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DE LA COMPOSITION

Pour la jeunesse, les exercices de lecture, d'analyse, de récitation, d'imitation et de traduction ne sont que des exercices préparatoires à la composition littéraire. Quand on possède le mécanisme de la langue, il faut apprendre à écrire sur un sujet donné, en tirant tout de soi. Entendons-nous sur ce mot : êlre soi-même. C'est la mémoire, nous l'avons dit, qui fournit les éléments de l'invention. Cette mémoire, qui nous rappelle les faits et les impressions des choses, comme les réflexions saillantes nées de nos lectures, remplit l'intelligence et l'âme de tout un monde d'idées, entre lesquelles le jugement fait un choix, qu'il dispose selon leur importance, et que l'imagination, le talent, le génie exposent avec la couleur et le mouvement des choses elles-mêmes. C'est la triple opération que la rhétorique enseigne : invention, disposition, élocution ou style : en d'autres termes trouver les idées, les mettre en ordre, les exprimer.

L'écrivain est un architecte, mais un architecte doublé d'un manœuvre, car il exécute lui-même, ouvrier de bâtisse, posant pierre sur pierre, de la base au sommet, reliant chaque partie l'une à l'autre, et des diverses parties formant un ensemble où tout se tient, sans solution de continuité; où tout est ferme, parce que tout se tient; où rien ne choque, parce que rien n'est déplacé.

Pour atteindre un haut degré de supériorité dans la composition littéraire, que faut-il? L'observation et l'expérience de la vie avec un sérieux travail de l'esprit sur lui-même, après une longue gestation, et l'élaboration successive des connaissances

acquises qui rendent capable d'éclairer toutes les faces d'un sujet quelconque longtemps et profondément médité.

Mais les premiers essais de la jeunesse ne peuvent avoir ce caractère de maturité, fruit et couronnement des années. Comme c'est aux jeunes gens que nos conseils s'adressent, disons comment on arrive à posséder l'art en même temps que l'originalité de la composition.

Rendons-nous bien compte de ce que c'est que l'art de composer.

Composer, c'est mettre ensemble une suite de phrases exprimant des idées, des sentiments ou des faits qui se suivent, s'appellent et se soudent comme les anneaux d'une même chaîne et qui ne sont que les aspects divers d'un sujet considéré sous toutes ses faces ou à un point de vue particulier déterminé par le but que l'esprit poursuit. En sorte qu'une composition, pour être bonne, dépend des limites assignées à la matière par le dessein de l'auteur. Le sujet, c'est le centre d'où partent et où convergent tous les rayons; mais on peut étendre plus ou moins la circonférence sans déplacer le centre.

Tout est donc subordonné au but que nous voulons atteindre. Pour qu'on ne puisse pas se tromper sur ce but, il faut ou que le sujet soit circonscrit par le titre lui-même ou que les limites soient marquées par la proposition ou synthèse générale qu'on annonce en commençant son travail, ou que le plan soit tracé d'avance, de telle façon que l'imprévu qui doit frapper le lecteur soit prévu, voulu, combiné par l'auteur, sans qu'il y ait aucun hors-d'œuvre qui déroute, en sortant du sujet.

Sur un même sujet on peut écrire deux pages ou deux cents pages ou deux volumes. Je suppose qu'on veuille traiter du Courage. On peut l'envisager dans toutes les conditions et dans toutes les circonstances de la vie; raconter en détail tous les exemples de l'histoire et tous ceux que nous pourrons imaginer

Dous-mèmes ou dont nous aurons pu être témoins : courage du guerrier, du magistrat, du citoyen, de l'aventurier, du père, de la mère, de Tenfant, de l'ouvrier, de l'homme aux prises avec l'infortune, etc. C'est la matière d'un livre. Si l'on fait une simple dissertation, il faut dire à quel point de vue on se place. Écrivez-vous en tète de votre travail : Du courage militaire? Les limites du sujet sont tracées : vous n'en pouvez point sortir.

