LA CATACHRÈSE
1. Ce qu'il faut entendre par le phénomène populaire de la catachrèse. — 2. Métaphore par usage plus que par abus. — 3. Que la catachrèse s'applique aussi à la métonymie et à la personnification. — 4. Curieux emploi des verbes devoir, aller, vouloir, voir,
La métaphore usuelle a reçu le nom de catachrèse (cata-\ chresis, usage, abus), lorsque la langue n'a pas d'autre terme' pour désigner une idée ou un objet. La métaphore alors cesse d'être un ornement et devient le terme propre. C'est une conséquence de la pauvreté des langues, et la langue française n'est pas une des plus riches. Mais il faut la prendre telle qu'elle est, et ne pas oublier qu'ici l'usage est le grand maître. Les langues sont faites pour le peuple, et le peuple n'est pas assez riche pour changer d'habit tous les jours. Il est naturel qu'une mère arrange pour son dernier enfant le costume qui a servi au premier. Plus une langue devient populaire, plus elle reste confinée dans les vieux mots usuels qui, comme les vieux meubles, passent traditionnellement de main en main et d'un âge à l'autre et qu'on emploie à différents usages. Essayez d'y introduire des mots nouveaux, le peuple ne vous comprendra pas. Une langue faite pour les artistes ou pour les savants peut grossir son vocabulaire; celle qui veut être comprise des ignorants doit se restreindre et se borner à un certain nombre de mots passant d'un objet à l'autre jusqu'à épuisement des analogies. Est-ce une pauvreté cela? Nous estimons que c'est une richesse de pouvoir exprimer beaucoup de choses avec le moins de mots possible, comme c'est une richesse de pouvoir créer une foule de combi-
naisons avec les sept notes de la gamine. Les lettres de l'alphabet ne changent pas, pourquoi les mots devraient-ils changer à chaque instant? Les objets peuvent changer et les idées aussi; mais comment s'entendrait-on s'il fallait, au gré de la fantaisie individuelle, former de nouveaux mots pour exprimer chaque objet et chaque idée? Le peuple, vrai créateur du langage, ne procède pas ainsi. Il conserve les mêmes signes traditionnels et les applique aux différents objets de la pensée, en vertu des rapports d'analogie qui s'imposent à l'esprit et que tout le monde peut saisir. Ouvrez le dictionnaire et voyez à combien de significations les mêmes signes s'étendent. Prenez par exemple les mots qui désignent les principales parties du corps humain : Yœil, la tête, le front, la bouche, Voreille, le bras, la main, le pied; puis ceux qui désignent la demeure de l'homme, comme la chambre, la porte, la ctef, la table, le foyer; prenez ensuite les mots feuille, glace, fleur, etc., vous comprendrez les procédés extensifs du langage, et vous aurez le secret de la métaphore usuelle qu'on nomme catachrèse. Ce mot n'était pas nécessaire : il a une physionomie trop savante pour la chose vulgaire qu'il exprime. Les rhéteurs donnent généralement une fausse idée de cette figure en la restreignant aux métaphores par abus, comme ferrer d'argent, aller à cheval sur un bâton ou sur un âne, une plmne d'acier, puis à une foule d'expressions elliptiques comme du bordeaux pour du vin de Bordeaux, la basse, le trompette, le troiubone, etc., appliqués aux personnes qui jouent de ces instruments; puis encore à des termes employés par extension abusive, comme panHcide, qui proprement signifie le meurtrier d'un père et qui se dit également de celui d'une mère ou de celui de la patrie, car matricide n'est pas admis par l'Académie ; fratricide qui, d'ajDrès l'étymologie, s'applique au frère et s'étend à la sœur.
Le vrai sens de la métaphore par catachrèse est l'usage plus encore que l'abus, mais l'usage vulgaire, car en général c'est dans le style familier que s'emploie ce genre de métaphores, qu'on ne remarque plus, tant elles s'imposent au langage usuel. Ainsi prenez les deux extrémités d'un objet quelconque qui
s'élève du sol. Vous ne direz pas à la base, mais au pied de la montagne, tandis que vous direz le sommet et non la tête de la montagne.
