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LA PURETÉ

1. En quoi consiste la pureté du style. — 2. La pureté comme qualité de diction. — 3. Du bariarisme et du solécisme. — 4. La pureté comme qualité du style. — 5. Ce que c'est que la propriété des termes. — 6. Le purisme, l'archaïsme, l'emploi de jargons et d'argot.

La pureté, qui consiste essentiellement dans l'absence de tout mélange, est une des conditions de la clarté. Elle résulte de la définition même que nous avons donnée de cette qualité-mère.

Pureté, dans ce sens, est synonyme de correction car le contraire de la pureté en littérature, c'est l'incorrection. La pureté est donc la correction du langage, qualité qu'on doit considérer à deux points de vue : par rapport à la grammaire d'un côté, par rapport à la pensée de l'autre. Au premier point de vue, la pureté est une qualité de diction et consiste à observer les règles de la grammaire consacrées par la raison et par l'usage. Au second point de vue, la pureté est une qualité de style; il faut l'envisager, non seulement par rapport au langage, mais par rapport à la pensée, puisque le style en est l'expression. La pureté grammaticale consiste à éviter : P le barbarisme, c'est-à-dire l'invasion dans la langue de mots étrangers non consacrés par l'usage ou bien dénaturés, estropiés, comme rébarbaratif "^owv rébarbatif; 2° le solécisme, c'est-à-dire les fautes contre les règles de la syntaxe. Le mot solécisme a pour racine le mot Soles, nom d'une localité de la Cilicie où s'étaient

transportés des habitants de l'Attique qui, sur cette terre étrangère, avaient perdu la pureté du langage natal.

On cite comme offrant un exemple de barbarisme ces vers de Lamartine :

. . . Un brouillard glacé, rasant ces pics sauvages. Comme un fils de Morven, me vêtissait d'orages.

L'exemple est pris de haut. L'auteur a dit 7xvêtait dans les dernières éditions. Mais son oreille n'a jamais pu se faire à l'imparfait vêtait, et il a continué à écrire vêtissait par habitude, non par système. Cette irrégularité : je vêts , ]e vêtais serait elle-même un barbarisme, si elle n'était autorisée par l'usage. Mais aujourd'hui l'oreille française a peine à s'y faire, et les meilleurs écrivains préfèrent vêtisse et vêtissait à vête et vêtait, en protestant contre la grammaire.

On cite encore pour exemple de solécisme ces vers de Boileau :

Sans la langue en un mot, Vauteiir le plus divin Est toujours, quoi qu'il fasse, un méchant écrivain.

Il serait fort étrange que, dans ce passage de VA?i poétique où Boileau professe un respect sacré pour la langue, il aurait lui-même commis un de ces orgueilleux solécis77tes contre lesquels il s'insurge. Mais il n'en est rien. Soit qu'il y ait ici une allusion à l'auteur de Clovis, Desmarets de Saint-Sorlin, qui avait employé dans son poème le merveilleux chrétien, soit qu'il s'agisse, comme nous le pensons nous-mème, de l'auteur le mieux orné de tous les dons de l'esprit et le plus élevé d'inspiration, il est évident que si l'on ne peut ajouter au divin dans son sens absolu, on peut, par métaphore, — hyperbolique sans doute, mais très légitime, — appliquer ce mot à tout ce qu'il y a de plus grand et de plus sublime dans les choses humaines. C'est ainsi qu'on dit : un divin poète. Dès lors, il peut y avoir des des degrés entre ceux auxquels on peut donner cette épithète. Au reste, si l'on ne peut dire le plus divin, on ne pourrait pas même dire le plus parfait, car, métaphysiquement, le parfait est le parfait, comme le divin est le divin, sans qu'on puisse y rien ajouter ni en rien retrancher.

Enfin, on cite ce vers :

C'est à voîis, mon esprit, à qui je veux parler;

Pour la grammaire, oui, c'est une faute; il faut dire : cest à vous que. Mais cette locution est un gallicisme autorisé par les maîtres du grand siècle. Boileau l'a employé à dessein, pour insister sur l'interpellation qu'il adresse à son esprit.

Des barbarismes et des solécismes, on en voit assez : ils courent les rues. Mais on ne doit pas en accuser légèrement les auteurs les plus soucieux de la perfection.

