‹ Traité de littératureChapitre 19 sur 84 · CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES · texte numérisé non relu

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES

On a dit que tous les tropes avaient leur source dans la comparaison. Si Ton prend ce mot dans son sens le plus général, dans le sens logique, oui, la comparaison marquant un rapport soit de ressemblance, soit de dissemblance pourrait être considérée comme le principe de tous les tropes. Mais si l'on entend par comparaison le rapport de similitude sur lequel est fondée la métaphore, on jetterait non seulement la confusion, mais l'erreur dans l'esprit, si Ton n'établissait avec exactitude la différence de rapport qui sépare la métaphore de la synecdoque et de la métonymie. La métonymie, avons-nous dit, repose sur un rapport de connexion, la synecdoque sur un rapport de compréhension. Passez en revue toutes les espèces de synecdoques et de métonymies, vous n'en trouverez pas qui dérive d'une ressemblance entre les mots dont l'un se substitue à l'autre, sauf quand la métonymie touche au sens métaphorique, comme dans le signe pour la chose signifiée. Au reste, si ces tropes existaient en vertu de ce même rapport de similitude» ils n'auraient pas de raison d'être : ils ne seraient que des variétés de la métaphore.

Pour bien nous rendre compte de ces figures, examinons leurs divers emplois.

Métonymie est un terme vague qui ne nous éclaire pas

suffisamment sur sa nature (Meta, qui marque changement et onoma, nom); nous ne savons par là qu'une chose : c'est que c'est un changement ou une substitution de nom. Mais en vertu de quel rapport? Le mot ne le dit pas : Il en faut interroger l'emploi. Les rhéteurs en général disent que la métonymie substitue le contenant au contenu, le temps ou le lieu où une chose se passe à la chose elle-même, la personne qui produit à la chose produite. Jusque-là tout le monde est d'accord. Voici oii l'on difï'ère : les uns rangent dans la métonymie la cause pour l'effet ou l'effet pour la cause : les autres appellent ceci une métalepse, de même que le moyen pour le but ou le but pour le moyen, l'antécédent pour le conséquent ou le conséquent pour l'antécédent. Les premiers ont raison : la métalepse est une figure inutile qu'on doit faire rentrer dans la métonymie^ pour ne pas compliquer le système des tropes.

Le rapport de connexion sur lequel est fondée la métonymie établit une liaison, une corrélation extérieure entre deux parties d'un même tout ou entre deux manières d'envisager une même chose, en prenant un terme pour l'autre. Dans un verre, il y a le vase qui contient et le liquide contenu. Je prends l'un pour l'autre, quand je dis boire un verre. Dans l'intelligence, il y a la faculté et l'organe qui lui sert d'instrument. Je prends l'un pour l'autre, quand je dis : C'est un cerveau puissant ^

Dans l'effet employé pour la cause ou dans la cause employée pour l'effet, pourquoi verrait-on une métalepse plutôt qu'une métonymie? Ce n'est qu'une dispute de mots. La métalepse (de meta et lamhanô prendre, ce qui signifie prendre une chose à la place d'une autre), n'implique qu'un changement de signification et n'a par elle-même aucune autre portée. Il convient,^ pour la simplification de la théorie des tropes, de laisser à la métonymie la cause, et d'y rattacher le moyen pour le but, le but pour le moyen, l'antécédent pour le conséquent et le consé-

^ Si j'assimilais l'un à l'autre, comme font les matérialistes, il n'y aurait plus dfr figure, mais une sottise indémontrable, un sophisme de l'erreur sur la cause doublé d'un paralogisme de Teftet sans cause ou sans analogie avec la cause.

buent pour Tantécédent. Il y a là une connexion ou corrélation logique, mais effective : l'effet se reliant à la cause, le moyen au but, le conséquent à l'antécédent, comme le contenu au contenant, comme la chose produite à la personne qui la produit, comme toute action au temps où elle s'accomplit et au lieu qui en est le théâtre, comme le signe à la chose signifiée, comme l'indéterminné au déterminé, comme l'abstrait au concret. C'est le domaine entier de la métonymie. Je ne conserverais pas même le nom de métalepse pour le cas particulier qui consiste à représenter l'auteur ou l'objet personnifié comme producteur de l'action qu'il met en scène, car ce n'est en réalité qu'une des applications de la cause pour l'effet.