Le succès de la composition est attaché à Vimpression que l'esprit reçoit du titre et du dessein de l'auteur. Nous qui lisons ou qui écoutons, nous devons entrer dans les vues de celui qui écrit ou qui parle. S'il annonce un sujet et qu'il en traite un autre, notre esprit dérouté ne sait plus le suivre, ou bien il proteste et se tient en défiance, dès l'entrée en matière. De là tant d'œuvres manquées. Vous m'annoncez une conférence sur les conférences, et vous parlez de tout autre chose ; vous mettez au frontispice de votre ouvrage un nom comme William Shakespeare, et peu s'en faut que vous ne parliez de tout, excepté de Shakespeare. Que ne disiez-vous : A propos de Shakespeare ! 1\ est une sorte d'auteurs plus excusables : les romanciers. Quand ils s'adressent surtout à la curiosité des lecteurs, ils aiment à les prendre par des titres alléchants auxquels le livre ne répond que d'une façon lointaine et détournée. Mais l'auteur sait où il veut nous conduire. Si le procédé est habile, il ne sera jamais celui des maîtres : ce n'est pas ainsi que se font les chefs-d'œuvre. Il faut plaindre ceux qui ont besoin de ce moyen-là pour intéresser : quand on tient la ficelle, on rejette le livre et on n'est pas tenté de le reprendre. Combien même dont on ne peut continuer la lecture, parce qu'ils vous déroutent dès les premières pages, en tournant trop autour du sujet ou en remontant trop haut, comme Vlntimé dans les Plaideurs qui, à propos d'un petit chien ayant volé un chapon, débute par la création du monde et force le bon sens à lui dire par la voix du juge Dandin : Avocat, ah! passons au déluge! Bien commencer et bien finir, c'est la grande affaire. Pour cela, il faut un plan.

Le plan ! personne n'en a mieux parlé que Buifon : - C'est faute

de plan, c'est pour n'avoir pas assez réfléchi sur son sujet, qu'un homme d'esprit se trouve embarrassé, et ne sait par où commencer à écrire : il aperçoit à la fois un grand nombre d'idées; et, comme il ne les a ni comparées ni subordonnées, rien ne le détermine à préférer les unes aux autres; il demeure donc dans la perplexité. Mais, lorsqu'il se sera fait un plan, lorsqu'une fois il aura rassemblé et mis en ordre toutes les pensées essentielles à son sujet, il s'apercevra aisément de l'instant auquel il doit prendre la plume, il sentira le point de maturité de la production de l'esprit, il sera pressé de la faire éclore, il n'aura même que du plaisir à écrire : les idées se succéderont aisément, et le style sera naturel et facile; la chaleur naîtra de ce plaisir, se répandra partout et donnera de la vie à chaque expression ; tout s'animera de plus en plus; le ton s'élèvera, les objets prendront de la couleur, et le sentiment, se joignant à la lumière, l'augmentera, la portera plus loin, la fera passer de ce que l'on dit à ce que l'on va dire, et le style deviendra intéressant et lumineux. ^

Voilà tout à la fois le précepte et l'exemple : on ne peut mieux dire. Et cependant, étudiez de près le discours de Bufîon sur le style, et vous trouverez que ce n'est pas sans peine que le plan se dégage. Quoi qu'il en soit, ce discours est ce qu'il doit être dans la bouche, disons mieux, sous la plume de l'auteur écrivant en vue de sa réception à l'Académie. Mais voyez quelle méprise commettent ceux qui, détachant l'exorde du discours, inscrivent en tête de ce morceau dans un recueil : Règles du style ou Règles de Vart d'écrire, comme dans les Leçons de littérature de Noël et De La Place. Quand on nous annonce un tel sujet sous cette forme, il est nécessaire qu'on nous dise à quel point de vue on l'envisage. Si vous n'en précisez pas les limites, on doit s'attendre à un traité complet de l'art du style. Voulez-vous faire sur ce sujet une dissertation en deux ou trois pages? Dites ceci : Importance dés règles du style ou Nécessité de les connaître.

Le grand écrivain naturaliste avait autre chose à faire : il voulait exposer devant l'Académie ses idées à lui sur le style.

idées, dont, par un compliment flatteur, il renvoyait l'inspiration à ses confrères. Voici comment, à la fin de son exorde, il exposait la proposition de son discours :

'' Je n'ai. Messieurs, à vous offrir que votre propre bien : ce sont quelques idées sur le style que j'ai puisées dans vos ouvrages; c'est en vous lisant, c'est en vous admirant, qu'elles ont été conçues; c'est en les soumettant à vos lumières qu'elles se produiront avec quelque succès. ^

Quelques idées sur le style, voilà le sujet. Et ce ne sont pas des idées banales, des principes élémentaires : c'eût été faire injure à l'Académie que de prétendre lui faire ainsi la leçon, comme à des enfants qui en sont encore à l'alphabet de l'art d'écrire.

Il faut donc, avant de prendre la plume, se rendre compte du but que l'on poursuit, comme il faut se rendre compte du dessein de l'auteur pour le bien apprécier. Le titre qu'on donne au sujet en doit marquer le caractère. Si ce titre est trop général, que l'étendue en soit limitée par une synthèse qui précise le point de vue où l'on se place. Je citais tout à l'heure le titre que Noël et De La Place ont donné au discours de Buffon sur le style. Au lieu de dire : Règles de Vart d'écrire, ils auraient mieux fait de dire : Idées de Buffon sur le style.

