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JUGEMENTS ACTUELS ET JUGEMENTS VIRTUELS

leur copule, tous leurs caractères formels; il ne leur manque que la croyance. L'indétermination peut porter sur quelque autre partie du jugement, par exemple sur l'un des termes ou sur tous les deux. Dans ce dernier cas, le jugement est réduit à sa forme; mais il n'y a pas suppression pure et simple des termes, car que serait une forme sans aucune matière ? Que serait une affirmation par laquelle rien ne serait affirmé de rien ? Les termes sont indéterminés mais non pas nuls : une chose quelconque, un attribut P, est affirmé d'une chose quelconque, d'un sujet S. Le jugement réduit à un attribut exprimé est ce qu'on nomme un concept. La généralité d'une notion, c'est la possibilité d'une infinité de jugements ayant pour attribut cette notion. Homme est un terme général parce qu'il y a une infinité de sujets dont homme peut être l'attribut.

51. — Le concept n'est pas un fait. Il n'y a pas lieu de se demander si les concepts ou idées existent en soi, s'ils existent dans l'entendement divin, ou s'ils existent dans l'entendement humain. Ils n'existent pas du tout. Ce qui est réel est déterminé ; tout fait est ceci ou cela. Le réalisme et le conceptualisme tombent l'un et l'autre sous la même critique décisive : ils admettent la réalité de l'indéterminé, l'infini donné. Le concept n'est qu'une virtualité, une possibilité indéfinie de jugements.

Les nominalistes ont voulu réduire le concept à un nom. Sans le nom, sans un signe quelconque, sans quelque image singulière actuelle et présente, le concept ne serait pas instable et fuyant ; il ne serait pas du tout, puisque cette image en est le seul élément actuel. Il n'y a pas de pensée sans image parce qu'il n'y a pas de pensée sans concept, de concept sans image. En même temps qu'il est signe pour autrui, le mot est signe aussi pour le sujet, et la pensée individuelle, en même temps qu'elle se socialise par le langage, en reçoit pour elle-même un secours dont l'importance ne semble pas pouvoir être exagérée.

Y eut-il jamais, même au moyen âge, un nominalisme assez grossier pour réduire le concept au seul jflatus çocist Les mots d'une langue étrangère seraient alors des concepts pour celui qui ne l'entend point. Par nom, les nominalistes entendent le

nom significatif. La signification du nom est faite, pour les nominalistes associationistes, de la série indéfinie des images singulières qu'il est capable d'évoquer. Homme suggère à mon esprit l'image de Pierre, de Paul, de Jacques, dont je me représente les traits parce que je les ai vus, de Descartes, de Napoléon, dont je connais les portraits, d'autres, dont les qualités individuelles, au lieu de se grouper autour d'une image visuelle, se groupent autour d'une image auditive, un nom propre, un nom de qualité, de profession, un titre, etc. Le mot homme peut suggérer indéfiniment de ces images, concrètes ou schématiques, parfois extrêmement vagues, mais toujours singulières.

Cependant la signification du nom général contient au moins un jugement virtuel, une croyance implicite (que je viens d'exprimer par le mot: etc.), à savoir que l'énumération de ces images singulières n'a pas de limite. Je puis démontrer la généralité d'un terme, ce qui serait impossible si elle ne consistait en un jugement : Homme peut qualifier non seulement tous les hommes qui sont, ont été et seront, mais encore tous ceux que l'on peut imaginer ; or le nombre n'en est pas limité, parce qu'ils ne sont que des possibles.

Mais il y a une grande difficulté à faire consister la signification du nom général en des images singulières évoquées ou susceptibles d'être évoquées par lui. Un nom peut être associé à des images de toutes sortes : tout ce qui a été en contiguïté dans la conscience avec la perception ou l'image auditive ou visuelle du nom hommes ou avec quelqu'une des images singulières évoquées par lui, tout ce qui présente quelque ressemblance, même superficielle et lointaine, avec l'image visuelle ou auditive du nom ou avec quelque image évoquée par lui, tout cela peut être associé à ce nom. Il faut admettre, avec Taine, que les noms, outre leurs affinités acquises, ont aussi des répugnances. « Lisez cette phrase : « Londres, la capitale de « l'Angleterre, renferme plusieurs beaux jardins, Hyde-Park, « Regent's Parket les Tuileries. » Vous éprouvez une sorte de heurt ou d'étonnement ; vous portez involontairement la main de deux côtés, vers Paris et bien loin vers une autre ville. L'image des Tuileries se réveille, celle de la Seine et de ses quais tout à côté, et cous cous sentez arrêté quixnd vous voulez transporter la première ailleurs. Mais avant qu'elle apparût,

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