La pureté considérée au point de vue littéraire, c'est-à-dire comme qualité de style, consiste dans \si propriété des termes. Qu'est-ce qu'un terme propre? Est-ce un mot pris dans son sens direct? Non, car un mot pris dans un sens figuré peut être aussi un terme propre. C'est ainsi que, pour désigner la partie d'un banc qui repose sur le sol, on dit le pied du banc, par une comparaison mentale avec notre pied; et ce mot est tellement le terme propre qu'on ne saurait pas s'exprimer autrement sans recourir à la périphrase. Le terme propre, au point de vue du style, c'est celui qui répond le mieux à la pensée.

Entre toutes les expressions qui peuvent rendre une seule de nos pensées, dit La Bruyère, il n'y en a qu'une qui soit la bonne; on ne la rencontre pas toujours en parlant ou en écrivant. 11 est vrai néanmoins qu'elle existe, que tout ce qui ne l'est point est faible et ne satisfait point un homme d'esprit qui veut se faire entendre.

Et il ajoute ceci de remarquable, que, lorsque cette expression unique est trouvée, on reconnaît

Qu'elle est celle qui était la plus simple, la plus naturelle, et qui semble devoir se présenter d'abord et sans effort.

Pourquoi donc cette expression naturelle et simple ne vientelle pas d'elle-même à l'esprit? C'est tantôt parce qu'on n'a que des ombres de pensée, et tantôt parce que l'on s'efforce de donner aux choses un air de nouveauté et un éclat qu'elles n'ont pas par elles-mêmes. Voilà pourquoi il y a tant d'œuvres qui passent et si peu qui restent.

Le mot n'est ce qu'il doit être que quand il est la traduction fidèle de l'idée. Il est impossible d'être correct, dans le sens de la propriété des termes, si nos raisonnements manquent de solidité et de justesse. Un terme impropre est une nouvelle espèce de barbarisme. S'il n'est pas étranger à la langue, il est étranger à la pensée. C'est ici qu'on aurait dû placer le mot d'une anglaise qui reprochait à son cordonnier de lui avoir fait des souliers trop équitables, pour dire trop justes. Le barbarisme n'est pas dans le mot, il est dans l'emploi qu'on en fait. La connaissance exacte de la valeur et de la signification des mots, l'étude des synonymes surtout, c'est le seul moyen pratique d'acquérir la propriété des termes et de ne jamais risquer, en écrivant, de prendre un mot pour l'autre.

Les défauts contraires à la pureté du style sont le purisme, le néologisyne, Varchaïsme, l'emploi des jargons et de V argot.

Le purisme est l'exagération de la pureté, c'est la préoccupation constante d'une correction raffinée, l'emploi systématique des mots et des tours de la langue d'une époque en dehors--, de laquelle on ne voit rien que corruption et décadence. Rien n'est plus contraire à la véritable éloquence du style et à l'essor du génie que ces esprits murés contre toute hardiesse d'expression et toute heureuse alliance de mots que n'a pas) prévues la règle.

J.-J. Rousseau, dit Géruzez, a donné à ces casuistes du pédantisme une leçon judicieuse, qu'il ne faut pas cependant prendre à la lettre, lorsqu'il a dit :

Toutes les fois qu'à l'aide d'un solécisme, je pourrai me faire mieux entendre, ne pensez pas que j'hésite.

N'est-ce pas là en effet le but qu'il faut atteindre : communiquer aux autres ce qu'on pense, et comme on le pense? Mais il y a moyen d'être compris, sans être incorrect, littérairement incorrect. Et même la meilleure manière d'être entendu, c'est encore de respecter non les prescriptions arbitraires de tel ou tel grammairien, mais les lois générales du langage et le génie particulier de la langue qui sert d'organe à nos pensées.

C'est aux paroles à servir et à suivre, dit Montaigne, et que le gascon y arrive, si te français n'y peut aller.

On voit combien les vrais écrivains attachent plus d'importance aux choses qu'aux paroles mêmes, et combien il est puéril à leurs yeux de s'attacher aux mots pour eux-mêmes.

Les langues ne peuvent rester comme pétrifiées dans les mêmes formes. De même que les arbres, elles ont besoin de renouveler leur feuillage, selon l'expression d'Horace. Il y a d'anciens mots qui tombent en désuétude et des mots nouveaux qui arrivent pour exprimer de nouvelles idées, de nouvelles tendances, de nouvelles sensations, de nouveaux besoins. C'est une conséquence de la loi même du progrès, des révolutions qui modifient les principes et les faits, des relations de peuple à peuple, des changements qui s'opèrent dans les conditions sociales, du génie et du tempérament particulier des écrivains qui ont chacun leur manière de voir et de sentir.