On se sert à tout moment de la langue pour désigner la parole et ensuite l'idiome dans lequel on parle. Ici ce n'est plus une métaphore, mais une métonymie : l'organe ou l'instrument pour la chose elle-même. C'est encore une figure usuelle qui ne s'emploie pas à titre d'ornement.
Une autre figure née de la métaphore et qui donne naissance à l'apostrophe et à la prosopopée, la personnification, a fait entrer dans la circulation du langage familier des catachrèses d'un nouveau genre qui ne sont nullement l'effet d'une convention ni d'un calcul, mais d'un usage extensif qui fait passer instinctivement un mot du sens moral au sens physique et du sens physique au sens moral. Il y a peu d'années encore, personne, que je sache, n'avait appelé l'attention sur le curieux emploi des verbes devoir, aller, vouloir dans les expressions Y erhsdes devoir fleurir, qui appartient à la conjugaison même; vouloir être vu, aller voir, etc. où l'idée contenue dans les mots devoir, c'est-à-dire avoir contracté une dette, voidoir, manifester sa volonté, aller, se mettre en marche pour atteindre un but, disparaît, en s'appliquant à des choses sans mouvement et sans vie. C'est ainsi qu'on dit : '^ Cette plante doit fleurir. ^^ — ^' Vous allez voir ce qu'il faut en penser. « — " Ce tableau veid être vu dans son vrai jour. " Et, ce qui est plus fort, dans le même sens dJavoir besoin, c'est ce passage d'Athalie où le verbe vouloir a pour sujet non plus un nom de chose, mais le nom du peuple :
Bientôt ils vous diront
Qu'aux larmes, au travail le peuple est condamné. Et d'un spectre de fer veut être gouverné.
Assurément, si le peuple a besoin d'être ainsi gouverné, cela n'est pas conforme à ses désirs. Signalons encore avec Galéron d'autres emplois du verbe voi7' :
Moïse, par sa mère au Nil abandonné,
Se vit, presque en nâissaXîU à périr condamné. ^^^^\Jo«veTSitâJ^
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Rien de plus commun que ces expressions : cela s'est vu, on en voit de singulières. Je me vois forcé de.... Les aveugles mêmes disent je vois bien qu'il faut passer par là. Il s'agit ici de l'œil intellectuel. Mais il y a mieux : c'est le cas de cet aveugle, victime d'un vol, qui dit au président du tribunal, en expliquant les manœuvres du voleur : '* Je ne voyais pas cela de bo7î œil. '»
l'allégorie,
1. Le vrai sens de l'allégorie. — 2. D'où naît le charme de cette figure. — 3. Que l'allégorie exige une parfaite clarté. — 4. Qu'elle est venue d'Orient par la fable et la parabole. — 5. Que la poésie et l'éloquence lui doivent de grandes beautés. — 6. La comparaison mêlée à l'allégorie. — 7. Allégorie oratoire. — 8. Personnification des êtres moraux. — 9. Un mot sur les poèmes allégoriques. — 10. Les biéroglyphes. — 11. Les emblèmes.
U allégorie (de allon, autre, et agoreuô, accuser) est une métaphore prolongée dans une suite de traits embrassant la phrase entière et où les termes accusent un autre se^is que celui des paroles.
Il ne faut pas confondre V allégorie-métaphore avec Vallégorie-poème. La première est un trope, la seconde est plus qu'une figure, c'est un procédé de composition. Il y a beaucoup d'analogie entre l'allégorie et l'allusion, car des deux parts on laisse entendre un autre sens que celui des paroles. -,Le sens littéral appartient à Tordre matériel, le sens véritable à l'ordre intellectuel ou moral. C'est une forme ingénieuse qui charme l'esprit en lui laissant deviner l'idée cachée sous l'image sensible; mais elle ne plaît que par sa transparence.
Lemière a dit avec raison :
L'allégorie habite un palais diaphane.
