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DE LA TRADUCTION

La traduction ou translation d'un texte d'une langue dans une autre a toujours été considérée, non seulement comme un puissant secours dans la formation du style, mais encore comme une excellente gymnastique des facultés de l'esprit par l'attention qu'elle exige pour pénétrer la pensée d'un auteur et en saisir toutes les nuances à travers les complications de la phrase et la signification particulière que les mots reçoivent, moins encore du caractère de la langue que du talent des écrivains. Il y a là un double travail qui nous fait découvrir le génie des deux langues par la différence de construction dans la phrase, de physionomie dans les mots, d'idiotismes dans les locutions que l'usage a consacrées, et par le tour d'esprit que l'écrivain tient de sa race et de sa propre nature.

La traduction est une sorte d'imitation encore qui doit se tenir à égale distance de la servilité et d'une liberté excessive. S'asservir à la lettre du texte, c'est en méconnaître l'esprit; trop s'écarter du texte, c'est substituer sa propre pensée à celle de l'auteur. L'idéal d'une bonne traduction est dans la fidélité qui reproduit l'esprit de l'original sans s'écarter de l'esprit de la langue dans laquelle on traduit. Si le traducteur n'était qu'un copiste, il ne réussirait pas à reproduire la pensée vivante de son modèle. Il serait infidèle dans la fidélité même. Ce n'est pas dans une pâle et froide copie que nous pourrons saisir les qualités supérieures d'un écrivain : c'est le génie qu'il faut pénétrer et c'est lui qu'il faut faire sentir. On ne le peut qu'en s'élevant à son niveau, en s'identifiant avec lui, en faisant passer en nous sa lumière et sa flamme. Pour bien traduire un écrivain, un orateur, un poète inspiré, il faudrait donc pouvoir régaler soi-même dans une langue rivale en beauté. Au premier

abord, il semble donc que le génie seul soit de force à se mesurer ainsi avec le génie. Mais voici le piège : si la faculté créatrice qui est dans l'original est aussi dans l'interprète, il faut que ce dernier renonce à sa propre personnalité pour revêtir celle de l'écrivain dont il est l'organe. Vous le voyez : la traduction est une question d'art; et tout esprit y peut réussir, à la condition de bien connaître l'auteur que l'on traduit et le caractère distinctif, la physionomie propre et les tours particuliers des deux langues dont l'une doit servir à l'autre de moyen de transmission. Plus il y a de ressemblance entre l'auteur et le traducteur, comme entre les langues qui traduisent leurs pensées, plus nous serons sûrs d'obtenir une interprétation fidèle. Mais, au point de vue de l'art d'écrire, il est de beaucoup préférable que l'exercice de la traduction porte sur des langues et des auteurs d'un génie différent. L'esprit s'aiguise en raison de la difficulté même, et quand l'ensemble d'un morceau a été compris et que le sens particulier se dégage au milieu des circonvolutions de la phrase, on cherche à rendre en sa propre langue la pensée magistralement rendue dans la langue étrangère, en y mettant autant d'art, autant de verve et autant de clarté. La difficulté vraiment sérieuse n'est pas dans la pensée même, elle est tout entière dans l'expression. Les œuvres de sentiment et de raison, de même que celles où dominent les faits, se traduisent aisément dans toutes les langues, parce que les faits, les sentiments, les idées sont du domaine commun de l'humanité. Mais les idiotismes qui tiennent au caractère de la race et les nuances du style personnel de l'écrivain, voilà ce qui fait parfois le désespoir du traducteur arrêté à tout moment par la translation laborieuse des mots d'une langue à l'autre : la liqueur, en se transvasant, risque de laisser évaporer son parfum. Les hommes sont des hommes, quel que soit l'habit qu'ils portent; mais si les uns ont la veste ou la blouse, les autres le manteau ou la robe traînante, ils n'auront ni la même démarche ni les mêmes allures.

Le grand travail du traducteur est un travail <X équivalence, cherchant, par l'analogie et la correspondance des images et des

tours, à rivaliser avec la langue originale. Il y a sur ce terrain de véritables conquêtes à faire.