Nous admettons donc la néologie comme une nécessité qui s'impose dans l'expression des idées et des choses nouvelles. Mais ce que nous ne pouvons admettre, c'est le néologisme comme système, c'est-à-dire la manie de vouloir renouveler la langue et de modifier les acceptions au gré de ses fantaisies et sans nécessité, quand la langue possède assez de mots pour rendre toutes nos idées avec les nuances qu'elles comportent. C'est afficher une prétention qui souvent n'a d'égal que l'ignorance de la valeur des termes consacrés. Il est clair que si l'on a besoin de créer des mots, c'est dans des occasions bien rares. En général, les termes qui désignent les lois de la raison, les opérations de l'esprit, les sentiments de l'âme, les choses connues et communes à tous les hommes enfin, existent depuis longtemps dans la langue. On peut les associer et les tourner différemment, mais non les rejeter comme une défroque usée. On finirait par ne plus se comprendre, et les œuvres de nos devanciers seraient menacées de devenir pour nous lettres mortes, au grand détinment de l'éducation du peuple. Persuadons-nous bien que ce qui est humain n'est jamais nouveau dans une langue. Il y a même à gagner, sous ce rapport, à

reprendre des mots anciens qu'on a eu tort d'abandonner, et qu'il est bon de relever de leur déchéance.

C'est là ce qu'on appelle ïarchaïsme, reprise et rajeunissement des mots.

Rien n'est plus conforme au génie vrai d'une langue que de la ramener, autant qu'on le peut, à ses origines. Les vieux mots naïfs ont une saveur particulière et un air de jeunesse que n'ont pas les termes plus récents qu'on leur a substitués. Ce n'est pas une raison pour faire systématiquement encore du vieux neuf, en s'efîorçant de ramener des formes qui auraient le double désavantage de n'être point comprises des masses et de remplacer l'inspiration par un travail d'art aussi peu naturel qu'il voudrait être savant. Hamilton, dans sa prétention d'imiter le style marotique, et Balzac de nos jours ont donné dans ce travers de l'archaïsme forcé. Il faut s'en tenir à ce mot si juste et si profond de Quintilien : Prendre dans les mots nouveaux les plus anciens et dans les anciens les plus nouveaux. C'est le moyen de se garder des innovations périlleuses et de conserver les traditions de la langue en la rajeunissant.

Quant aux jargons et à Vargot, nous ne les condamnons pas d'une manière absolue; ils peuvent trouver leur place dans la comédie et le roman, lorsqu'on veut mettre en scène des personnages dont les mœurs seraient faussées, s'ils tenaient un langage étranger aux habitudes du milieu social où ils vivent. Mais ce ne peut être là qu'un accident. Si ces jargons et cet argot envahissaient la littérature honnête, la seule qui puisse recevoir des règles et servir d'enseignement, le métier d'écrivain deviendrait méprisable, et c'en serait fait de la langue aussi bien que de la morale, qui se tiennent si intimement qu'il est impossible de conserver la pureté du style dans la corruption des mœurs. Le néologisme, fléau de nos temps troublés, peut attirer les regards des gens que toute nouveauté séduit. Mais tout cela n'a qu'un jour. Les œuvres véritablement humaines s'écrivent dans une langue intelligible pour tous, qui doit servir à nos descendants comme à nous-mêmes, et par consé-

quent rester immuable dans ses caractères généraux et dans ses significations reçues. Les artistes, les virtuoses de la parole peuvent essayer d'innover parfois dans les mots comme dans les choses; mais il n'est donné qu'aux écrivains de génie d'importer dans la langue des expressions nouvelles, et il ne faut pas oublier que cette préoccupation constante de faire un sort à chaque mot, comme dit Rivarol, annonce dans l'auteur la pauvreté des idées, la prétention de faire admirer le talent aux dépens des idées mêmes qu'il veut mettre en lumière et qu'enfin ces préciosités de langage ne nuisent pas moins aux élans spontanés de la pensée que les raffinements de correction des puristes les plus hostiles à toute nouveauté. Ici encore les extrêmes se touchent et la vérité est au milieu, à égale distance de l'un et de l'autre ^

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