FIGURES ORATOIRES OU LA PASSION SE MÊLE AU RAISONNEMENT
1. l'interrogation. — 2. LA SUBJECTION. — 3. LA DUBITATION. — 4. LA SUSPENSION, — 5. LA RÉTICENCE. — 6. LA COMMUNICATION.
Les figures dont l'interrogation est le type appartiennent essentiellement à la stratégie oratoire. Ce sont des formes fictives, forçant l'auditeur ou le lecteur à faire un retour sur lui-même pour répondre à la pensée que l'orateur ou l'auteur exprime avec cette vivacité de ton qui ne laisse personne indifférent. C'est un raisonnement passionné et qui passionne.
l'interrogation.
1. But et effet de l'interrogation oratoire. — 2. Que l'interrogation ne doit pas être trop souvent répétée. — 3. Quelle est la règle la plus sûre. — 4. L'interrogation dans la polémique. — 5. Exemples d'interrogation réelle et d'interrogation feinte.
L'interrogation, qu'il ne faut point confondre avec le tour interrogatif, simple moyen de variété, ni avec l'interrogation
proprement dite qui appelle nécessairement une réponse, est une question que l'on feint d'adresser à un autre ou à soi-même pour agir fortement sur l'esprit ou le cœur. Ce n'est pas le signe d'un doute, mais un mouvement fait pour appeler vivement l'attention. C'est ordinairement le signe d'une âme émue par un sentiment de surprise, d'étonnement, de crainte, d'indignation ou de douleur qui veut nous faire partager ses émotions en nous mettant à l'unisson de ses pensées. C'est l'orateur surtout qui aime à recourir à l'interrogation pour raviver une attention qui tend sans cesse à s'affaiblir. L'orateur nous interpellant ainsi, avec l'accent vrai de l'interrogation, ne peut manquer de nous suspendre à ses lèvres. Cette figure inhérente à la parole publique est celle qui donne à nos écrits le plus d'éloquence, quand elle sort spontanément et sans calcul d'une âme véritablement passionnée.
Toutefois, il y a ici un écueil : même dans la passion, l'interrogation trop souvent répétée serait une fatigue pour le lecteur et ferait ressembler le discours à un perpétuel défi de penser autrement que l'auteur;'
La règle la plus sûre est de n'interroger que quand la réponse n'est pas douteuse, et que l'émotion partagée fera dire : que c'est vrai! comme il a raison! S'il s'agissait de combattre au lieu de persuader, le succès serait tout autre et amènerait celui qui pense autrement que nous à nous répondre en nous interrogeant à son tour. C'est de cette chaleur que sort la plus vive lumière. Dans l'art de la parole ou du style, on n'a qu'un ennemi à vaincre : l'indifférence.
Il y aurait trop à citer. Le plus bel exemple d'interrogation indignée, c'est la scène à'Athalie où Joad gourmande Josabeth de s'être entretenue avec Mathan :
Où suis-je? de Baal ne vois-je pas le prêtre? etc.
Et ce mélange de surprise et de douleur, quand, répondant à Abner qui, pour expliquer son inaction, avait représenté le peuple juif abattu et se croyant abandonné de Dieu, le grandprêtre s'écrie :
Et quel temps tut jamais si fertile en miracles?
Voulez-vous vous rendre compte de la différence qu'il y a ^ntre l'interrogation réelle et l'interrogation feinte? Lisez ces •deux vers :