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LA LICENCE

1. Ce qu'on entend par licence. — 2. En quoi elle diffère de la correction.

On a donné le nom de licence à une sorte de correction oij Ton prend la liberté de faire passer l'éloge sous la forme du blâme, ou le blâme sous la forme de l'éloge.

Nul n'a dépassé Boileau dans la licence :

Grand roi ! cesse de vaincre ou je cesse d'écrire.

Voltaire dit à son ami Thiriot :

" Si je vous aimais moins, je vous plaisanterais sur votre paresse; mais je vous aime et je vous gronde beaucoup. ^ C'est une forme piquante et humoristique.

l'épiphonème et les sentences.

1. Caractère, forme et place de l'épiphonème. — 2. valeur de ces réflexions. — 3. Les sentences, force du discours. — Écueils à éviter dans l'emploi des sentences.

On donne le nom d'épiphonème (epi, sur, et phojièma, parole) à une espèce d'exclamation sentencieuse jetée à la fin d'un récit, d'une dissertation, d'un discours, d'un raisonnement même, pour le résumer sous une forme synthétique qui grave la pensée dans l'esprit. Elle est ordinairement amené par tant ou voilà. Tel est le mot de Virgile :

Tantae niolis erat romanam condere gentem !

que Delille traduit ainsi :

Tant dut coûter de peine

Le long enfantement de la gloire romaine!

Bossuet, montrant où vient aboutir la grandeur d'Alexandre, s'écrie : " Et voilà le fruit glorieux de tant de conquêtes! -^ Sous cette amère ironie, quelle leçon pour les conquérants!

Ce grand orateur, qui est l'éloquence même, a souvent recours à cette exclamation. Son récit de la mort d'Henriette d'Angleterre finit par ce mot terrible où apparaît tout le néant de la vie :

La mort ne nous laisse pas assez de corps pour occuper quelque place, et on ne voit là que les tombeaux qui fassent quelque figure. Notre chair change bientôt de nature; notre corps prend un autre nom; même celui de cadavre, dit Tertullien, parce qu'il nous montre encore quelque forme humaine, ne lui demeure pas longtemps : il devient un je ne sais quoi, qui n'a plus de nom dans aucune langue; tant il est vrai que tout meurt en Lui, jusqu'à ces termes funèbres par lesquels on exprimait ses malheureux restes.

Nous disions tantôt que cette forme d'épiphonème se rencontre ailleurs encore qu'au bout d'une composition, et qu'elle se produit même à la fin d'un raisonnement, dans le corps' du discours.

En voici des exemples :

En traçant à grandes lignes, selon sa manière, le caractère du cardinal de Retz, Bossuet a dit :

Ferme génie que nous avons vu en ébranlant l'univers s'attirer une dignité qu'à la fin il voulait quitter comme trop chèrement achetée, ainsi qu'il eut le courage de le reconnaître dans le lieu le plus éminent de la chrétienté, et enfin comme peu capable de contenter ses désirs : tant il connut son erreur et le vide des grandeurs humaines!

Et Voltaire, dans sa lettre à milord Harvey, sur Louis XIV et son siècle :

L'évêque Burnet avoue que ce goût, acquis en France par les courtisans de Charles 11, réforma chez nous jusqu'à la chaire, malgré la différence de nos religions : tant la saine raison a partout d'empire!

Mais c'est trop restreindre l'emploi de cette figure : elle s'étend à toute réflexion courte, vive et frappante qui couronne un récit ou toute espèce de composition. Voici un bel épiphonème mis en opposition, sous forme exclamative encore, à la fin du récit de la mort d'Hippolyte :

Triste objet oij des dieux triomphe la colère. Et que méconnaîtrait l'œil même de son père!

M™® de Sévigné termine ainsi sa lettre à M. de Pomponne sur un piège tendu au maréchal de Gramont, à propos d'un madrigal fait par le roi lui-même :

Pour moi, qui aime toujours à faire des réflexions, je voudrais que le roi en fît là-dessus, et qu'il jugeât par là combien il est loin de connaître jamais la vérité.

Il n'est pas de fin plus heureuse que ces sortes de réflexions, quand elles sont amenées avec autant de justesse que d'à-propos.

Ne confondons pas l'épiphonème avec les sentences qui peuvent se placer partout, au commencement et au milieu comme à la fin du discours. Les sentences ou maximes, ainsi que les proverbes, sont des pensées générales qui résument la sagesse des peuples comme celle des grands hommes et qui servent à nous éclairer dans la vie. C'est à ces lumineuses

pensées que tous nos raisonnements viennent aboutir, et c'est là que se concentre tout le suc, toute la substance, toute la force du discours.

Il y a deux écueils à éviter : les longs développements sentencieux qui alourdissent la marche du discours et fatiguent le lecteur; la trop grande abondance de réflexions, quand l'intérêt réside dans la succession des faits, et quand les réflexions naissent d'elles-mêmes dans l'esprit du lecteur.

Tout dépend ici du but que l'écrivain poursuit : s'il s'agit d'éveiller la passion, ce n'est pas le lieu des réflexions ni des sentences. S'agit-il au contraire de frapper vivement l'esprit par un trait de lumière qu'on voudrait graver à jamais dans la conscience, il faut alors condenser la pensée et lui donner le poids des vérités éternelles.

C'est en matière de mœurs que les sentences ou maximes ont le plus d'importance. On sait que l'apologue ou la fable n'a pas d'autre but que de développer sous forme de récit une vérité morale placée à la fin ou au commencement de la pièce. Comme exercices de rédaction pour la jeunesse, on ne peut choisir de sujets plus féconds que ces grandes pensées sentencieuses qui contiennent parfois tout un monde d'idées. Elles gagnent à être présentées dans le corps du discours avec le développement qu'elles comportent et à se souder à la chaîne du raisonnement plutôt qu'à se détacher, à moins qu'on n'en fasse de ces recueils où vont puiser les penseurs.

Dans son ode contre la peine de mort au peuple du 19 octobre 1830, Lamartine, qui n'aimait pas la politique en vers, mais qui, chaque fois qu'il s'en est mêlé, l'a fait avec tant de succès, a exprimé ces nobles sentiments, sous forme de sentence développée :

11 est beau de tomber victime,

Sous le regard vengeur de la postérité,

Dans l'holocauste magnanime

De sa vie à la vérité!

L'échafaud pour te juste est te tit de sa gtoire!

Il est beau d'y mourir au soleil de l'histoire,

Au milieu d'un peuple éperdu; De léguer un remords à la foule insensée, Et de lui dire en face une mâle pensée,

Au prix de son sang répandu !

Celui qui a écrit ces vers avait, comme il l'a montré dans sa vie, 1 arae d'un héros.

Observation générale.

Il faut éviter Temploi trop fréquent des sentences. Outre que le style en paraîtrait pédantesque, il aurait cet autre vice d'être trop haché et trop décousu.

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