ANTIPHRASE
1. L'antiphrase par euphémisme. — 2. L'antiphrase par ironie.
Uantiphrase (anti, contre, phradzô, parler), consiste à dire le contraire de ce qu'on veut faire entendre. On se sert de ce trope par timidité de conscience, au moyen de Veuphéynisme, comme pour conjurer le mal par l'expression du bien, pour railler ou s'indigner, en se servant de Yironie.
V euphémisjne (eu, bien, phèmi, dire) est une figure qui s'emploie par délicatesse, pour ne pas dire brutalement les choses. C'est ainsi que par litote, pour adoucir une vérité trop dure, on dira : vous êtes dans l'erreur, au lieu de dire : vous mentez, ou qu'on prendra l'antécédent pour le conséquent ou le conséquent pour l'antécédent, par cette sorte de métonymie qu'on a nommée métalepse. Il a vécu ou nous le pleurons, pour dire il est mort. C'est ainsi encore qu'on se sert de la périphrase pour éviter de nommer les choses grossières et répugnantes devant les gens qui se respectent et qui veulent être respectés.
1^ Uantiphrase par euphémisme a créé des expressions qui sembleraient ironiques, si elles n'étaient inspirées par un sentiment de crainte, par l'idée d'écarter un mauvais présage. Les anciens, craignant d'appeler par leur nom les furies, les nommaient bienveillantes (Euménides). Le prince des ténèbres se nommait Lucifer, porteur de lumière. Le mot de sacer, sacré signifie saint et maudit. On connaît ce beau vers de
Virgile :
Quid non morlalia pectora cogis, Au ri sacra famés!
A quoi ne pousses-tu pas les mortels, faim sacrée (c'est-àdire soif maudite) de l'or!
2" Uantiphrase par ironie.
LHronie est un trope qui exprime le contraire de ce qu'on veut dire. C'est tantôt l'esprit railleur, tautôt le cœur indigné et désespéré qui emploie l'ironie. Dans ces deux derniers cas, c'est une figure de passion.
Voici des exemples de ces trois espèces d'ironie.
a) Par raillerie :
Puisque vous le voulez, je vais changer de style. Je le déclare donc, Quinault est un Virgile.
Colin, à ses sermons traînant toute La terre, Fend Les flots d'auditeurs pour a Lier à sa chaire.
On se sert fréquemment de cette sorte d'ironie. Quelqu'un fait-il mal? On dit c'est bien, très bien. Continuez ainsi, c'est charmant, etc.
b) Par dédain. Comme dans les vers d' Androinaqiie où Hermione reproche à Pyrrhus son inconstance :
Est-il juste, après tout, qu'un conquérant s'abaisse Sous la servile loi de tenir sa promesse?
Couronner tour à tour l'esclave et la princesse! Immoler Troie aux Grecs, au fils d'Hector la Grèce! Tout cela part d'un cœur toujours maître de soi. D'un héros qui n'est point esclave de sa foi.
c) Par désespoir. Oreste, dans la même pièce, apprenant la mort d'Hermione, dont il a servi inutilement la vengeance en frappant Pyrrhus, s'écrie :
Grâce aux dieux, mon malheur passe mon espérance! Oui, je te Loue, ô ciel, de ta persévérance.
J'étais né pour servir d'exemple à ta colère.
Pour être du malheur un modèle accompli :
Hé bien! je meurs content et mon sort est rempli!
Il y a une espèce particulière d'ironie qui donne à l'éloge la forme d'un reproche ou d'un blâme, comine dans l'épisode du
Lutf'in de Boileau où la mollesse personnifiée accuse Louis XIV de l'éveiller tous les jours au bruit de ses exploits, et dans la lettre de Voiture au prince de Condé, après la bataille de Rocroi, où il a Tair de le blâmer par ces paroles :
A dire la vérité, Monseigneur, je ne sais à quoi vous avez pensé, et ç*a été, sans mentir, trop de hardiesse et une extrême violence à vous d'avoir à votre âge, choqué deux ou trois vieux capitaines que vous deviez respecter, quand ce n'eût été que pour leur ancienneté; fait tuer le pauvre comte de Fontaines, qui était un des meilleurs hommes de Flandre, et à qui le prince d'Orange n'avait jamais osé toucher; pris seize pièces de canon, qui appartenaient à un prince qui est oncle du roi et frère de la reine, avec qui vous n'aviez jamais eu de différend, et mis en désordre les meilleures troupes des Espagnols qui vous avaient laissé passer avec tant de bonté!
Ce jeu d'esprit se nomme astéisme (de astu, la ville par excellence, Athènes, chez les Grecs, comme JJrhs, chez les Romains, signifiait Rome). Le mot astéisme répond au mot urbanité. C'est une urbanité raffinée qui fait partie de la finesse d'esprit.
Vous le voyez, l'ironie est un trope, mais différent des autres, en ce sens qu'il est dans la pensée plus que dans les mots. C'est un t7^ope de phrase, comme l'allégorie et l'allusion. Le sens littéral dit le contraire du sens réel, caché sous les paroles, mais très compréhensible à l'esprit.
Toutefois l'ironie ne réussit qu'à deux conditions : 1° que l'on ne puisse pas se tromper sur l'intention de celui qui l'emploie; 2^ qu'elle ne soit pas inopportune.
Quand on parle, l'accent suffit à faire comprendre l'ironie. Le ton fait la chanson, comme dit le proverbe. Quand on écrit, il faut que quelque circonstance vienne éclairer l'esprit sur la pensée de l'auteur. Dans l'art oratoire, l'ironie est un puissant moyen de triomphe, à condition que l'arme ne puisse se retourner contre l'agresseur : on rit mal, quand on ne rit pas le dernier. Cicéron, si habile à manier l'ironie, n'eut pas avec lui les rieurs le jour où le sévère Caton lui décocha ce trait : " Nous avons un plaisant consul. ^ (Lepidum hdbemus consulem.)
Un mot du sarcasme. Ce n'est qu'une espèce particulière d'ironie; mais c'est moins un trope qu'un tour de pensée où l'injure éclate sous un rire infernal dans un accès de colère impie ou de vengeance inhumaine exercée par un être qui abuse de sa force contre la faiblesse désarmée. Il suffit de signaler cette figure pour la flétrir. Passons : elle ne vaut pas qu'on s'y arrête.