DEUXIÈME SECTION
PERSONNIFICATyON'.""^ A^STROPHE. — PROSOPOPÉE. — DIALOGISME.
1. Génération de ces figures. — 2. Ce qu'il faut penser du dialogisme. — 3. Quelle est la différence entre l'apostrophe et la prosopopée ? — 4. Qu'il faut mettre de la sobriété dans l'emploi de ces deux grandes figures. , ; ' ' /-
Un des plus beaux privilèges du langage littéraire, c'est de donner la vie aux choses qui ne l'ont pas.iNous ne pouvons, comme l'auteur de la nature, créer le principe de la vie; mais Part du moins fait surgir intellectuellement de la matière inerte la personnalité vivante, en créant d'abord le principe ou le sujet de l'action dans la personnification proprement dite; puis deux modes d'action : la parole de vie adressée par l'être animé aux êtres inanimés dans Vapostrophe, et enfin la parole donnée aux choses sans vie dans la prosopopée.
Tâchons de bien comprendre ces trois -figures qui ne sont que les trois espèces d'un même genre. Voici comment l'art a été conduit logiquement à cette transmission de la vie aux êtres inanimés.
On a commencé par la comparaison des êtres inanimés aux êtres doués de sensibilité et d'intelligence; de la comparaison est née la 77îétaphore ; puis on a fait une interversion de rôles, en donnant tour à tour aux choses les attributs de la personne et à la personne les attributs des choses : de là Vhypallage. La personnification est venue ensuite pour faire de la chose le sujet de l'action exprimée par le verbe et transformer ainsi la chose en personne :
La plaintive élégie en longs habits de deuil Sait, les cheveux épars, gémir sur un cercueil.
Là cesse le trope pour faire place à l'abstraction vivante qui n'est plus un simple changement dans la signification des mots, mais un principe d'action sentant et agissant par lui-même comme un être actif doué de mouvement et de vie. La passion
s'ajoutaiit à rimagination a fait un pas de plus dans la personnification, en complétant l'action par la parole, seul attribut de l'être intelligent. L'homme a adressé la parole aux choses inanimées qu'il sent associées à sa vie, et auxquelles il avait déjà donné une âme en les personnifiant.
De là Y apostrophe; mais, non content d'adresser lui-même la parole aux choses inertes et muettes, il leur a donné la parole.
Il me semble déjà que ces murs, que ces voûtes Vont prendre la parole et, prêts à m'accuser, Attendent mon époux pour le désabuser.
Ces paroles que Racine met dans la bouche de Phèdre montrent combien il est naturel à l'imagination que la passion égare de donner ainsi la vie aux choses inanimées, au point de les faille agir et parler comme nous agirions et parlerions nous-mêmes, si nous devions être appelés en témoignage dans une situation pathétique.
Remarquez que c'est toujours pour les appeler à servir de témoins ou pour les associer à nos sentiments ou à nos actions que nous adressons ainsi la parole aux choses inanimées ou que nous leur donnons la parole à elles-mêmes. Enfin, unissant l'apostrophe et la prosopopée, nous établissons un dialogue entre nous et ces êtres abstraits élevés à la personnalité, comme Boileau s'adressant à l'avarice dans la huitième satire et à son esprit dans la neuvième, et les faisant parler pour leur accorder le droit de se défendre.
Le dialogisme est d'un heureux emploi, mais il perd en se prolongeant l'effet de l'apostrophe et de la prosopopée, pour se confondre avec les variétés de la synecdoque et de l'allégorie ou de la mise en scène dramatique.
Quelle est la différence entre l'apostrophe et la prosopopée? Il n'est pas aisé d'établir une ligne de démarcation entre ces deux figures.
V! apostrophe, comme son nom l'indique, consiste à se détourner d'un objet pour aller vers un autre (apo, strephô). C'est une figure essentiellement oratoire où la parole se
détourne un moment de son cours pour s'adresser à des personnes présentes ou absentes, à des morts ou même à des
^^ êtres inanimés.
Cicéron, qui s'adressait à ses collègues du sénat, voyant
'' entrer Catilina, l'apostrophe en ces termes :
Jusques à quand, Catilina, abuseras-tu de notre patience?