Dans Charles André, nous trouverons ce simple mot : Le style. C'est mieux. Toutefois, le paragraphe qui forme l'entrée en matière ; '^ Il s'est trouvé dans tous les temps des hommes qui ont su commander aux autres par la puissance de la parole ^ ne devrait pas se trouver là. Il n'a sa raison d'être que dans le discours lui-même. Ceux qui lisent ce passage sans connaître l'exorde, et par conséquent la destination de ce morceau, doivent être dépaysés par les considérations sur la différence qui sépare l'éloquence oratoire de l'éloquence du style à laquelle Buffon sacrifie la première, par des raisons personnelles et académiques, et par une argumentation aussi fausse qu'étrange. Et puis que viennent faire ces mots : " et qui, comme vous, Messieurs, tiennent pour peu le vain son des mots, etc.?" C'est par le deuxième paragraphe qu'il fallait commencer :

« Le style n'est que l'ordre et le mouvement que l'on met dans ses pensées. " N'est-ce pas gâter l'œuvre que de débuter ainsi par un défaut de composition, relativement au titre choisi : Le style?

Sous le rapport de l'impression reçue par le titre du morceau, lisez dans Charles André la lettre de J.-J. Rousseau à un jeune homme qui voulait aller s'établir auprès de lui à Montmorency. En tête on a mis ce titre : Pour être heureux, il suffit de vouloir Vêtre. On s'attend à une dissertation sur cette pensée sous forme de maxime. Or, que trouvons-nous dans cette lettre? Des conseils sur la manière d'acquérir, la vertu, pour engager le jeune homme à ne pas venir à Montmorency, mais à retourner dans sa province, afin dy vivre de la vie de son père et de soigner ses vieux parents. Le titre ne répond pas plus à ce qu'il fait attendre qu'il ne répond au dessein de l'auteur.

Nous en dirons autant de l'élégie, disons mieux, de l'ode élégiaque de Gilbert à l'Hôtel-Dieu.

Si vous dites, comme dans Charles André et dans d'autres recueils : Adieux à la vie, on doit se demander, en lisant les six premiers quatrains, où sont les adieux à la vie. On n'en trouve aucune trace, ailleurs que dans les douze derniers vers. Si Gilbert lui-même avait donné ce titre à son œuvre, elle serait manquée, sous lé rapport de la composition. Voulez-vous citer les adieux à la vie, prenez les douze derniers vers, et n'en prenez point d'autres : vous serez dans la vérité.

Ces exemples suffisent à faire comprendre combien il importe de choisir un titre qui réponde parfaitement au sujet.

Une fois le sujet choisi et le point de vue déterminé, comment doit se faire le travail de la composition? Il s'agit de trouver les idées et de les mettre dans l'ordre le plus convenable, avant de commencer l'œuvre delà rédaction. Je parle ici pour ceux qui

ont à tracer le plan par eux-mêmes. Cela ne se fait généralement que dans les classes supérieures de nos athénées et collèges. Dans les classes inférieures, le plan est ordinairement donné, du moins dans ses grandes lignes. Ce n'est plus que simple affaire de rédaction : ce travail de manœuvre est plus aisé que le travail d'architecte, trouveur d'idées. Toutefois, alors même que le plan sommaire est donné, il y a des idées accessoires à mettre en lumière et qui contribuent à faire ressortir les idées principales. Les idées que je nomme accessoires sont les idées intermédiaires et moyennes qui mènent d'une partie à l'autre, et qui par elles-mêmes peuvent avoir autant et plus d'importance que les idées principales. Seulement, elles sont moins importantes relativement à la place qu'elles occupent dans l'économie générale de l'œuvre. Telle pensée, qui vous vient en écrivant, pourrait fournir la matière d'un autre travail, riche en développements littéraires.

Il faut bien se dire en effet que toutes les idées ne peuvent être arrêtées d'avance. Vous n'auriez qu'une rédaction froide et sèche : un squelette sans chair ni couleur. Non, ce n'est point là le secret de l'art d'écrire. Il y a dans la plume je ne sais quel aimant où la phrase attire la phrase et où l'idée appelle l'idée par une succession graduelle qui ressemble au travail de la nature reliant l'une à l'autre chaque cellule vivante et superposée. C'est un édifice qui doit avoir ses proportions ; il faut qu'on sache combien il y aura d'étages et combien de pièces à chaque étage. Mais ce que contiendra chaque compartiment n'est pas réglé d'avance. L'ornementation intérieure n'est plus une œuvre d'architecte : c'est l'affaire du décorateur. Son goût décidera quels ornements conviennent à telle ou telle salle, selon le caractère simple ou grandiose de l'édifice et selon la destination de chaque appartement.

