LIVRE III
I^e style.
Qu'est-ce que le style? C'est \di physionomie de la pensée. Chaque pensée en effet a un caractère propre, et, quelque analogie qu'il y ait entre elles, elles ne rentrent jamais l'une dans l'autre, de même que deux frères qui se ressemblent beaucoup, qui ont ce qu'on appelle un air de famille, ont cependant chacun leur physionomie propre. Il en est ainsi de nos pensées; et c'est quand on est parvenu à trouver cette physionomie qu'on répand la variété dans son style.
Mais chaque écrivain n'a-t-il pas son style propre? Oui, et c'est par là seulement qu'il se distingue des autres. Les pensées en effet appartiennent à tout le monde : c'est le domaine commun de l'humanité. Nul n'a le droit de dire : telle pensée est à moi, sinon quand il y a mis son empreinte personnelle. Le style fait d'une pensée commune à tous la propriété d'un seul, que nul ne peut lui enlever, sous peine d'un larcin qu'on nomme plagiat. La pensée en ce qu'elle a d'objectif, on la peut prendre partout, car elle appartient à tous; le style, jamais, puisqu'il n'appartient qu'à l'auteur.
Buffbn a dit : Le style cest Vhoynme même. Pensée juste et profonde, car le style ne doit pas seulement montrer du talent, mais l'homme tout entier, avec ses idées, ses sentiments, ses tendances, ses aspirations, ses mœurs, sa condition, son état, son âme et son sexe. L'homme aux idées et aux sentiments nobles ne parlera pas comme celui qui a des idées communes et des sentiments vulgaires; l'homme tourné vers l'utile ne parlera pas comme celui qui avant tout cherche le beau; l'homme aux mœurs délicates ne parlera pas comme celui qui a des mœurs
grossières; un homme du peuple ne parlera pas comme celui qui appartient à l'aristocratie; le magistrat ne parlera pas comme le soldat, le soldat comme le professeur, le professeur comme l'artiste, l'artiste comme le prêtre, le jeune homme comme le vieillard, Thomme comme la femme. Un vrai style, un style sincère doit montrer l'homme tel qu'il est, non tel qu'il voudrait paraître.
Le beau style, comme l'a dit Lacordaire, c'est le son que rend une grande âme. Une âme inférieure n'y atteindra jamais complètement, car, quoi qu'on fasse :
Le vers se sent toujours des bassesses du cœur.
Toutefois, la perfection du style n'est pas dans le caractère particulier de chaque écrivain, mais dans le soin qu'on met à saisir le ton général qui convient à chaque sujet et la physio- ) nomie de chaque objet, de chaque pensée, de chaque sentiment, de chaque personnage mis en scène. C'est à ce côté impersonnel du style qu'on reconnaît si l'œuvre est faite de main d'ouvrier.
Les qualités du style se divisent en qualités générales qui conviennent à tous les genres et qui forment ce qu'on appelle le bon style; puis en qualités particulières qui dépendent de la nature du sujet et du caractère de l'auteur. Elles forment le beau style. Sans les premières, on n'est pas un bon écrivain ; sans les secondes, on n'est pas un écrivain de talent.
PREMIÈRE SECTION