‹ Traité de littératureChapitre 56 sur 84 · LA CLARTÉ · texte numérisé non relu

LA CLARTÉ

1. Définition de la clarté. — 2. Son importance. — 3. La clarté dans les choses mystérieuses et profondes. — 4. Que la clarté n'est pas une qualité absolue. — 5. Les causes d'obscurité. — 6. Quels défauts sont surtout à éviter. — 7. Quelle est la première condition pour obtenir la clarté du langage.

La clarté du style, c'est la lumière répandue sur la pensée. Elle est la transparence du langage qui laisse voir les idées sous les mots, comme on verrait une perle au fond d'un ruisseau

sous la transparence d'une eau limpide. La clarté, non la clarté vulgaire, mais la clarté pénétrante, c'est la vertu souveraine du style, dans toutes les langues. Aucune, sous ce rapport, n'est plus exigeante que la langue française. Non pas qu'il soit toujours aisé d'être clair en français : à tout moment on est exposé à ne point l'être. Mais le génie français est par-dessus tout le génie du bon sens. On peut le dire avec vérité : ce qui n'est pas clair n'est pas français. Il est évident que, quand on parle ou qu'on écrit, ce n'est pas pour soi-même, c'est pour les autres. On peut se comprendre sans être compris. Or il faut qu'on le soit. Pour cela, il faut se mettre en présence du lecteur, et, à chaque phrase qu'on relit, se demander : « Ma pensée sera-t-elle entendue? Ce que j'avais en dedans, l'ai-je bien mis au dehors dans la forme voulue? ^' La conversation française a habitué les écrivains à songer toujours au lecteur, à mesure que le fond passe ainsi dans la forme et d'un esprit dans l'autre, comme une liqueur goutte à goutte transvasée. Etre compris, c'^st le but qu'il faut atteindre. Quand on a quelque chose à dire, on doit le dire en termes assez clairs pour qu'on ne puisse pas hésiter un seul instant sur le sens et la nuance de la pensée :

Jl faut que la clarté soit telle, dit Quintilien, que la plus faible attention suffise pour comprendre, et que la pensée frappe les esprits comme le soleil frappe la vue. Ce n'est pas assez que l'auditeur puisse nous comprendre, il faut même qu'il ne puisse en aucune manière ne pas nous comprendre.

Il est aisé d'être clair dans les choses banales; il ne l'est pas, quand on veut dire des choses neuves et profondes. Tout ce qui tient de l'infini, par exemple, est toujours un peu vague, quelque simple qu'en soit l'expression. La faute n'en est pas à l'écrivain, mais à la langue, souvent impuissante à révéler des mystères que l'esprit conçoit et dont l'âme a le sentiment ou le pressentiment, sans que les mots puissent jamais apporter à la pensée une complète lumière. Allons plus loin et disons que le demi-jour vaut mieux alors pour nos aspirations que la pleine clarté.

Tout ce qui est intelligible en soi peut-il être également compris par tous, quand l'idée est clairement rendue? En d'autres

termes, la clarté est-elle une qualité absolue? Non, il n'en est pas ainsi. Prenez une pensée philosophique parfaitement claire par elle-même, comme celle-ci par laquelle Dieu se définit dans la Genèse, en parlant à Moïse : '^ Je suis celui qui est. ^ Cela sera-t-il compris sans commentaire par les enfants ou les esprits sans culture? Nul ne répondra affirmativement à cette question. Les mots cependant sont les plus simples, les plus élémentaires et, par conséquent, les plus clairs de la langue. Pourquoi donc ceux qui sont étrangers aux plus hautes questions de la philosophie trouveront-ils cette pensée obscure? A cause de sa profondeur.

. La clarté est donc une qualité relative. Il arrive aux hommes d'esprit d'exprimer leurs pensées avec une certaine finesse qui peut n'être pas comprise des ignorants ou des esprits obtus, mais ce n'est pas à l'auteur qu'il faut s'en prendre. La clarté est le privilège des esprits droits et sincères ; l'obscurité, comme le dit Géruzez, ne peut convenir qu'aux charlatans et aux esprits mal faits.

