JUGEMENTS ACTUELS ET JUGEMENTS VIRTUELS
VOUS aviez éprouvé clans le mot lui-même une résistance. Cette résistance n'a fait que de se répéter plus forte quand l'image a reparu. — Prolongez et variez l'épreuve : vous trouverez dans le mot un système de tendances toutes correspondantes à celles de l'image, toutes acquises par lui dans son commerce avec l'expérience et l'image, mais à présent spontanées, et qui opèrent tantôt pour le rapprocher, tantôt pour l'écarter des autres mots ou groupes de mots, images ou groupes d'images, expériences ou groupes d'expériences '. »
La signification d'un mot est assurément faite d'idées liées par association au signe vocal ou graphique et susceptibles d'être évoquées par lui. Mais le savoir virtuel dont le nom est gros est fait de jugernents singuliers et non pas d'images singulières. On peut se tromper sur le sens d'un mot; or il n'y a pas d'erreur là où il n'y a pas de jugement. L'association pourrait encore expliquer l'affinité entre les noms et les images, mais elle n'explique pas la distinction entre les images qui répondent et celles qui ne répondent pas à la signification de ces noms. Surtout, l'association n'explique pas une répugnance. Les jugements, au contraire, ont entre eux des répugnances parce qu'ils sont des assertions, et, à ce titre, relèvent du principe de contradiction. Dans l'exemple proposé par Taine, ce n'est pas l'image évoquée par le mot Tuileries qui me résiste, c'est le jugement Les Tuileries ne sont pas à Londres qui contredit formellement le jugement énoncé. La signification d'un mot se compose donc d'une infinité de jugements possibles dont ce mot est sujet ou attribut ; ceux dont il est attribut forment sa dénotation; ceux dont il est sujet, sa connotation'^. Pierre est homme ', Un nègre est un homme; Don Quichotte est un homme, etc.; la possibilité de tels jugements pouvant avoir une infinité de sujets, mais non pas des sujets quelconques, est la dénotation du mot homme. L'homme est vertébré ; L'homme est mammifère ; L'homme est raisonnable; L'homme est sociable, etc.; la possibilité de tels jugements, pouvant avoir une infinité d'attributs différents, mais non pas des attributs quelconques, est la connotation du mot homme. Le savoir virtuel qui constitue la signi-
1. H. Taine, De l'Intelligence, Paris, Hachette, t. I, liv. I, ch. i, § IIL '
2. Ainsi qu'on le verra plus loin, la dénotation d'un concept se compose de jugements catégoriques, sa connotation de jugements hypothétiques (7 3, 87).
fication d'un mot ne consiste pas seulement en la possibilité d'une infinité de jugements, mais aussi en l'impossibilité d'une infinité d'autres jugements tels que : Ce chien est homme ou L'homme a des ailes. Tracer la limite entre ces deux infinis, l'un contenu dans, l'autre exclu de la signification du mot, c'est le défini/'.
La signification d'un nom n'est donc pas un matériel d'images emmagasinées au hasard de la rencontre, mais bien un savoir recueilli et capitalisé. Ce qui n'est pas jugement n'est pas savoir. Le concept n'est en lui-même ni vrai ni faux, mais il convient à tels sujets, non à tels autres; tels attributs lui conviennent, non tels autres. L'erreur de Taine est d'avoir traité du concept comme s'il appartenait à cet automatisme quasi mécanique qui semble être le caractère de la psychologie infra-intellectuelle. Il ne se définit pas par le seul mécanisme de sa formation, mais par sa fonction, qui est d'être apte à qualifier tels sujets; il n'est pas un pur effet, il est un moyen, et par là il appartient à cette psychologie finaliste de l'intelligence, qui est proprement la logique.
La distinction des jugements virtuels et des jugements actuels ramène à la logique du jugement toutes les questions qu'on attribue d'ordinaire à la logique du concept. Elles ne présentent plus de difficultés quand on examine les jugements implicites, tandis qu'elles sont obscures si l'on n'aperçoit pas les jugements auxquels elles se rapportent.