‹ Traité de logique;Chapitre 51 sur 106 · MODALITÉ · texte numérisé non relu

MODALITÉ

Assertoriques.

Problématiqvies .

Apodicliques.

98. — Cette table fameuse n'inspire plus aujourd'hui la confiance que Kant avait en elle. 11 tenait la logique formelle, éprouvée par la pratique à la fois doctrinale et pédagogique de tant de siècles de logiciens, pour une acquisition définitive ^ : la théorie du syllogisme était seule restée debout

I . « Depuis Aristote, la logique n'a été obligée de faire aucun pas en arrière ; je suppose en effet qu'on ne voudra pas lui compter pour des améliorations la mise au rancart de quelques subtilités superflues ou une détermination plus claire de son exposé, choses qui touchent plutôt à l'élégance qu'à la certitude de la science. Ce qu'il aut encore admirer en elle, c'est que, jusqu'à présent, elle n'a pu faire non plus aucun

parmi les ruines de tant de systèmes ; les exercices pratiques, qui ont dû tenir une si grande place dans les écoles du moyen âge, n'auraient pas manqué d'en manifester les imperfections si elle en avait eu. Aussi Kant a-t-il cru trouver dans la classification des jugements, énumération systématique de leurs propriétés formelles et base de la syllogistique, le « fil conducteur » qu'il faut suivre dans la déduction des catégories, car ces propriétés formelles du jugement doivent conduire directement aux formes élémentaires de l'entendement pur, d'où elles dérivent.

Cependant Kant lui-même éprouve le besoin de corriger cette tradition si vénérable. La table des jugements manquait de symétrie. Pourquoi n'y avait-il que deux espèces de jugements dans les colonnes de la quantité et de la qualité quand il y en avait trois dans celles de la relation et de la modalité ? Et Kant a ajouté deux « fausses fenêtres » à la table des jugements.

La symétrie est fréquente en logique, comme d'ailleurs en mathématiques. Là où elle manque, le logicien ressent une certaine inquiétude. Elle le rassure, au contraire, comme une garantie, quand il la rencontre sans l'avoir cherchée. Il est possible que le même goût d'ordre et de clarté qui porte un esprit aux études logiques le porte aussi à chercher plus ou moins involontairement la symétrie. Les distinctions nettes sont des oppositions et les systèmes d'oppositions sont symétriques ; une analyse imparfaite laisse un résidu qui s'accuse d'ordinaire par une dissymétrie. Mais, par elle-même, la symétrie n'a aucune valeur logique ; il faut se défier de cette apparence, tout extérieure et souvent illusoire, de l'ordre.

Si la pratique séculaire d'un art prouve l'excellence de ses principes, elle justifie seulement ceux qui y sont réellement appliqués. Or la logique formelle ne fait état que de deux sortes de jugements sous le rapport de la quantité et de deux sortes sous le rapport de la qualité. Les jugements « indéfinis » n'ont jamais été d'aucun usage, et les jugements singuliers sont plutôt un embarras. A vrai dire pourtant, ces deux fausses fenêtres ne sont pas de l'invention de Kant. Les prin-

pas en avant, et que, par conséquent, selon toute apparence, elle semble close et achevée. » Crilique de la Raison Pure, préface de la 3* édition.

DES PROPOSITIONS FORMELLES DU JUGEMENT Vil

cipaux éléments de la table des jugements sont déjà dans Aristote ; on la trouve chez les Stoïciens presque aussi symétrique, bien ordonnée et belle h voir que dans la Critique de la Raison Pure; même les jugements « indéfinis » y figurent. La division tripartite de la quantité en jugements sin^^uliers, universels, particuliers était d'usage courant chez les scolastiques ; mais on la réduisait aussitôt à une division bipartite, en montrant que les jugements dont le sujet est un terme singulier sont nécessairement universels (108), l'attribut ne pouvant être a(Rrmé ou nié que de toute l'extension du sujet, puisqu'elle ne se divise pas. Kant reconnaît d'ailleurs que cette réduction est légitime quand il s'agit de l'usage logique des jugements et de leur subordination formelle. Au lieu de tenir à une triade que la pratique est obligée de ramener à la dualité, il eût été moins inexact de chercher aussi la dualité dans les colonnes de la relation et de la modalité, par analogie avec celles de la qualité et de la quantité.