D'où naît l'obscurité? De plusieurs causes. M. Baron en cite quatre que nous citerons avec lui, en j ajoutant deux autres :

P L'ignorance ou l'oubli des règles de la grammaire, les phrases équivoques ou mal construites, l'emploi de mots inconnus ou hors d'usage, l'impropriété absolue ou relative des termes.

2^ La diffusion en périodes interminables, la multiplicité des parenthèses, les digressions épisodiques, les idées accessoires qui embarrassent le lecteur et lui font perdre de vue l'idée principale.

3° L'affectation de la brièveté :

J'évite d'être long et je deviens obscur,

l'obscurité étant aussi bien dans l'extrême concision que dans l'extrême abondance.

4^ L'emploi de termes trop abstraits, l'abstraction ne donnant pas assez de corps à la pensée.

5° L'abondance des pronoms pour éviter des répétitions souvent indispensables.

6° Enfin le désir excessif de montrer de l'esprit à tout propos et hors de propos. Quand on court après l'esprit, on attrape la sottise, a dit Montesquieu. On attrape aussi l'obscurité et le galimatias.

De ces différentes causes d'obscurcissement résultant de l'expression, il en est trois sur lesquelles nous devons insister : l'équivoque, la complication de la phrase et l'emploi des pronoms et adjectifs possessifs.

L'équivoque peut être voulue, comme dans les oracles ou dans la plaisanterie. Jamais, elle ne peut être admise dans le style sérieux qui va droit à son but sans ambages et sans détours. On comprend que les oracles, pour avoir raison dans toute éventualité, aient parlé par équivoque. Ils auraient perdu tout crédit, si l'événement leur avait donné tort. Quand Porus interroge l'oracle pour savoir s'il sera vainqueur de Pyrrhus, la phrase latine que prononce la pythonisse, dico te vincere Pyrrhum, signifie tout à la fois qu'il sera vainqueur ou vaincu. Ainsi encore l'avènement au consulat du premier des Brutus lui fut prédit par ces mots : le pouvoir appartiendra à celui qui le premier aura embrassé sa mère. Brutus en tombant par terre avait embrassé notre mère commune.

Ne nous arrêtons pas aux mots à double sens qui descendent jusqu'au calembourg. Mais quand Boileau, oracle du goût et du bon sens, dit en parlant de l'ode, après avoir caractérisé l'élégie :

L'ode avec plus d'éclat et non moins d'énergie,

il laisse planer sur sa pensée une équivoque inadmissible. A la lettre, le second hémistiche comme le premier se rapporte à l'élégie, et en réalité l'énergie se rapporte à l'éclat. L'ode a plus d'éclat que l'élégie, et elle n'a pas moins d'énergie que d'éclat. Les phrases trop compliquées ont le malheur de dérouter l'esprit en le conduisant dans des chemins détournés, au lieu d'aller droit au but. Toute phrase doit être une par l'idée : les propositions incidentes ou subordonnées ne sont là que pour faire cortège à la proposition principale, et non pour attirer sur elles-mêmes, au détriment de celle-ci, l'attention du lecteur.

Il faut qu'en commençant une phrase d'une certaine étendue, à moins qu'elle ne soit périodique, l'esprit saisisse immédiatement l'idée principale et ne la perde point de vue dans les développements qu'on lui donne. Sans cela, l'attention occupée de plusieurs choses à la fois se disperse, quand elle aurait besoin de se concentrer. Le jour ne se fait pas, on ne retient rien, et l'intelligence, forcée de saisir tout en même temps, ne s'assimile point cette nourriture indigeste.

