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CHAPITRE VII LOGIQUE DU JUGEMENT

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99. — Il y a avantage à commencer la critique des propriétés formelles du jugement par la modalité, puisque cette critique aura pour résultat de l'éliminer. D'ordinaire, on réserve la question de la modalité ; on la traite finalement, en appendice ; en attendant, on prend provisoirement pour exemples des propositions dépourvues de tout mode apparent. Mais ces propositions ont pourtant une modalité : eWessonXasseîtoi'iques. Et, comme nous allons le voir, le mot assertorique est équivoque (loi).

Les propositions modales présentent d'ordinaire deux jugements étroitement unis et comme fondus en un seul ; l'un d'eux se réduit à une locution additionnelle, parfois à un simple adverbe ; mais le mode peut aussi être une proposition explicite :

L'histoire nous apprend qu'en de tels accidents On fait de pareils dévoûments.

Deux propositions peuvent être ici vraies ou fausses : est-il vrai qu'on fasse de pareils dévoûments ? Est-il vrai que c'est l'histoire qui nous l'apprend?

Sous les noms de modalité et de propositions modales, on entend deux choses très différentes. D'une part, on peut énumérer une grande variété de modes dont la liste ne saurait être ni méthodique ni complète, tels que : C'est un fait que..., il est évident que..., il est possible que..., il est probable que...

on dit que..., il est établi par témoignage que..., V Eglise nous ordonne de croire que..., etc., etc. D'autre part, on réserve le nom de modalité à une liste systématique et complète donnée par Aristote : Réalité, possibilité, nécessité \ d'où les jugements asser toriques, problématiques, apodictiques.

La logique scolastique appelait, en général, propositions complexes celles qui sont faites d'une principale et d'une incidente ou d'une subordonnée, — complexes selon l'affirmation et la négation celles dans lesquelles la « complexion » afl'ecte la copule et non les termes, — et parmi celles-ci, modales celles dont la complexion est l'un des quatre modes : i possible, '2 contingent, 3 impossible, Ix nécessaire.

On peut séparément affirmer et nier le mode et le dictum, d'où quatre combinaisons. A, E, 1, U, pour chaque mode :

A affirmation du mode, affirmation du dictum.

E affirmation du mode, négation du dictum.

I négation du mode, affirmation du dictum.

U négation du mode, négation du dictum.

Si l'on applique successivement les quatre modes à un même dictum, dans l'ordre où ils sonténumérés ci-dessus, en donnant au mode et au dictum la qualité indiquée par les voyelles des quatre mots Purpurea, îliace, Amabimus, Edentuli, on obtient quatre propositions qui ont le même sens. De plus, le mode ne change pas la valeur du dictum si on applique

Purpurea aux propositions en A Iliace — E

Amabimus — 1

Edentuli — 0

Ces conventions permettent de déterminer si le mode altère on n'altère pas la qualité et la quantité des propositions et de vérifier ensuite si le syllogisme simple, c'est-à-dire dépouillé de son mode, est conforme aux règles.

La liste des quatre modes est défectueuse. Le possible et le contingent ne sont pas formellement distincts ; c'est pourquoi les deux premières syllabes des mots mnémotechniques ont la même voyelle. L'impossibilité n'est que la nécessité de la négative. Kant n'a pas eu tort de revenir à la triade aristotélicienne.

Cette dernière liste, si l'on admet que le jugement est l'expression de ce que l'on sait véritablement, est systématique et complète (92) car elle se laisse ramener à deux dichotomies, i" Une chose peut être connue comme vraie ou simplement comme possible ; 2" Si elle est connue comme vraie, c'est une vérité de fait ou une vérité de droit, acquise par expérience ou par raisonnement. Mais le jugement peut consister à assurer ce qu'on ne sait pas. Tels sont les jugements de foi, admis par soumission à une autorité ; telles sont les croyances qui résultent de l'acceptation d'une tradition, soit qu'on ait résolu de s'ytenir, soit qu'on en subisse l'influence par crédulité ou par inertie d'esprit ; tels sont les jugements instinctifs ou passionnés qui ne se fondent ni sur l'expérience ni sur la raison, et n'en sont pas moins des assertions fermes.

Voilà donc, d'une part, une triade systématique, d'autre part, une liste indéfinie de modes parmi lesquels cette triade peut être comprise. Sont-ce là des propriétés formelles du jugement ?

