouvé en relations avec Senefelder, ayant été envoyé auprès de lui, à Munich, pour le hâter de publier son traité de Lithographie , pour lequel M. André lui avait déjà avancé une somme de 2000 florins. C'est en se rendant à Paris, qu'Ai ois fit la connaissance de la maison Treuttel et Wùrtz , en passant à Strasbourg, et il prit avec elle des arrangemens pour publier en français la traduction de son Art lithographique. Cette publication fut la première occupation de Senefelder et de M. Knecht , à leur arrivée à Paris. Ils en imprimèrent les planches sur une presse provisoire, construite à la hâte dans un atelier qui leur fut donné, rue de Lille , par MM. Treuttel et Wûrtz. Senefelder s'arrangea en même temps avec cette maison, pour former à Paris un établissement lithographique; mais son caractère mobile, qui avait déjà dérangé ses précéden» projets, fit

encore avorter celui-ci. Imprimer comme tout le inonde, semblait ne pas le satisfaire ; ce n'était plus une occupation à sa taille : il préféra donner tous ses soins à la fabrication de ses cartons lithographiques , et à la construction d'une presse portative de son invention , dont je parlerai par la suite. Ce fut à cette époque, après huit mois de séjour environ à Paris, qu'il fut appelé à Vienne, pour établir une lithographie dans les bureaux du ministère autrichien.

Senefelder retourna à Paris en 1820, accompagné de ses deux frères Thiébaud et Clément. 11 s'y occupa surtout du perfectionnement des cartons lithographiques , et fît construire plusieurs presses spécialement destinées à leur usage. Une d'elles avait la forme d'une table ronde, et tournait entre deux cylindres qui opéraient la pression. Deux petits cylindres , revêtus de flanelle , mouillaient les planches, et trois autres, recouverts de peau, étaient destinés à l'encrage. On plaçait sur la table huit cartons lithographiques, qui passaient successivement sous ce système de cylindres, par suite du mouvement de rotation qu'un ouvrier imprimait à la table, au moyen d'une manivelle. Un second ouvrier était occujh- à poser le papier, et à enlever les épreuves. Cette presse fut loin de répondre aux espérances de Senefelder. Ne pouvant en obtenir de bonnes épreuves, il la brûla dans un moment de dépit, et partit pour Munich.

Cependant, il revint bientôt une troisième fois à Paris, et substitua des feuilles de zinc, au carton trop fragile sur lequel il étendait la couche qui représentait la pierre. Malgré ce changement , il ne put réussir à remplacer les pierres, et, après deux ans d'essais infructueux, son établissement, qui était loin de procurer des bénéfices à ses entrepreneurs, fut cédé à M. Knecht , qui le continua sous la raison de Senefelder et Cc. Plus sage que ses devanciers, tant qu'il fut à la tète de cet établissement , M. Knecht ne s'occupa que d'impressions lithographiques, notamment dans la manière de la gravure, qui lui doit plusieurs perfectionnemens. C'est à ses presses qu'est dû un ouvrage très-important : La Flore du Brésil. M. Knecht réussit complètement dans la direction de sa lithographie. En 1831 , il vendit cet établissement a M. Roissy, et se retira des affaires avec une fort jolie fortune. Il consacre à présent ses loisirs à perfectionner les planches de zinc recouvertes d'un enduit, et il espère les rendre tellement propres aux autographies et aux reports, qu'elles pourront, à ce qu'il croit, avantageusement remplacer les pierres pour ces genres de travaux.

N'ayant pu réussir à Paris, Senefelder essaya de former des étnblissemens à Strasbourg et à Vienne. Mais les procédés de la Lithographie étaient alors si

répandus , qu'il était facile de se passer de son secours ; et comme on connaissait son humeur changeante et sa tendance à entraîner ses associés dans des dépenses sans résultats, personne ne voulut plus consentir à s'adjoindre à lui. Il y avait à cela beaucoup de prudence. Si Aloïs eût été moins enthousiaste et plus constant, il eût pu acquérir de la fortune, en exploitant sa découverte, qu'il aurait perfectionnée peu à peu, à mesure que l'occasion s'en serait offerte à lui dans la pratique; et il n'aurait pas occasionné autant de pertes à ses associés , par la mobilité de sa pensée.

Voyant toutes ses offres repoussées, Senefelder se retira en Bavière, où il vécut, de (825 à 1834, du revenu de sa place d'inspecteur de la Lithographie, à la direction du cadastre. Cet emploi n'était qu'une sinécure, dont toutes les fonctions se réduisaient pour lui à en toucher les appointeraens. N'ayant plus à s'occuper de l'impression sur pierre, et un esprit comme le sien ne pouvant pas rester oisif, il chercha à multiplier les tableaux à l'huile par l'impression. Il composait à cet effet quantité de petits cylindres de toutes couleurs, et dont la base était une matière grasse. Il les juxtaposait verticalement les uns aux autres, à la manière d'une mosaïque; et lorsque tout le tableau était réuni et serré dans une forme, il en humectait la surface avec de la lessive caustique, qui en dissolvait une légère portion, et y appliquait une toile ou un papier. 11 pouvait tirer ainsi un nombre d'exemplaires, qui dépendait de la matière colorante que pouvait céder l 'épaisseur de la mosaïque. Il se proposait de publier son procédé, dès qu'il l'autait porté à une. certaine perfection; mais l'ouvrage qu'il avait annoncé sur ce sujet n'a jamais paru, probablement parce que la mort est venue le surprendre dans ses travaux.