Kant n'a pas remarqué que la distinction entre général ei singulier concerne les sujets des jugements, tandis que la distinction entre universel et particulier concerne le rapport de l'attribut au sujet. Celle-ci seule est une propriété formelle du jugement \ De même les jugements indéfinis sont traités, dans la logique formelle, comme des jugements négatifs, bien que, l'attribut étant négatif, la négation d'une négation vaille une affirmation. Si Ton considère la forme du jugement luimême, au sens strict du mot, il est affirmatif ; si l'on considère la forme de la proposition, elle est négative. Il faut que ce soit l'un ou l'autre. D'ailleurs les jugements indéfinis se définissent par une propriété de l'attribut, comme les jugements singuliers par une propriété du sujet ; ils ne doivent donc pas être rangés parmi les formes du jugement.

En ce qui concerne la relation, Kant n'a pas considéré que, dans les traités de logique formelle, les syllogismes hypothéti-

I. L'usage de confondre Universel avec Général, Singulier avec Particulier et d'opposer en parlant soit do termes soit de jugements le Général au Particulier est une source de confusions inextricables. J'ai maintes lois fait remarquer la nécessité de dissiper ces équivoques. On me répond, en reconnaissant la justesse de mes observations, qu'il n'est pas possible de triompher d'un usage si ancien et si constant (Lalande, Vocabulaire philosophique). C'est difficile, j'en conviens ; j'ai eu de la peine à m'en affranchir pour mon propre compte. Mais quiconque subit sur ce point le joug de l'usage doit renoncer à s'occuper de Logique (io8).

io8 LOGIQUE DU JUGEMENT

ques et disjonctifs sont très sommairement et très superficiellement étudiés. Voilà bien les méfaits de l'autorité : pour des raisons détestables, Aristote avait dédaigné les syllogismes hypothétiques ; à l'exception de la démonstration par l'absurde, il les excluait de la logique et les renvoyait à la dialectique. Théophraste, puis les Stoïciens s'y sont arrêtés, mais que vaut l'autorité des Stoïciens auprès de celle d'Aristote ? La logique scolastique s'est bornée à mentionner le modus ponens et le modus iollens avec lant de négligence qu'elle omettait, en les formulant, le petit terme (i53), et ne s'apercevait pas que ce ne sont pas deux modes, mais bien deux figures, la première et la deuxième comprenant chacune quatre modes, qu'enfin il y a pour les syllogismes hypothétiques une troisième figure comme pour les syllogismes catégoriques. En revanche, elle retenait comme originaux les jugements et syllogismes disjonctifs, qui se ramènent aux hypothétiques (i i3). A cet égard, la table des jugements n'a point été éprouvée par l'usage.

Quant à la modalité, les scolastiques se bornaient à réduire les propositions modales pour faire rentrer les syllogismes qui en contenaient sous la règle commune. La seule possibilité de cette réduction témoigne que la modalité n'est pas une propriété formelle simple et élémentaire du jugement. Sur ce point, la table des jugements est condamnée par ses applications mêmes ^

I . Kant ne suit pas, pour la modalité, la tradition scolastique qui admettait quatre modes : possible, contingent, impossible, nécessaire. Il préfère, non sans raison, la triade aristotélicienne : Réalité, Possibilité, Nécessité. Mais, ainsi que Sigwart l'a remarqué {Logik, I, 6, p. i8g) la distinction de Kant ne répond pas à celle d'Aristote. Lorsqu'il divise les jugements, relativement à la modalité, en assertoriques, problématiques et apodictiques, il s'agit pour lui de la possibilité ou de la nécessité subjectives de l'acte de juger. Lorsqu'Aristote fait la même distioction, il entend la possibilité ou la nécessité de la relation exprimée par le jugement : Ilàcra npôxot.aU èativ yj toÙ ûîiâpxetv ïj toO èÇ àvâyxr,; ÛTrap/stv r^ xoO èv6É;,(£0-9at ÛTcâp'/siv. I Anal. I, a, 24 & 3i. — Parle mot "JTrâpXîtv, Aristote entend Vinhérence, la relation d'attribut à sujet. Par jugement catégorique, Kant entend tantôt le simple fait de l'assertion, tantôt l'assertion du fait.

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