A la métonymie se rattache encore Vhypallage, figure généralement incomprise que Cicéron et Quintilien ont confondue avec la métonymie et où les rhéteurs français, si Ton en excepte Galéron, n'ont vu, les uns qu'une espèce de trope, les autres une figure de grammaire très rare dans notre langue. Cicéron et Quintilien sont tout près de la vérité, mais ne l'ont pas saisie entièrement. L'hypallage se rattache à la métonymie sans s'y confondre. Elle consiste à appliquer à la chose ce qui ne convient qu'à la personne ou à la personne ce qui ne convient qu'à la chose. Il y a interversion du rapport corrélatif de cause à effet entre la personne qui agit et la chose exécutée. Seulement on ne substitue pas un terme à l'autre, puisqu'ils sont exprimés tous deux : on ne fait que renverser les termes. C'est une transposition dans l'ordre logique des idées ou dans la connexion des parties d'un même tout. Si je dis avec Boileau :

Trahissant la vertu sur un papier coupable,

je transporte au papier la culpabilité de l'auteur qui verse l'erreur et le vice sur le papier dont il se sert comme d'un instrument de perversion morale. Mais je ne substitue pas le papier à l'auteur ni l'auteur au papier; j'applique à l'un ce qui logiquement ne convient qu'à l'autre.

De même quand Déranger, dans la Sainte alliance des 2')euples, donne l'épithète de vastes aux conquérants, il

transporte à ces hommes de guerre l'action qu'ils produisent . les vastes conquêtes. C'est la chose non pas substituée, mais appliquée à la personne. Il y a métonymie, puisqu'il y a connexion ou corrélation entre la personne et la chose ; mais il y a hypallage, parce qu'on associe les deux termes, au lieu de substituer l'un à l'autre. C'est une figure très poétique et qui est loin d'être aussi rare que l'ont prétendu les rhéteurs.

Nous avons signalé plus haut trois cas oii la métonymie côtoie la synecdoque. Expliquons-nous sur cette figure. Le mot est assez barbare de physionomie. Tous ne l'écrivent pas de la même manière. Les uns disent synecdoque, les autres synecdoche. La première orthographe a généralement prévalu. Si le mot synecdoque ne sonne pas bien harmonieusement à l'oreille, en revanche il est parfaitement composé. Sun, avec, ek, dehors, et dekomdi, recevoir. Recevoir plus ou recevoir moins : c'est l'emploi du plus pour le moins ou du moins pour le plus, du tout pour la partie ou de la partie pour le tout. Ce sont là des jeux qui plaisent à l'esprit. Chaque fois que le plus sera employé pour le moins ou le moins pour le plus, il y aura synecdoque. Ce trope est donc fondé sur un rapport de compréhension, c'est-à-dire que le terme qu'on substitue à l'autre comprend plus ou comprend moins, qu'il a plus ou qu'il a moins de portée, qu'on prend le général pour le particulier ou le particulier pour le général. En matière de raisonnement, ce serait un sophisme; en littérature, c'est une beauté, parce que le terme sort de sa signification commune ou banale. C'est à tort que certains auteurs, Géruzez entre autres, ont considéré la synecdoque comme une variété de la métonymie. Le rapport de connexion, de corrélation, de correspondance d'une partie à l'autre dans un même tout ne peut être confondu avec un rapport de compréhension entre les éléments constitutifs d'un objet, de la partie au tout ou du tout à la partie. Ce dernier rapport est plus intime que l'autre qui souventesttoutextérieur. Mais il est des cas où ces deux tropes se touchent, sans jamais se confondre. Si vous dites le sceptre pour la royauté, et que vous considériez ce mot comme un des attributs de la royauté.

vous en ferez une synecdoque, bien qu'en réalité il n'y ait là qu'un signe extérieur en correspondance avec l'idée de la puissance royale. Il est beaucoup plus simple de n'envisager ici que la conneocion, sans aller jusqu'à la compréhension.

Dans l'emploi du déterminé pour l'indéterminé, la synecdoque est à côté de la métonymie. Par lui-même l'indéterminé est plus étendu que le déterminé, comme l'indéfini est plus étendu que le fini; mais si V heure employée pour le temps :/ieer, aujourd'hui, demain employés pour depuis peu, maintenant, bientôt, sont le moins pour le plus et constituent ainsi une véritable synecdoque, il y a d'autres applications du déterminé pour l'indéterminé où la synecdoque n'est qu'ébauchée, comme quand Boileau dit :

Yingt fois sur le métier remettez votre ouvrage.

Ce n'est ni le plus pour le moins ni le moins pour le plus, c'est un déterminé sans détermination précise, car il signifie plus ou moins et ne peut se traduire que par plus d'une fois, plusieurs fois, souvent. Dans ce cas, il y a métonymie plutôt que synecdoque.

ISahstrait pour le concret, malgré la corrélation qui fait considérer généralement cette figure comme appartenant à la métonymie, forme souvent une synecdoque, parce que l'abstrait est plus général que le concret. Galéron en a fait une synecdoque. Seulement il a tort de n'y voir que la partie pour le tout. Ainsi dans cet exemple :

L'ignorance toujours est prête à s'admirer.

Uignorance a plus d'étendue que le concret ignorant. L'idée générale est plus compréhensive que les êtres particuliers auxquels on l'applique.

Page 1