Aloïs Senefelder mourut à Munich, le 26 Février 1834, après une courte maladie, à l'âge de soixante-deux ans. I>e roi Louis de Bavière lui fit ériger un mausolée, dont l'inscription est gravée sur une pierre de Solenhofen. Hommage ingénieux, qui rappelle les travaux de l'inventeur de la Lithographie.

Peu d'hommes ont fait preuve d'un géuie inventif aussi fécond et d'une aussi grande facilité pour le travail. Sans qu'il eût jamais appris à dessiner, ou le vit en peu de temps tracer sur pierre, avec assez de correction , des planches au crayon , à la plume , ou gravées. Lorsqu'il s'occupa de son impression en mosaïque, il s'exerça à la peinture à l'huile, et entre autres ouvrages, copia une Madone avec tant de grâce et de fini, qu'on l'eût prise pour l'œuvre dam peintre exercé. Il a écrit plusieurs ouvrages dramatiques ; il rimait avec facilité et a composé quelques airs qu'U chantait agréablement en s'accompagnant sur

le piano. Il aimait la lecture avec passion , et dévorait tous les ouvrages qui lui tombaient entre les mains, sans se montrer d'ailleurs fort difficile dans leur choix. La jioléinique des journaux était devenue pour lui un véritable besoin.

Senefelder saisissait avec avidité toutes les occasions qui se présentaient à lui de poursuivre une découverte. Ayant lu dans les journaux anglais , pendant qu'il était à Londres, que le gouvernement proposait 33,000 livres sterling, pour la découverte d'un ballon qu'on pût diriger contre le vent , l'idée de figurer dans ce concours l'absorba au point qu'il renonça à ses autres travaux. Il congédie ses ouvriers et ferme ses ateliers, situés dans une vaste salle de l'hôtel floquelaure. Il achète tous les ouvrages qu'il peut se procurer sur l'aérostatique, et étudie avec ardeur cette science difficile. En même temps, il se met à l'ouvrage. Au bout d'un mois, il avait construit de petits ballons qui s'élevaient au plafond; Us supportaient, au moyen de longs fils, des nacelles qui flottaient à cinq pieds de terre. Un grand soufflet, Éole obéissant, fut dirigé contre les nacelles, qu'il agitait sous son souffle puissant, sans toucher les ballons; car pour ceux-ci, Senefelder jugeait inutile de les soumettre à cette force, ayant calculé que, dans une expérience en grand, ses ballons seraient au-dessus de la région des vents. Ceci doit donner une idée du peu de connaissances physiques de Senefelder. Heureusement il fut aisé de lui faire sentir son incompétence dans cette question; et, descendant des hauteurs de l'atmosphère, il retourna à sa lithographie, en rappelant auprès de lut les ouvriers qu'il avait congédiés depuis un mois.

Une autre fois, pendant qu'il était à Paris, Senefelder voit dans un journal que M. Oberkampf offrait cent louis pour la découverte d'une teinture bleue solide sur coton. Aussitôt il abandonne sa lithographie et ses cartons pour faire des essais de teinture. Au bout de dix jours, il croit avoir réussi, et adresse son procédé à M. Oberkampf. Ce fabricant était absent dans ce moment; la réponse se fit attendre, et lorsqu'elle arriva, Senefelder avait quitté Paris. Cette affaire n'eut pas de suite.

Ces deux faits, que je rapproche, peuvent donner au lecteur une idée du caractère mobile et entreprenant de Senefelder, en supposant que ce que j'avais déjà dit de cet homme célèbre , n'eût pas suffi pour le faire connaître. Cependant, il a montré une grande persévérance dans la poursuite de son immortelle découverte, et ce n'est que lorsqu'elle fut assurée, que son esprit, qui avait besoin d'une occupation forte, se porta successivement sur tant d'objets différens. D'ailleurs, quoiqu'il eût éprouvé tout ce que la misère a de plus

poignant, il s'inquiétait peu du soin de sa fortune, et montrait une grande insouciance pour l'argent. Dès qu'il en avait, il se plaisait à le donner, ou à en régaler ses amis. 11 se trouva toujours endetté; et il faisait ordinairement escompter G à 8 mois d'avance les trimestres de la pension de 1500 florins (32(X) francs), que lui faisait le roi de Bavière.

Mais si Senefelder ne s'éleva jamais à une fortune à laquelle il tenait peu, il fut assez heureux pour voir que, de son vivant, ses contemporains avaient su apprécier dignement son admirable découverte. De toutes parts il apprenait qu'on fondait des lithographies nouvelles, et que des hommes laborieux travaillaient à perfectionner un art qu'on devait à son génie. Cet accord de tous les peuples civilisés à adopter avec empressement ses ingénieux procédés, dut être pour lui une joie bien douce, et une marque certaine et anticipée de la reconnaissance de la postérité.

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