Quoi qu'on fasse cependant, il y a une chose qu'on ne peut atteindre : c'est ce mystère du génie qui n'est pas dans les mots ni même dans la pensée prise objectivement, mais qui est renfermée dans les replis cachés de l'organisme; c'est cette seconde âme où couve ce qu'on nomme le feu sacré qui s'allume au souffle des inspirations personnelles, subtile essence intransmissible, qui est la part individuelle dans la double façon de concevoir et d'exprimer. Certaines qualités se transportent, ce sont les couleurs tranchées : simplicité, élévation, noblesse; mais les nuances d'énergie ou de grâce, de finesse ou de délicatesse tiennent trop au caractère particulier de la langue, au tempérament et à la nature d'esprit de l'écrivain, pour qu'on en puisse faire une traduction fidèle. En général, plus il y a de subjectivité et d'esprit de terroir dans une œuvre littéraire, moins elle est traduisible. Elle peut être un titre de gloire pour l'auteur et pour son pays; mais elle ne sera que très imparfaitement goûtée à l'étranger par ceux qui ne la liront pas dans la langue originale. Il en est de même des œuvres poétiques ne vivant que d'harmonie, quand cette harmonie est un privilège de la langue nationale et du style de l'écrivain.

Les livres qui se traduisent dans toutes les langues sont ceux qui contiennent le plus de vérités : vérités de raison, vérités de sentiment, vérités de passion, où l'homme se reconnaît sous les costumes divers des pays et des temps. En traduisant de telles œuvres, c'est l'esprit humain qu'on traduit. Le style qu'on y acquiert n'est pas le style des artisans de mots, c'est un style pensé. Ce n'est pas une question de ciselure, c'est la nourriture de l'intelligence. Sous ce rapport, les anciens sont nos maîtres. Ces écrivains étaient des penseurs. Dans quelque langue ou sous quelque forme qu'on les traduise, si le sens est fidèlement rendu, si la pensée nous pénètre, nous échauffé et nous éclaire, ne nous inquiétons pas des ornements de la phrase : elle porte en elle le feu sacré. Quand Hébé versait le nectar au festin des dieux, songeaient-ils à la beauté du vase d'où sortait le breu-

vage immortel? Ciselée dans l'or pur ou formée dans l'argile, la coupe ne vaut que si elle est pleine et si elle étanche notre soif. Cicéron, Tartiste par excellence, le maître des élégances de la parole et du style, quand, pour assouplir sa langue, il traduisait Homère et Démosthène, que cherchait-il? l'idée, et le mot pour l'idée, jamais le mot pour le mot. Et nos grands classiques du siècle de Louis XIV, s'ils se sont livrés aux exercices de la traduction grecque et latine, n'est-ce pas afin de rendre leur langue assez forte pour porter le poids des plus hautes pensées? Ils ont importé de fortes expressions et d'heureux tours dans la langue française en les empruntant aux modèles dont ils faisaient leur étude et leur lecture favorite. Mais ils avaient trop de sens pour sacrifier l'idée à la parure des mots et aux enjolivements de la phrase. Faisons comme eux : pensons, sentons, exprimons par le mot vrai, juste et fort. C'est l'idéal du style durable qui survit à toutes les modes et traduit fidèlement toutes les manifestations de l'esprit comme tous les mouvements de l'âme.

Nous aurions maintenant à donner quelques conseils pratiques sur les procédés de traduction dans l'enseignement moyen.

I. Il faut avoir d'abord l'intelligence du texte, ce qu'on n'obtient qu'en étudiant le mécanisme de la construction, le sens général et le sens particulier des mots.

II. Il faut commencer par traduire littéralement, pour ne pas s'habituer à deviner le sens et à se contenter d'un à peu près.

III. Il faut acquérir la manutention du dictionnaire. Ceci est un point essentiel. Les enfants se laissent souvent rebuter par les recherches du vocabulaire et s'en tiennent à la première signification, sans aller plus loin. Ils arrivent ainsi à traduire au hasard et aboutissent à des non-sens. Il faut lire d'un bout à l'autre les différentes significations des mots avec les exemples cités à l'appui, et marquer d'un point ou d'une croix ce qui a été vu. C'est ainsi que s'obtient la vraie science du langage.