C'est peut-être une image ambitieuse pour les petits travaux de nos écoles ; mais, si courts qu'ils soient, s'il n'y a pas là, comme dans un grand ouvrage, des sections et chapitres, il y aura du moins plusieurs parties, et, dans chacune d'elles, un ou plusieurs paragraphes. Chacun de ces paragraphes doit être

l'analyse d'une idée : les développements sont laissés au travail instantané de la plume, qui n'hésite pas, quand l'idée est suffisamment mûrie.

Il me paraît grandement utile d'apprendre aux élèves des classes inférieures comment on développe un sujet donné. La première chose à faire, c'est de ^néditer son sujet pour trouver les idées qu'il y faut faire entrer. Mais ce mot méditer est un terme bien vague pour des enfants. Il ne suffit pas de leur dire : méditez, réfléchissez avant d'écrire; il faut leur expliquer comment ils doivent méditer ou réfléchir. Généralement, on n'explique cela qu'en rhétorique, à propos de l'invention. Et c'est, à mes yeux, une des principales causes de la stérilité de nos classes en fait de rédaction. Il y a des lieuoc com77iu7îs auxquels les élèves doivent être initiés dans les classes inférieures, dès la cinquième au moins. Définir, ils n'en sont point capables sans doute; mais énumérer les diverses parties d'un tout, c'est une opération qu'ils peuvent parfaitement comprendre; diviser un genre en ses espèces, montrer les ressemMances et les dissemblances, c'est-à-dire les comparaisons et les oppositions entre les objets qui leur sont connus, ils le peuvent aussi. Saisir les causes et les effets dans l'ordre matériel et surtout dans l'ordre moral, c'est plus difficile, direz-vous. Oui, et cependant cela rentre dans la question du pourquoi et du comment qui sans cesse est sur les lèvres enfantines. Pourquoi le corbeau laisse-t-il tomber sa proie? Parce qu'il veut montrer sa belle voix. Si l'enfant vous demande le pourquoi de ce parce que, vous répondrez : parce qu-e le compliment du renard a excité la vanité du corbeau. Le fait de montrer sa belle voix est donc un effet de sa vanité. On devrait renoncer à toute explication des morceaux qu'on donne à étudier aux enfants, s'il fallait s'abstenir du comment et du pourquoi. Mais, à six ans déjà, quand ils vous questionnent, ils veulent savoir le pourquoi et le comment des choses.

Pourquoi Saint-Nicolas a-t-il donné un violon à Jules et une poupée à Thérèse? Comment Saint-Nicolas apporte-t-il ses joujoux et ses bonbons? Par où passe-t-il? Quand viendra-t-il

encore? Que faut-il faire pour qu'il vienne? Et le baudet de Saint-Nicolas que mange-t-il? Qui est-ce qui lui donne le foin et l'avoine? etc.

Je viens d'énumérer les circonstances que les latins ont résumées dans ce vers :

Quis, quid, ubi, quibus auxiliis, cur, quomodo, quando,

et qu'on peut rendre ainsi en français :

Qui, quoi, par quels moyens, où, pourquoi, comment, quand.

Voilà ces fameux lieux intrinsèques qu'on réserve à la rhétorique et qui, en réalité, sont une très grosse lettre, aussi bien faite pour l'enfance que pour la jeunesse et l'âge mûr. Si vous habituez les jeunes élèves des classes inférieures à trouver par eux-mêmes la réponse à ces diverses questions, il ne leur sera point malaisé d'avoir des idées à leur disposition dans les choses accessibles à leur intelligence. Une fois trouvées, il ne reste plus qu'à les choisir et à les mettre dans Tordre voulu par le sujet comme par la logique des choses. C'est là ce que doit produire le travail de la méditation.

La tête et le cœur sont-ils suffisamment échauffés? Prenez la plume alors, et jetez sur le papier la lave brûlante de vos pensées, sans vous défier des hasards de l'inspiration.

L'intérêt qu'on prend au sujet, dans lequel on s'est absorbé par ce travail d'incubation, fait naître des sentiments et des images qui donnent à la phrase des tours, un mouvement, une vie qu'on ne trouverait jamais, si l'on était de sang-froid. Dans ce moment où toutes nos facultés s'exaltent, songeons moins à la manière de dire qu'aux choses qu'on va dire, et laissons courir la plume d'idée en idée, ainsi qu'une rivière dont les flots se succèdent et se poussent en reflétant les aspects du ciel et les fleurs de la rive dans son liquide miroir, onde calme dans

son agitation même par la continuité régulière de son mouvement, mais qui se gonfle et bouillonne sous un souffle de tempête, comme ce fleuve dont parle Bossuet qui " ne s'élève et ne s'enfle que lorsqu'avec violence on s'oppose à la douce pente qui le porte à continuer son tranquille cours. '' Ainsi du cours de la pensée dans sa marche progressive. Si, aux jours d'orage, la rivière se change en torrent, elle reprend bientôt comme le ciel sa limpidité sereine, quand la foudre et les éclairs ont passé.