Tant qu'il ne s'agit que des personnes, l'apostrophe n'offre
- pas de difficultés. Il en est autrement, quand il s'agit des choses. La plupart des littérateurs confondent l'apostrophe avec la
' prosopopée, quand il est question d'évoquer les morts ou d'adresser la parole aux êtres inanimés. La différence entre les
. deux figures devient alors presque insensible. Qu'est-ce en effet que la prosopopée? Consultons la racine : prosôpon, poiein, donner un front à ce qui n'en a pas, en d'autres termes
^ personnifier, personnifier complètement, jusqu'à la parole prêtée aux objets. Mais la prosopopée ne consiste pas seulement à prêter un langage aux choses muettes; elle consiste aussi à leur parler, comme si elles pouvaient nous répondre. Quelle est donc la limite délicate qui sépare l'apostrophe proprement dite de la prosopopée sous forme d'apostrophe? La différence gît en ceci, que l'apostrophe proprement dite n'est qu'un détour brusque et momentané du cours de la parole : c'est comme un fleuve qui déborde, mais pour rentrer aussitôt dans son lit; tandis que la prosopopée sous forme d'apostrophe est une apostrophe prolongée, embrassant parfois une pièce entière.
Ainsi la prophétie de Joad, qui est tout en apostrophes, n'est qu'une longue prosopopée. Il en est de même du Lac de Lamartine où le poète appelle tour à tour le lac, le temps, la nature, en témoignage des émotions d'une heure qu'il aurait voulu rendre éternelle et qu'il a éternisée en effet dans des vers qui vivront autant que la langue dans laquelle ils furent écrits. Mais l'apostrophe oratoire ou poétique, où le cours de la parole est interrompu pour un moment, doit être distincte
de la prosopopée, même quand elle s'adresse aux êtres métaphysiques, imaginaires ou inanimés.
Quand la jeune captive s'écrie :
0 mort, tu peux attendre, éloigne, éloigne-loi; Va consoler les cœurs que la honte, l'effroi, Le pâle désespoir dévore,
c'est une apostrophe et non une prosopopée. Ces vers à' Andro^naque :
Non, vous n'espérez plus de nous revoir encor, Sacrés murs, que n'a pu conserver mon Hector;
et même ces adieux à la vie, à la fin de l'élégie de Gilbert, mourant à l'Hôtel-Dieu :
Salut, champs que j'aimais, etc.
ne sont que des apostrophes jetées en passant et où la parole se détourne un moment de son cours pour s'adresser à d'autres objets, comme quand Bossuet s'écrie dans l'oraison funèbre de la reine d'Angleterre :
0 éternel, veillez sur elle! Anges saints, rangez alentour vos escadrons invisibles, et faites la garde autour d'une princesse si grande et si délaissée.
La^ prosopopée sbus forme d'apostrophe est donc une apostrophe développée où l'auteur, vivement ému, interpelle les absents, les êtres moraux ou les êtres inanimés, comme s'ils étaient vivants, pour les associer à son émotion, ou évoque les morts, comme s'il voulait les ressusciter pour les faire assister aux événements présents. Ces sortes de prosopopées se rencontrent surtout dans les chants des prophètes. Le dithyrambe de Lamartine sur la Poésie sacrée en offre le plus éclatant exemple. On peut citer du même poète cette prosopopée sous les deux formes où, après avoir donné la parole aux révolutionnaires du XVIII® siècle qui croyaient l'avenir du monde et le bonheur de l'humanité suspendus à la hache du bourreau, il leur répond par cette apostrophe :
Eh bien! le temps sur vos poussières A peine encore a fait un pas.
Sortez, ô mânes de nos pères, Sortez de la nuit du trépas!
Venez contempler votre ouvrage; Venez partager de cet âge La gloire et la félicité!
0 race en promesses féconde.
Paraissez! bienfaiteurs du monde.
Voilà votre postérité!
Que vois-je? ils détournent la vue, Et se cachent sous leurs lambeaux; Leur foule, de honte éperdue.
Fuit et rentre dans les tombeaux.
Non, non, restez, ombres coupables; Auteurs de nos jours déplorables.
Restez! ce supplice est trop doux.
Le Ciel, trop lent à vous poursuivre, Devait vous condamner à vivre Dans le siècle enfanté par vous !