Mais le plus grand péril de la langue française est dans l'emploi des pronoms, faits pour éviter la répétition du nom. C'est ici que l'on éprouve combien il est parfois malaisé d'être clair en français. Les pronoms il, elle, le, lui, eux, leur, qui, que et les adjectifs son, sa, ses présentent parfois des difficultés sérieuses. Sur ce point, il faut faire comme Bayle : être scrupuleux jusqu'à la superstition, pour éviter les ambiguïtés et les équivoques. Nous le savons, les esprits exercés ne s'y trompent pas, et l'on dirait que les pronoms dans cette langue ont été créés pour eux. Il n'en est pas moins vrai que ces pronoms et adjectifs possessifs se rapportant à des choses différentes peuvent rendre la pensée obscure. Cela est arrivé aux plus grands écrivains : nous le verrons tout à l'heure.

Les anciens avaient sur nous cet avantage de posséder deux formes pour les possessifs : l'adjectif suus, son, et le pronom ejus, de lui, le premier se rapportant au sujet, le second au complément. Ainsi si vous disiez de quelqu'un trompé par un ami : il a eu tort de lui ouvrir son cœur, avant d'avoir pu s'assurer de sa constance, les latins disent son cœur (cor suum), et la constance de lui (ejus constantia). Pas d'amphibologie possible alors.

Racine a dit avec un grand souci de la clarté :

Le reste pour son Dieu montre un oubli fatal, Ou même, s'empressant aux autels de Baal, Se fait initier à ses honteux mystères, Et blasphème le nom qu'ont invoqué leurs pères.

Si le poète avait dit ses pères, il y avait équivoque. Il a "préféré leurs se rapportant par syllepse aux Israélites contenus

dans le reste. Mais Racine est moins heureux, quand il dit de Louis XIV :

On croira ajouter quelque chose à la gloire de notre auguste monarque, lorsqu'on dira qu'il a estimé, qu'il a honoré de ses bienfaits le grand Corneille, et que, même deux jours avant 5a mort, lorsqu'il ne lui restait plus qu'un rayon de connaissance, il lui envoya encore des marques de sa libéralité.

Les Latins auraient dit ante ejus mortem et suœ testimonia liberalitafis.

Comment Racine devait-il dire?

11 a honoré Corneille de ses bienfaits, et même deux jours avant la mort de ce grand homme, etc.

La Bruyère, qui attache tant de prix à la clarté et qui, pour qu'on soit mieux entendu, ne veut pas qu'on raffine sur les choses simples, a commis une phrase où les qui lui ont joué un vilain tour :

Il n'est personne dans le monde si bien lié avec nous de société et de bienveillance, qui nous aime, qui nous goûte, qui nous fait mille offres de services et qui nous sert quelquefois, qui n'ait en soi, par l'attachement à son intérêt, des dispositions très proches à rompre avec nous.

Peu s'en faut qu'il ne faille être un homme d'esprit pour n'y pas voir une énigme. L'accessoire gène-t-il le principal, sacrifions-le dans l'intérêt de la clarté. Quant aux ambiguïtés résultant de l'emploi des pronoms et des adjectifs possessifs, on ne les fait disparaîti^e que par la répétition du nom qui à la clarté ajoute l'élégance.

A l'adresse de ceux qui, sans nécessité et pour paraître spirituels ou profonds, s'entourent volontiers de mystères, on aime à citer ces vers de Maynard :

Mon ami, chasse bien loin Cette noire rhétorique:

Tes écrits auraient besoin D'un devin cjui les explique.

Si ton esprit veut cacher Les belles choses qu'il pense.

Dis-moi qui peut t'empêcher De te servir du silence?

Disons-le en finissant, la première condition pour obtenir la clarté du langage, c'est de bien mûrir sa pensée. Quand elle est nettement conçue, le mot n'a pas besoin d'être cherché, il est trouvé, car une pensée ne peut avoir atteint sa maturité sans avoir pris corps dans l'expression. Si l'on ne sait pas parfaitement ce qu'on veut dire, l'expression est vague et indécise comme la pensée elle-même et ne laisse rien dans l'esprit. N'écrivons donc jamais avant de bien savoir ce dont nous voulons parler.

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