Cette image du mouvement dans les idées, les sentiments et les faits, ne doit pas être prise en ce sens qu'il faudrait considérer comme une qualité essentielle la fluidité du style. Le style coulant, quel qu'en soit le charme, ne plaît qu'à la condition de se teindre des nuances mêmes des choses, d'en saisir le vrai caractère, d'en prendre la forme et les contours. Je parlais des flots : ceux de la pensée se suivent, mais ne se confondent jamais. Il est des passages où il faut que l'esprit s'arrête et que la phrase par conséquent se détache en relief sur la trame uniforme du discours. Sans chercher, on le sent. Les mots s'adaptent à l'idée et la mettent au dehors, mais pour la laisser voir comme elle est au dedans. Chaque phrase a sa place plus ou moins étendue, comme dans une chaîne dont les anneaux seraient différents par la forme comme par la matière.

Ce qu'il faut éviter surtout dans ce travail d'enfantement de l'esprit, c'est la préoccupation de faire un sort à chaque mot par des traits trop multipliés qui attirent sur eux l'attention au -détriment des objets, et l'encombrement que produit l'assemblage de plusieurs idées en une même phrase. Une idée principale dans chacune, oui, mais une seule : c'est ainsi que se fait la lumière, qu'elle se concentre et se propage, jusqu'à ce que l'analyse ait achevé de développer la synthèse, en d'autres termes que les détails successifs aient reconstitué l'ensemble qui, au regard de l'esprit, apparaît d'un coup d'œil simultané.

Prenons garde d'épuiser les détails, quand ils ne sont point nécessaires à la complète intelligence des choses. Ce que l'on comprend à demi-mot, laissons-le sans développement. Dire au lecteur ce qu'il peut deviner, c'est se défier de son entendement.

Il s'impatiente alors et cesse de vous suivre, en vous accusant de longueur. Le précepte est inexorable :

Qui ne sait se borner ne sut jamais écrire.

Il importe, quand on écrit, d'avoir devant soi assez de temps pour ne pas suspendre son travail au milieu des développements d'une pensée, d'un fait, d'un point de vue, d'une division, d'une partie, ou même du sujet tout entier, quand il est renfermé dans des bornes plus ou moins étroites. Rien de plus difficile que de renouer la chaîne interrompue du discours et de se remettre dans le mouvement dont on est sorti pour donner un autre cours à ses idées. Les œuvres d'une certaine étendue réclament de longues heures d'absolue concentration. Etes-vous distrait? Étes-vous préoccupé? Ou bien avez-vous une autre besogne à faire? Remettez à plus tard. Un travail commencé dans un moment d'inspiration, c'est-à-dire quand toutes les facultés sont tendues vers un même objet, ne peut s'interrompre, sous peine de n'être pas ce qu'il doit être et d'exposer l'auteur à être inférieur à lui-même. Oh! l'inspiration, chose fugitive : oiseau sorti de sa cage et qui, trouvant la fenêtre ouverte, s'envole pour ne plus revenir. Retenons-la donc. Mais dans le tourbillon du monde, tiré tantôt d'un côté, tantôt de l'autre par les nécessités de l'existence, quel est celui qui donne tout ce qu'il peut donner ?Combien il en est qui auraient pu réussir et qui ont perdu des trésors d'intelligence, d'imagination, de sentiment, pour n'avoir pas pris la plume au ynomeni psychologique et n'avoir pas réencagé l'oiseau qui s'envolait!

Que la jeunesse au moins, exempte des préoccupations de la vie matérielle, et qui doit songer avant tout à nourrir son esprit, en s'approvisionnant pour l'avenir, s'applique à bien choisir ses heures de travail, afin que, après avoir envisagé un sujet sous toutes ses faces, elle puisse le développer jusqu'au bout sans intermittence et sans lacune. Si bien qu'on ifasse, on ne saisit jamais tous les rapports des choses. Et si, après coup, on s'aperçoit qu'on a laissé échapper des vérités de détail ou d'ensemble, des considérations nouvelles qui auraient pu

projeter sur le sujet uue plus vive lumière, quel embarras! On doit tout refaire ou tout recoudre, et c'est ainsi que l'étoffe, au lieu d'être d'une seule pièce, n'est souvent faite que de lambeaux rapiécés.