L'image cesse de charmer dès qu'on doit faire effort pour Ure à travers. L'application de l'ordre physique à l'ordre moral
doit en quelque sorte crever les yeux. Toutefois, il faut une certaine culture d'esprit pour discerner aisément le sens allégorique. Les ignorants ne comprendraient pas, si on ne leur donnait la clef du mystère. On a trop abusé de cet artifice de langage et de composition importé d'Orient. Le Gange et le Jourdain roulant dans leurs flots sacrés les images de la terre et du ciel ont enfanté l'allégorie pour rendre plus sensibles à l'imagination du peuple les vérités religieuses et morales. C'est par la fable d'un côté, par la parabole^ie l'autre que l'Orient mettait cet enseignement à la portée du vulgaire. La poésie et l'éloquence chez les peuples modernes ont trouvé de grandes beautés dans l'allégorie par cette représentation emblématique de la pensée qui semblerait trop abstraite ou trop crue, si on la présentait dans sa spiritualité pure ou dans sa réalité vulgaire. Une des plus gracieuses et des plus délicates allégories est celle où M""® Deshoulières invoque le secours de Louis XIV en faveur de ses enfants :
Dans ces prés fleuris Qu'arrose la Seine, Cherchez qui vous mène, Mes chères brebis.
Qui ne connaît l'ode d'Horace comparant la République romaine à un vaisseau ballotté par la tempête et auquel il souhaite de revenir au port? (L. I, Od. xiv.)
La Fontaine dit en parlant de la vie de cour :
Lorsque sur cette mer on vogue à pleines voiles. Qu'on croit avoir pour soi les vents et les étoiles, 11 est bien malaisé de régler ses désirs; Le plus sage s'endort sur la foi des zéphyrs!
Voici l'hommage que la nature rend au Créateur dans la Méditation de Lamartine sur la Prière :
L'univers est le temple, et la terre est l'autel; Les cieux en sont le dôme; et les astres sans nombre. Ces feux demi-voilés, pâle ornement de l'ombre, Dans la voûte d'azur avec ordre semés,
Sont les sacrés flambeaux pour ce temple allumés. Et ces nuages purs qu'un jour mourant colore. Et qu'un souffle léger du couchant à l'aurore, Dans les plaines de l'air repliant mollement, Roule en flocons de pourpre au bord du firmament, Sont les flots de l'encens qui monte et s'évapore Jusqu'au trône du Dieu que la nature adore.
Dans un autre genre, un homme qui a joué un grand rôle en ce siècle et qui a écrit l'histoire avec une simplicité de style étrangère à toute prétention littéi^aire, M. Thiers, a dit sous une forme digne cette fois de Bossuet lui-même :
Lorsque la vieille Rome tomba vaincue et toute sanglante aux pieds des barbares, l'Église romaine recueillit l'esprit humain comme un pauvre enfant que dans le sac d'une ville on trouve expirant sur le sein de sa mère égorgée. Elle le recueillit, elle le cacha dans ses asiles mystérieux, où elle le nourrit des lettres grecques et latines; elle lui enseigna tout ce qu'elle savait, et personne alors ne savait davantage; elle lui prodigua tous ses soins, jusqu'au jour où cet enfant devenu homme s'est appelé Descartes, Bacon, Galilée.
Voilà comment le style s'élève avec la pensée et comment, en vertu de la hauteur d'une conception juste, un habile causeur politique se trouve transformé tout à coup en écrivain de race.
Remarquons que, dans ces deux derniers passages, la métaphore est plus visible que l'allégorie; le sens réel se mêle au sens figuré. " Vunivers est le temple, etc. ^ — " L'Eglise romaine recueillit l'esprit humain com?ne un pauvre enfant, etc. " Ici la comparaison précède l'allégorie exprimée en une période qui offre ceci de remarquable que le sens réel et le sens figuré s'y mêlent comme s'ils ne faisaient qu'un, jusqu'au mot cet enfant devenu homme.
Bossuet, dans sa célèbre allégorie sur la rapidité de la vie humaine, commence aussi par une comparaison :
La vie humaine est semblable à un chemin dont l'issue est un précipice affreux.
