LA LITOTE
1. La litote opposée à l'hyperbole. — 2. La litote dans la conversation. — 3. La litote, expression de la délicatesse du sentiment.
La litote (Litos, petit) est une hyperbole renversée. L'hyperbole exagère, la litote atténue. L'une va au delà, l'autre reste en deçà de la vérité. Il y a une autre ditiérence essentielle : l'hyperbole n'est telle que pour celui qui lit ou écoute; elle ne doit pas exister dans la pensée de celui qui l'emploie. La litote au contraire n'existe qu'à la condition de dire moins pour faire entendre plus. Il est des esprits qui, emportés par le double mouvement de l'imagination et de la sensibilité, ne peuvent s'assouvir d'hyperboles. D'autres, plus délicats, plus réservés, plus calmes, plus réfléchis aiment à rester en deçà de la vérité, dans la crainte d'être accusés d'exagération. Ainsi dans les jugements prononcés d'une façon familière, on dit volontiers : ce nest pas mal, ce nestpas ynal du tout, pour dire c'est bien, La manière de le dire fait entendre qu'on reste à dessein en deçà de sa pensée. Mais l'intention litotique disparaît quand un homme de métier, jugeant l'œuvre d'un rival, dit ce n'est pas mal. Il ne veut pas faire entendre que c'est très bien. Seulement celui qui sait à qui il a affaire comprend que c'est très bien, car si c'eiait simplement passable, on dirait : c'est passable. Rien de plus.
C'est en fait de mangeaille peut-être que l'on se sert le plus souvent de la litote. Les esprits délicats, ceux qui ne se font pas un dieu de leur ventre, craindraient d'être soupçonnés de gourmandise si, quand on leur demande comment ils trouvent tel ou tel plat, ils s'écriaient : c'est excellent, délicieux, exquis!
Ils préfèrent dire par atténuation : cela nest pas ?7iauvais,
cela se laisse ynanger, d'un ton qui laisse entendre que c'est fort bon effet. Si c'est l'amphytrion qui fait la litote en vous disant : « Cela n'est pas mauvais, n'est-ce pas? " La politesse exige que vous répondiez : 7nais c'est excellent!
Il y a en littérature certains cas de litote fort remarquables. Chimène, l'héroïne du Cid de Corneille, lutte contre son amour pour Rodrigue au nom du devoir qui lui défend de donner sa main à celui qui a tué son père dans un duel d'honneur. La raison retient l'aveu sur ses lèvres; mais le cœur, éclatant malgré la raison, elle s'écrie :
Va, je ne te liais point.
Le cœur qui l'écoute sait à quoi s'en tenir.
Iphigénie s'exprime avec la même délicatesse, lorsqu'elle veut faire entendre à son père combien elle regrette le sacrifice de sa vie :
J'ose vous dire ici qu'en l'élat où je suis Peut-être assez d'honneurs environnaient ma vie, Pour 7ie pas souhaiter qu'elle me fût ravie!
Dans la deuxième églogue de Virgile, le berger Corydon dit : je ne suis pas si laid (nec sum adeo in fournis).
Il ne peut dire qu'il est beau garçon, mais c'est cela qu'il veut faire entendre.
Nous retrouverons tantôt une auti^e sorte de litote dans l'euphémisme.