Pour bien composer, il faut savoir bien écrire, et pour savoir bien écrire, il en faut contracter l'habitude par de continuels exercices, en sorte qu'on n'ait plus à chercher la forme et qu'elle se présente d'elle-même comme le corps et le naturel vêtement de la pensée. Ne passons pas un jour sans écrire : Nulla dies sine lineâ, comme disait Cicéron. Je pose en fait que celui qui prendra ceci pour règle finira par ne plus s'inquiéter du mot ni du tour de phrase, et qu'il s'établira une parfaite correspondance, une équation véritable entre l'idée et son expression.

Quelque habitude que l'on ait de l'art d'écrire, on ne trouve jamais la perfection du premier coup. Il faut donc soigneusement revoir son travail.

Hâtez-vous lentement, et, sans perdre courage, Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage; Polissez-le sans cesse et le repolissez, Ajoutez quelquefois et souvent effacez.

Tous les maîtres sont d'accord sur ce point. Boileau ne fait que traduire à sa manière la pensée d'Horace : ^ Corrigez ceci, et encore cela. Vous avez essayé deux ou trois fois, et vous ne croyez pas pouvoir mieux faire. Essayez encore, et remettez sur l'enclume ces vers mal tournés. " Et Quintilien nous dit : » Je prescris la lenteur et la sollicitude à ceux qui commencent; car ce qu'il nous faut obtenir d'abord, c'est d'écrire le mieux possible. L'habitude donnera la célérité. Tout se réduit à ceci : en écrivant vite, on ne parvient pas à bien écrire; en écrivant bien, on parvient à écrire vite. « Pensée profonde qu'on ne saurait trop méditer. Mais ce n'est pas du

premier jet qu'il est question ici, c'est de la revision. Il est évident qu'au moment où vous prenez la plume pour exécuter ce que vous avez conçu, pour mettre au dehors cette production de votre esprit, il ne faut pas procéder avec lenteur en calculant en quelque sorte avant d'écrire la valeur de chaque expression : ce serait enlever la verve au sentiment et à l'imagination, comme le mouvement à la pensée.

Non, c'est avant et après qu'il faut procéder avec lenteur; avant, pour concevoir; après, pour revoir, rectifier, refondre. Ce dernier travail, les jeunes gens ont peine à s'y prêter. Ils croient aisément que ce qu'ils ont fait est bien fait et qu'ils ne peuvent mieux faire. Il n'est pas de plus grand obstacle à leurs progrès. Et cet obstacle, il le faut combattre par tous les moyens possibles.

Il y a trois causes qui empêchent les jeunes gens de retravailler leur composition : la satisfaction qu'ils ont d'eux-mêmes après avoir couché leurs idées sur le papier; la peine qui succède au plaisir quand il s'agit de remanier ce qu'on a fait; le sens critique enfin qui manque à la jeunesse, aussi riche de sentiments et d'imagination qu'elle est pauvre souvent de réflexion, de jugement et de goût. Il faut lui apprendre d'abord à être mécontent d'elle-même, eu lui rappelant ces vers :

Un sot en écrivant fait tout avec plaisir :

11 n'a point en ses vers l'embarras de choisir;

El toujours amoureux de ce qu'il vient d'écrire,

Ravi d'étonnement, en soi-même il s'admire.

Mais un esprit sublime en vain veut s'élever

A ce degré parfait qu'il tâche de trouver;

Et, toujours mécontent de ce qu'il vient de faire,

Il plaît à tout le monde et ne saurait se plaire.

Quand Boileau, avec ce talent de lecteur qu'il possédait, lut pour la premièi^e fois à Molière ces vers qui lui étaient dédiés, le grand comique l'interrompit à cet endroit, et, lui serrant la main : " Voilà, lui dit-il, la plus belle chose que vous ayez jamais dite. Je ne suis pas du nombre de ces esprits sublimes dont vous parlez; mais tel que je suis,^'e n'ai rien fait en ma

vie dont je sois véritablement content. " Ainsi parlait l'auteur du Misanthrope. Et quand on pense que tous les grands écrivains 1 ont leurs manuscrits chargés de ratures, on reste convaincu qu'il n'est donné à personne d'atteindre du premier coup à la perfection, perfection relative, cela va sans dire : il n'y a jamais rien d'absolu dans les choses contingentes, mais perfection, par rapport à celui qui écrit et au sujet qu'il traite. On n'y parvient que par ce travail de revision qui n'est pénible au fond que pour les sots dont a parlé Boileau et pour les paresseux et les insouciants, à qui répugne une besogne qu'ils croient inutile.

Il faut avoir Vinstinct du mieuœ, pour bien se corriger. Il faut se former un idéal de perfection, et y tendre sans cesse et sans repos. Alors, si nous ne sommes pas contents de notre œuvre, nous pouvons espérer que les autres, moins exigeants, parce qu'ils ont un idéal moins élevé, applaudiront sans réserve à nos efforts.