A partir de là il n'est plus question que du chemin et du précipice qui en est l'issue.
L'allégorie complète est celle dont tous les termes appartiennent au sens figuré.
On a cité sous le nom d'allégorie oratoire des métaphores baroques qui n'ont rien d'allégorique que la continuité d'une même figure, comme ces phrases amphigouriques des orateurs de la Convention :
Je me suis retranché, disait Danton, dans la citadelle de la raison et j'en sortirai avec le canon de la vérité.
Je me suis appuyé, disait un autre, sur îe roc inébranlable de la vérité, 4'oùj'aivu l'onde courroucée de l'imposture se briser avec une impuissante furie sous mes pieds.
Cela est aussi prétentieux que ridicule. Cette dernière image deviendrait une allégorie si l'on disait : " Que peut l'imposture contre la vérité? Roc inébranlable qui voit les ondes courroucées se briser à ses pieds avec une impuissante rage. ^'
On donne aussi le nom d'allégorie à la personnification des êtres moraux dont on fait le portrait. Il en est des exemples que l'on citera toujours, comme les " Prières ^ dans VIliade, qui suivent « l'Injure " d'un pied timide et chancelant pour guérir les maux qu'elle a faits; ^ l'Envie " dans les Métamorphoses d'Ovide et dans la Henriade de Voltaire, de même que " l'Espérance " dans les Martyrs de Chateaubriand.
Quand ce genre d'allégorie fait agir et même parler les êtres moraux comme des personnes réelles, ainsi que dans la prosopopée, il faut un grand talent pour sauver la froideur de ces abstractions parlantes qui ont la prétention de se substituer aux êtres vivants pour en jouer le rôle dans une pièce entière. Boileau dans le Lidrin a réussi à faire agir et parler la Mollesse : ce n'est là qu'un épisode. Mais les poèmes allégoriques, comme le Roman de la Rose et le Roman de Renard au moyen âge, qui avaient leur raison d'être dans l'esprit de l'époque, sont condamnés à ne point survivre au temps qui les a vus naître, pi^écisément parce qu'ils ne vivent que d'allusions et qu'ils ne parlent qu'à la raison sans frapper l'imagination, et encore moins le cœur, qui ne reconnaît pas l'humanité dans cet ingénieux système d'êtres sans vie et par conséquent sans réalité.
L'allégorie-poème n'a de valeur que comme moyen d'enseignement pour mettre la vérité morale à la portée de toutes les intelligences. A ce point de vue, l'apologue, la fable, la parabole sont d'une grande et incontestable utilité pratique, attestée par l'Orient, la Grèce et Rome, et par les leçons de l'Évangile.
Les hiéroglyphes de l'Egypte et de la Scythie étaient aussi de véritables allégories trop énigmatiques, mais faites pour entrer dans l'esprit par des signes qui parlaient aux yeux.
Les emblèmes sont des figures symboliques traduisant nos idées d'une manière sensible par la peinture ou la statuaire, comme les attributs mythologiques des divinités païennes, les femmes-déesses ou les dieux-hommes représentant les villes et les fleuves, la Paix et la Guerre, etc.
Il y a tout un tableau dans ces vers du Passage du Rhin de Boileau, que nous avons déjà cité :
Au pied du mont Adule, etc.
Et dans ceux-ci de Déranger :
J'ai vu la Paix descendre sur la terre, Semant de l'or, des fleurs et des épis; L'air était calme, et du dieu de la guerre Elle étoufi'ait les foudres assoupis.
Quoi de plus expressif que cette allégorie de l'éloquence sous les traits majestueux d'une reine, le front ceint d'un diadème? Elle tient la foudre et des fleurs dans sa main, car elle agit par la grâce, par le sentiment comme par la raison. Le caducée est à ses pieds, car elle soumet par la persuasion le monde à son empire. Elle s'appuie à la colonne rostrale, c'est-à-dire la tribune d'où s'épanche la parole et où se lisent les deux grands noms de l'éloquence antique : Démosthène et Cicéron.
l'allusion.