Les deux formes de la prosopopée se rencontrent aussi dan& la célèbre évocation de l'ombre de Fabricius par J.-J. Rousseau. C'est la péroraison d'un discours. Et si l'éloquent écrivain .'était contenté de dire sous forme d'apostrophe :
0 Fabricius, qu'aurait dit votre grande âme, si elle avait assisté au spectacle de cette Rome si différente de celle qui a vu fleurir vos vertus, etc.
on n'y aurait vu qu'une apostrophe oratoire; mais Rousseau fait parler son personnage, et dès lors la prosopopée prend sa forme la plus saisissante et la plus solennelle.
M. Paul Deschanel, président de la Chambre des députés de France, a employé deux fois la prosopopée par apostrophe avec un rare bonheur, d'abord dans son discours du 10 juillet 1897 sur l'agriculture et le socialisme dont la Chambre a ordonné l'afïichage dans toutes les communes de France :
« Cher paysan de France, disait-il, éternel créateur de richesse, de puissance et de liberté, éternel sauveur de la patrie et dans la paix et dans la guerre, toi qui tant de fois as réparé les revers de nos armes et les fautes de nos gouvernements, ta claire et fine raison sauvera d'un matérialisme barbare l'âme idéaliste de la France. »
Dans son discours de réception à l'Académie française ensuite, le 1®^ février 1900, l'éloquent orateur, dans sa péroraison, s'est écrié :
<c Et toi, France, pays de lumière, de justice et de liberté, qui, dans tous les temps, fus l'apôtre des idées les plus généreuses, le champion du droit; qui, dans ta jeunesse première, sauvas l'Europe de l'invasion africaine, comme Athènes avait sauvé l'Hellas de la barbarie asiatique; qui, par les Croisades, gagnas à la civilisation la Méditerranée et l'Orient; qui, avec Jeanne d'Arc, créas le poème le plus idéal dont le cœur et l'imagination des hommes ait jamais été ravi, parce qu'il est fait à la fois d'enthousiasme et de raison; toi qui, en secouant le joug de la monarchie universelle, préservas les nations modernes de la servitude oij avaient sombré les peuples asiatiques; patrie de la tolérance religieuse et de l'abolition des privilèges; France de la Révolution, portant au monde, dans les plis du drapeau tricolore, les idées du dix-huitième siècle, et poursuivant sur les champs de bataille, par l'épée de les héros, l'œuvre que tes penseurs avaient commencée par la plume; sainte protectrice de tous les faibles, de tous les opprimés, de tous les vaincus, inspire nos âmes afin que nous restions dignes de nos pères, garde étincelant dans tes mains le glaive qui défend ton honneur et ta vie, car ils sont les meilleurs garants de l'humanité devant la justice éternelle! »
Que faut-il penser de l'emploi de l'apostrophe et de la prosopopée? Ces deux figures sont les plus hardies et les plus hautes du langage. Filles du génie enflammé d'une noble passion, elles font naîti^e en nous les impressions les plus vives; mais, conçues à froid, elles tomberaient dans l'emphase et la déclamation. Rousseau lui-même en est à peine exempt dans l'évocation de l'ombi^e de Fabricius. Il faut donc être sobre d'apostrophes et de prosopopées, et ne recourir, même en poésie, à ces grands moyens, que quand ils se présentent d'euxmêmes sous la plume, enfantés par le mouvement de la pensée qu'échauffe le feu de la passion. Aujourd'hui, dans le terre à terre des vulgarités banales que charrie une prose abaissée, on est trop tenté de pi^endre ces figures grandioses pour les formes usées d'un langage déclamatoire. Il en est même qui, pour apprécier un auteur, s'emparent de ces formes en les détachant du contexte et disent : Jugez du style, voilà l'écrivain ! Et ceux •qui, froidement, lisent ces extraits peuvent leur donner raison.
Comme moyen d'art, il faut donc se défier de ces figures d'un si dangereux emploi; mais, quand l'inspiration les produit, il ne faut point les bannir de l'éloquence ni de la poésie où elles peuvent créer les plus magnifiques beautés. Si l'on ne sent pas en soi ces mouvements de passion, qu'on ait du moins assez de goût et de hauteur d'esprit pour en apprécier la valeur littéraire, en se plaçant dans le courant d'idées où s'est mis l'auteur, quand a passé sur son âme le souffle des grandes inspirations.