« Jl plaît à tout le monde et ne saurait se plaire. »

Pour posséder ce sens critique qui nous oblige à corriger et à refaire, il faut qu'on ait lu beaucoup, et qu'on soit parvenu à saisir en quoi diffèrent les œuvres d'un goût parfait des œuvres moins achevées. A ce point de vue, les modèles qu'on ht aux élèves, après la confection de leur propre travail, sont d'un grand secours. Mais ce n'est pas dans les classes inférieures que l'on peut rencontrer ce discernement qui nous fait effacer une phrase mal tournée, un terme impropre, équivoque ou obscur, une image banale ou trop ambitieuse. Le meilleur conseil qu'on puisse donner aux jeunes gens qui commencent et dont la langue est encore bégayante, c'est de se défaire de la première forme qui se présente à leur esprit. Ils sont tellement empêtrés dans les vulgarités du langage usuel que les

1 II en faut excepter Lamartine, homme tout d'inspiration et qui avait le don de sa langue, mais qui aurait évité bien des imperfections s'il s'était donné la peine de se corriger toujours, comme à l'époque des premières Méditations.

phrases banales accourent d'elles-mêmes sous leur plume. Ils doivent se persuader qu'en cherchant à dire autrement, ils diront mieux. Que leurs brouillons soient bien chargés de ratures ; en peu de temps, ils s'apercevront de leurs progrès. Le brouillon est chose obligatoire. Un travail fait sans brouillon est nul : voilà la règle, il faut une grande habitude, une habitude journalière de l'art d'écrire, pour écrire vite et bien, pour trouver immédiatement la meilleure forme de la pensée. Ceux-là mêmes qui ont le plus d'expérience ne se contentent pas du premier jet, s'il ont le respect de l'art et le souci de la perfection. Les œuvres écrites pour le public, fussent-elles vierges de ratures, sont du moins passées au crible des épreuves^ et deux lignes manuscrites ne formant qu'une ligne imprimée,, les imperfections, les répétitions surtout, sautent aux yeux avec une telle évidence qu'il semble qu'on les regarde à la loupe, et qu'on est pris d'une sorte de terreur sacrée devant ces caractères de la pensée immortelle, comme si d'avance on voyait les siècles penchés sur la page. Pardon de l'image un peu hardie, mais les vrais écrivains, qui ont conscience de leur mission^ comprennent et partagent ce sentiment.

On a beau savoir écrire, improviser même, on trouve toujours à changer en corrigeant les épreuves. Les manuscrits sont plus traîtres et nous cachent nos fautes. On n'a pas pour le papier noirci le respect qui s'attache à la lettre moulée : c'est la différence de l'argile à l'airain. Mais il faut apprendre à la jeunesse ce respect de soi-même qu'on doit éprouver quand on tient la plume, cette chose légère qui parfois pèse d'un poids si lourd dans la balance de nos destinées.

Mais comment faut-il procéder au travail de revision?

Les anciens, qui n'avaient pas l'inappréciable avantage de la parole imprimée, se donnaient le temps de se relire à de longs intervalles avant la grande épreuve de la publicité. N'est-on pas eff'rayé quand on lit dans Horace : " Nonum prematur in annum! Tenez neuf ans votre manuscrit en portefeuille! " Alors, vous le voyez, on n'écrivait pas à la vapeur, comme aujourd'hui. Mais on écrivait des œuvres qu'on lira toujours.

€omment voulez-vous que, dans la première chaleur de la composition, quand l'oreille se laisse enchanter aux bercements cadencés de la phrase, Ton sente immédiatement ses défauts? Le sens créateur étouffe en quelque sorte le sens critique. On est comme possédé du démon de l'enthousiasme. Il faut qu'on puisse se relire à froid, après avoir repris possession de tout son jugement, et que l'imagination et la sensibilité se taisent pour laisser parler la raison. L'auteur se relisant ainsi se met à distance de lui-même et se juge comme s'il s'agissait d'une oeuvre étrangère. Il lui arrive alors de se dire devant une page mal écrite : Comment ai-je pu m'exprimer ainsi? et devant une page heureusement inspirée : Est-ce bien de moi; n'est-ce pas quelque réminiscence?

Les élèves de nos classes littéraires n'ont pas le temps, dira-t-on, de laisser dormir leur travail, pour le revoir avec ce calme de la raison clairvoyante. C'est une erreur : ils le peuvent, dans la mesure du temps qui leur est assigné. On donne, huit jours d'avance, un travail de rédaction de cinq à six pages. Qu'un jour soit consacré au plan et un jour à la rédaction première; qu'il y ait deux jours d'intervalle avant la revision : voilà la marche et la voie du succès.