1. En quoi consiste l'allusion. — 2. Les allusions historiques ou mythologiques. — 3. Les allusions contemporaines. — 4. L'allusion par antonomase. — 5. L'allusion passant de la métaphore à la synecdoque. — 6. Un trait sanglant.
Vallusion consiste à éveiller le souvenir d'une chose, d'un fait, d'une personne présentant un rapport analogique avec l'idée qu'on exprime. Ces souvenirs qu'on évoque appartiennent soit à l'histoire, soit à la fable, soit à la tradition, aux mœurs, aux proverbes, à une parole célèbre ou à quelque circonstance actuelle. Il y a cette différence entre la métaphore proprement dite et la métaphore par allusion, que la première n'est jamais que dans le mot, tandis que la seconde est le plus souvent dans la phrase et qu'elle affecte la pensée plus encore que l'expression. Les mots en effet conservent souvent leur sens propre, mais derrière ce sens propre l'auteur en éveille un autre.
Dans la prophétie de Joad, au cinquième acte d'Alhalie, Racine annonce, sous forme d'allusion, les destinées futures du peuple Juif et l'établissement du christianisme :
Gomment en un plomb vil l'or pur s'est-il changé? Quel est dans le lieu saint ce pontife égorgé?
Le premier vers représente Joas tombé dans l'idolâtrie, après avoir marché sur les traces de David : l'or pn7\ changé en plomb vil, c'est le symbole de l'abaissement. Ici le sens de& mots a changé. Dans le vers suivant, où le grand prêtre voit le pontife Zacharie mis à mort par ordre de Joas, les mots n'ont point changé de signification.
Où menez-vous ces enfants et ces femmes?
Quelle Jérusalem nouvelle Sort du fond du désert, brillante de clarté?
D'où lui viennent de tous côtés Ces enfants qu'en son sein elle n'a point portés?
Voilà la captivité de Babylone, le christianisme naissant et ouvrant les bras à toutes les nations. Le rapport de similitude qui produit la métaphore n'existe pas dans le second ni dans le troisième des vers que nous venons de citer : Quel est dans le lieu saint, etc. — Oit menez-vous, etc. Ce caractère de l'allusion est exceptionnel : la figure est uniquement dans la pensée. Seulement ces enfants et ces femmes sont une partie du peuple pour le peuple entier : l'image la plus touchante des misères de l'exil. Dans les quatre derniers vers, la métaphore reparaît sous la figure d'une Jérusalem nouvelle, symbolisant l'Église avec ses attributs de mère.
Les allusions aux faits de l'histoire sont les plus fréquentes et les meilleures. Ainsi le passage du Rubicon représente la hardiesse d'une périlleuse entreprise, comme César bravant la loi romaine qui lui défendait de franchir cette limite cisalpine à la tête de son armée : Aléa jacta est ^! Un saut dans l'in- <îonnu. Le sage est celui qui ne pose jamais un acte sans en avoir mesuré les conséquences.
Il y a une différence notable entre les allusions qui portent sur des faits historiques ou sur la fable et celles qui ont trait à <iuelque personnage ou quelque circonstance du temps présent. Les premières sont aisées à comprendre pour ceux qui connaissent l'histoire; les secondes, plus piquantes, ne sont guère entendues que des contemporains et exigent un commentaire pour la postérité. C'est ainsi que Dante, Cervantes et Rabelais sont parfois difiiciles à saisir et exercent la sagacité du critique, parce qu'ils éprouvaient le besoin de s'entourer de voiles et de mystères pour échapper à l'ombrageuse susceptibilité de leur temps par des allusions dont nous n'avons pas toujours la clef.
Nous pourrions citer bien des exemples d'allusions historiques ou mythologiques généralement connues et dont l'usage a consacré l'emploi : comme avoir des yeux d'Argus, — monter ait
1 Le sort en est jeté.
Capitale, — se retirer sous sa tente, — trancher le nœud gordien, — brûler ses vaisseaux, — il n'y a quun pas du Capitole à la Roche tarpéienne, etc.