IV. Quand on croit avoir compris tous les mots d'un texte, il faut le relire, en se demandant si l'on a bien saisi la pensée

de l'auteur. Trop souvent, on fait des traductions de fantaisie qui n'ont pas de sens raisonnable. On oublie que ces livres des maîtres sont des œuvres de génie, qui par cela même sont des œuvres de bon sens; et c'est leur faire injure que de leur attribuer des non-sens. S'il en était autrement, les donnerait-on comme des modèles dignes d'exercer l'intelligence de la jeunesse? Quand, pour rendre la pensée d'un auteur grec ou latin, l'élèvetraducteur a écrit en français une phrase qui n'a pas le sens commun, qu'il se dise donc : ce n'est pas cela, je suis dans l'erreur; cherchons un sens plus conforme à la logique des idées et des faits. Mais, sous peine de mettre à la torture l'esprit des jeunes gens, il importe que les morceaux détachés qu'on donne à traduire forment un tout complet, sans qu'il soit besoin de se demander comment l'auteur est entré dans tel ordre d'idées, dont on n'aurait pas la clef. Si, pour éviter toute méprise, une explication préalable est nécessaire, le maître doit la donner.

V. Une fois qu'on est sûr du sens et de la signification de chaque mot, il faut traduire, non plus littéralement, mais littéraireynent. C'est par là qu'on doit finir, et c'est alors seulement que commence la véritable traduction, la traduction d'art où le style s'efforce de rivaliser avec celui des modèles qui ont écrit dans une langue d'un génie tout différent.

On n'attache pas assez d'importance dans l'enseignement à ce travail de traduction littéraire, plus utile au point de vue de la phraséologie que la composition même, car, avant que le style soit formé, on laisse la phrase suivre le cours ordinaire et banal qu'elle prend dans la conversation, tandis qu'en la travaillant pour traduire un texte dont les constructions s'éloignent de celles de notre langue, on apprend à en varier les tours, les ornements, la coupe, les arêtes, le nombre, l'étendue.

Reconnaissons, avec tous les grands esprits, que rien ne peut remplacer l'étude des langues anciennes pour l'éducation intellectuelle, pour la formation du goût comme pour la connaissance approfondie de la langue. Outre que la plupart des mots

français sont nés du latin et du grec, et qu'il faut connaître les étymologies pour savoir la vraie signification des termes, il y a, dans les constructions "de ces langues synthétiques obéissant à Tordre logique des sentiments et des idées, une telle richesse de tours que souvent il suffit de les traduire avec fidélité pour dévulgariser le style, par un système d'inversions ou de transpositions auquel la prose peut se prêter presque autant que le vers. Seulement, il y faut un travail sérieux, une étude incessante dont les jeunes gens en général ne se doutent guère et auquel ils doivent se familiariser, par de continuelles désarticulations de phrase. D'habiles échanges se font entre les principales parties du discours : le substantif rendu par l'adjectif, l'adjectif par le substantif, l'un et l'autre traduisant le verbe et l'adverbe ou traduits par eux. Les phrases latines un peu étendues demandent parfois à être coupées en français : le latin permettant la multiplicité des relatifs qui alourdissent et compliquent la construction française au détriment de la clarté.

Respectons toutefois les périodes, comme les membres d'une même pensée.

Dans toutes les langues, les figures sont les formes oti s'exercent le mieux les facultés de l'écrivain : c'est comme la palette où les couleurs du style se broient. Chaque idiome a ses images. Des figures de pensée peuvent toujours se traduire; mais il n'en est pas de même des figures de mots qui diffèrent souvent d'une langue à l'autre. On prend alors des équivalents, ou, faute d'en trouver, on néglige la figure ici pour la placer plus loin, de façon à conserver la même richesse et le même éclat. A l'aide d'un correctif, on fait passer bien des hardiesses qui semblaient inadmissibles.

Les vers gagnent à être traduits en vers, au point de vue de l'harmonie. Mais quelles ressources la poésie offre au traducteur pour apprendre à enrichir la prose!

Il est plus malaisé de s'exercer à l'art d'écrire en traduisant les langues modernes : allemand, flamand, anglais. Ces langues, on les étudie pour les parler et les écrire plus que pour le& rendre avec plus ou moins d'élégance.

Parmi les idiomes modernes, la langue allemande très circonlocutoire et très riche d'expressions personnelles peut, au point de vue où nous nous plaçons, rendre aux jeunes gens de précieux services, car elle se prête, comme les langues anciennes, à un grand travail de facture dans la translation française, en raison des coupures fréquentes et des efforts qu'elle oblige à faire pour obtenir la liberté de mouvement, la légèreté, la rapidité, la souplesse, et pour donner à la pensée une parfaite clarté.

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