PRÉFACE
Mon cher ami,
Je suis vivement touché du souvenir que vous gardez de nos bonnes années d'Ecole Normale, et de la façon si gracieuse dont vous mêle manifestez. S'il m'est pénible de manquer, à cette heure, du loisir et de la liberté d'esprit nécessaires pour refaire minutieusement avec vous, comme j'aimais à m'y efforcer à l'Ecole Normale, le long et scrupuleux travail intérieur dont vous nous offrez les résultats ; je veux pourtant vous dire combien j'estime heureux que ceux qui nous enseignent nous invitent et nous aident, aujourd'hui même, aujourd'hui surtout, à remplir la tâche que Descartes nous montrait comme supposée par toutes les autres : cultiver notre raison, et nous rendre capables d'avancer en la connaissance de la vérité. Pourquoi sommes-nous prêts, actuellement, à braver toutes les épreuves, sinon parce qu'il s'agit de savoir s'il nous sera permis de demeurer Français, et de faire librement notre métier d'hommes ?
Vos enseignements sont d'autant plus précieux, qu'ils représentent excellemment, non l'asservissement de l'intelligence à des doctrines imposées, mais un effort constant pour conquérir et, en quelque manière, construire la vérité par un continuel appel, d'une part, à l'activité spontanée de
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l'esprit, de l'autre, aux règles de jugement dûment établies, et au contrôle de la critique et de l'expérience.
Déjà, comme élève de l'Ecole Normale, vous étiez essentiellement un esprit en travail. Vous lisiez, vous écoutiez, vous vous instruisiez ; mais tout ce qui vous était communiqué n'était pour vous que matière à réflexion, à recherche, à production personnelle. Vous n'adhériez qu'à ce qu'il vous avait été possible de tirer véritablement au clair, et vous faisiez avec précision le départ de ce que vous pensiez avoir réellement établi et de ce que vous n'étiez point encore parvenu à concevoir clairement et distinctement.
Avide de connaissances qui donnassent un corps et une réalité concrète à votre philosophie, vous vous êtes hvré assidûment et méthodiquement à l'étude des sciences. A l'âge de trente-six ans vous avez entrepris des études médicales, que vous avez poursuivies pendant quatre ans, et que des difficultés matérielles vous ont seules empêché de pousser jusqu'au doctorat.
Votre thèse principale de docteur ès-lettres, Essai sur la Classification des Sciences, est l'œuvre d'une pensée déjà singulièrement mûre, marchant avec décision dans la voie que, par elle-même, elle a su se tracer.
Le problème qui vous a préoccupé est de première importance : c'est celui-là même qui avait éveillé la réflexion philosophique de Descartes : « Les syllogismes, remarque
l'auteur du Discours de la Méthode, servent plutôt à
expliquer à autrui les choses qu'on sait, ou même à parler sans jugement de celles qu'on ignore, qu'à les apprendre. » Au contraire, les mathématiques, avec leurs (( longues chaînes de raisons », sont véritablement capables d'évidence et de certitude. N'y aurait-il pas lieu, en conséquence, se demande Descartes, de distinguer entre logique et méthode, entre syllogisme et déduction ?
Méditant sur ces questions à la lumière des sciences posi-