M'"^ de Sévigné est très heureuse dans ses allusions, surtout quand elle est en veine d'esprit : " Je fis justement comme le médecin de Molière, qui s'essuya le front pour avoir rendu la parole à une fille qui n'était pas muette. " Ici Tallusion ne va pas jusqu'à la métaphore, elle s'en tient à la comparaison, comme il arrive souvent dans Boileau :
Ainsi tel autrefois qu'on vit avec Faret i, etc. N'imitez pas ce fou qui, décrivant les mers, etc. Gardez vous d'imiler ce rimeur furieux, etc.
L'allusion contemporaine est plus difficile à saisir dans ces expressions générales :
C'est en vain qu'au Parnasse im téméraire auteur, etc. Je ne puis estimer ces dangereux auteurs, etc.
Dans le premier de ces deux vers, il s'agit, dit-on, de la Mesnardière; mais s'agit-il, dans le second, des contes de La Fontaine? 11 est permis de le supposer; mais, à la distance oii nous sommes, nous ne pouvons rien affirmer.
La métaphore par allusion historique ou mythologique est particulièrement heureuse dans cette phi^ase oti M"'® de Sévigné rappelle un mot célèbre de Pompée : " J'ai beau frapper du pied, rien ne sort qu'une vie triste et monotone. " La Fontaine est le grand maître de l'allusion tour à tour gracieuse ou piquante. Dans Les deux Coqs, rien de plus naïvement ingénieux que ce mot : Aynour, tu perdis Troie.
L'allusion se fait souvent aussi par antonomase :
Plus d'une Hélène au beau plumage Fut le prix du vainqueur.
... Rodilard, V Alexandre des chats; V Attila, le fléau des rats.
1 La métaphore est plus loin :
Court avec Pharaon se noyer dans les mers.
Parfois, dans La Fontaine, l'allusion est peu respectueuse : Dom Pourceau raisonnait en subtil personnage.
Bossuet fait allusion au sommeil d'Alexandre la veille de la bataille d'Arbelles, quand il dit de Condé à Rocroi : '^ Et Ton sait qu'il fallut réveiller d'un profond sommeil cet autre Alexandre. "
L'allusion passe de la métaphore à la synecdoque dans plus d'une Hélène en parlant des poules. C'est le nom propre pour le nom commun. La synecdoque est mieux marquée dans les expressions proverbiales qui ont commencé par être de simples allusions à des contemporains ou à des usages particuliers, comme faire la figue à quelqu'un, — dorer la pilule, — courir la poste, etc.
Parmi les allusions à des faits contemporains, il en est qui sont des traits sanglants, comme celui de cet homme qui faisait du bruit au théâtre et que Condé désignait du doigt en disant : " Qu'on me prenne cet homme-là! — Monseigneur, s'écriat-il, on ne me prend pas : je m'appelle Lérida! " Allusion à l'échec de Condé devant cette place.
l'antonomase.
1. L'antonomase, tantôt métaphore et tantôt synecdoque. — 2. Dans quel cas elle est fondée sur la métaphore.
h' antonomase (anti, au lieu de, onoma, nom) est un nom substitué à un autre nom. Les uns en font une synecdoque, les autres une métaphore. Elle est tantôt synecdoque et tantôt métaphore. Elle est métaphore, quand elle substitue un nom propre à un autre nom propre, comme dans cette allusion du récit de la bataille de Rocroi par Bossuet : " Il fallut réveiller d'un profond sommeil cet autre Alexandre. '' Condé est com-
paré à Alexandre le Grand. On peut dire de Lacordaire : c'est le Bossuet du dix-neuvième siècle, comme on a appelé Grétry le Molière de la musique. Ce sont là de véritables métaphores. Il n'en serait pas de même si Ton disait d'un orateur : c'est un Cicéron, ou d'un poète : c'est un Homère, ou d'un critique : c'est un Aristarque. Le nom propre pour un nom commun devient synecdoque, car ce trope est fondé sur un rapport de compréhension, comme nous le verrons plus loin.
Voilà, sous ses différentes formes, la métaphore, ce trope qui domine tous les autres et qui repose sur un rapport de similitude.