Nous ne parlons ici que du moment de la revision. Voyons ia manière : si apte que Ton soit à se corriger, ou ne peut le faire à tous les points de vue à la fois. L'esprit a besoin de se concentrer sur chaque point particulier, après avoir jugé l'ensemble. Il faut donc revoir son travail :

1° Au point de vue du fond, c'est-à-dire du choix, de l'ordre et de l'enchaînement des idées.

2° Au point de vue de la forme, c'est-à-dire de la convenance du ton, des qualités générales et particulières du style, des images, des tours, de la coupe des phrases, de la signification et de la valeur des mots, en s'attachant surtout à éviter l'obscurité, les vulgarités, l'absence d'harmonie, les complications de phrases, les répétitions, les disparates, l'inégalité du style et l'impropriété des termes.

3° Au point de vue de l'orthographe, en interrogeant chaque

mot, pour s'assurer s'il est ce qu'il doit être, selon la grammaire et l'usage.

En suivant cette méthode, si l'on n'arrive pas à avoir un beau style — ce qui suppose des facultés innées non départies à tous, — on aura du moins un bon style, un style d'une correction parfaite.

Mais pour cela suffit-il de ne prendre conseil que de soi-même? Non, assurément : nul n'est bon juge, dit le proverbe, en sa propre cause. Notre amour-propre est trop intéressé à nous en faire accroire sur nos mérites. Ce que nous verrions clairement dans autrui, dans un rival surtout, nous ne le voyons pas en nous, pas plus dans le domaine littéraire qu'en celui de la morale.

Que faut-il donc faire, pour nous éclairer pleinement sur nos défauts?

Aux écrivains voici ce que conseille, en son Art "poétique, le législateur de la poésie française :

Faites-vous des amis prompts à vous censurer.

Qu'ils soient de vos écrits les confidents sincères,

Et de tous vos défauts les zélés adversaires,

Dépouillez devant eux l'arrogance d'auteur;

Mais sachez de l'ami discerner le flatteur.

Tel vous semble applaudir qui vous raille et vous joue.

Aimez qu'on vous conseille, et non pas qu'on vous loue.

Un flatteur aussitôt cherche à se récrier. Chaque vers qu'il entend le fait extasier; Tout est charmant, divin, aucun mot ne le blesse. 11 trépigne de joie, il pleure de tendresse : H vous comble partout d'éloges fastueux. La vérité n'a point cet air impétueux.

Un sage ami, toujours rigoureux, inflexible, Sur vos fautes jamais ne vous laisse paisible. Il ne pardonne point les endroits négligés. Il renvoie en leur lieu les vers mal arrangés. Il réprime des mots l'ambitieuse emphase. Ici le sens le choque, et plus loin c'est la phrase. Votre construction semble un peu s'obscurcir : Ce terme est équivoque, il le faut éclaircir. C'est ainsi que vous parle un ami véritable.

îleureux qui sur son chemin rencontre de tels amis : c'est ainsi qu'on arrive à écrire des œuvres parfaites, où le goûi s'associe aux plus précieux dons de la nature. Il en est d< mémorables exemples : à Rome, Horace et Virgile; en France, Racine et Boileau; en Allemagne, Goethe et Schiller. Lamartine, dans sa jeunesse, avait aussi un ami sage aux conseils duquel il aimait à se rendre. Mais combien de tels amis sont difficiles à rencontrer! C'est qu'ils doivent réunir trois conditions capitales : la première, qu'ils aient assez de lumière pour nous éclairer; la seconde, qu'ils aient le temps de revoir nos œuvres; la troisième, qu'ils soient d'un dévouement et d'une fidélité à toute épreuve. Les meilleurs amis littéraires sont ceux qui écrivent aussi et à qui vous pouvez rendre vousmême le service que vous réclamez d'eux, comme les grands poètes jumeaux que nous citions tout à Theure.

S'il est rare que les écrivains affrontant la publicité trouvent des amis véritables, assez éclairés, assez désintéressés et assez dévoués pour s'exposer à les blesser dans leur amour-propre, afin de ne pas les exposer à la censure publique, les jeunes gens qui s'exercent à l'art d'écrire sur les bancs ïïe nos écoles ont l'heureux privilège de trouver ces amis dans leurs professeurs. Ici, point de jalousie, point de rivalité, point d'indifférenct et pci.^t de flatterie possible. L'intérêt du disciple se confond avec celui du maître qui partage avec lui l'honneur du succès. Et plus tard, il sera fier, ô jeunesse, de vous guider encore dans vos essais littéraires, si vous avez gardé en vous l'étincelle sacrée qu'il a cherché h éveiller et à nourrir dans vos esprits et dans vos cœurs.

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