100. — La réduction des propositions modales consiste aies décomposer en deux propositions relatives l'une à l'objet sur lequel on juge, l'autre à la valeur, à l'origine, aux causes, motifs ou raisons du jugement. Le lion de la fable se dévouera parce qu'en de tels accidents on fait de pareils dévouements ; c'est le motif qui le détermine. Il ajoute que, ce motif, il le puise dans l'histoire. Faute de pouvoir en justifier la valeur, il en indique la source. Dans le tissu du raisonnement, l'enchaînement logique des propositions peut et doit être considéré indépendamment des observations relatives à l'origine des raisons invoquées ; ce sont remarques accessoires qu'on peut faire disparaître du texte et rejeter en note au bas de la page. Ce qui reste doit demeurer logiquement cohérent.

Cette réduction des propositions modales ne va pas toujours sans difficultés. Voici un exemple de Port-Royal :

La loi divine commande d'honorer les rois;

Louis XIV est roi ;

Donc la loi divine commande d'honorer Louis XIV.

La majeure contient une assertion : Il faut honorer les rois, et la raison de cette assertion : parce que la loi divine le GoBLOT. — Traité de Logique. ii

commande. Prenons comme majeure l'assertion elle-même, et voici le syllogisme débarrassé de son mode :

Il faut honorer les rois;

Louis XIV est roi;

Donc il faut honorer Louis XIV \

Telle est la réduction de Port-Royal.

Mais ce n'est pas cela qu'on voulait démontrer. Le vrai sens de la conclusion est : La loi qui commande d*/ionorer Louis XIV est la loi divine. Arnauld emprunte son exemple à la théorie delà souveraineté dans la théologie catholique. Quel que soit le souverain, il exige, dans le domaine où il règne, l'abandon de la liberté du sujet. Par suite, il ne peut y avoir qu'un seul souverain dans un seul domaine. De là des difficultés qui ont fort embarrassé Rousseau quand il écrivait le Contrat Social. La théologie les tranche ainsi : Dieu est le seul souverain ; les rois et les lois humaines doivent être obéis parce qu'il commande de leur obéir. Dans l'exemple de Port-Royal, l'élimination du mode élimine le raisonnement lui-même. Il reste bien un syllogisme, et il est irréprochable : mais il ne prouve pas ce qu'on voulait prouver.

C'est que la formule modale, étrangère à ce syllogisme, fait partie d'un autre syllogisme qui n'est point exprimé, bien qu'il soit le plus important.

La loi qui commande d'obéir aux rois est la loi divine ;

La loi qui commande d'obéir à Louis XIV est la loi qui commande d'obéir aux rois ;

Donc la loi qui commande d'obéir à Louis XIV est la loi divine.

101. — La triade aristotélicienne et kantienne, réalité, possibilité, nécessité, a certes un grand intérêt pour le logicien, mais elle ne répond pas davantage à des propriétés formelles du jugement.

D'abord, pour écarter uue première confusion, s'il est vrai que le jugement dit « assertorique », qui exprime plus qu'une

I. Syllogisme de la i" figure. L'idée d'obligation, de nécessité morale n'est pas ici un mode, mais fait partie de l'attribut : Les rois (M) sont des personnes qu'on doit konorer (P),

possibilité et moins qu'une nécessité, ne peut être lo<j^iquenient fondé que sur Texpérience, il peut aussi ne pas être fondé du tout ou ne pas l'être logiquement ; il n'en est pas moins une assertion. 11 ne faut donc pas assimiler, comme on le fait quelquefois, les jugements assertoriques aux jugements de fait.

Ou bien le jugement est une assertion pure et simple et alors il n'a point de mode. Ou bien il est constaté que ce jugement n'est point nécessaire et que pourtant il est une assertion ferme; alors au jugement se joint un second jugement constatant qu'il est arbitraire. Ou bien il est constaté que ce jugement s'impose nécessairement à l'esprit, non en vertu d'un raisonnement, mais en vertu d'une expérience, et cette constatation est encore un second jugement qui se joint au premier. Qu'appelle-t-on jugement assertorique ? Celui qui est une assertion pure et simple ? Celui qui est reconnu pour être une assertion gratuite ? ou enfin celui qui est reconnu pour une assertion empirique? Dans le premier cas, la modalité est absente, dans les deux autres, il y a deux jugements, le modus et le dictum (99).

Le jugement apodictique est aussi une assertion. Mais à cette assertion se joint la constatation qu'on ne peut pas ne pas la faire. La seconde assertion se rapporte à la première et s'en distingue. Aussi le jugement apodictique peut-il être contesté de deux manières. Si vous dites que A est nécessairement B, je puis soutenir, d'une part, que A n'est pas B, de l'autre, que, s'il est vrai que A soit B, cela n'est ni évident a prioriy ni conséqnence des raisons invoquées. La nécessité n'est donc pas une propriété formelle du jugement, mais la matière d'un second jugement qui s'ajoute au premier.

ha possibilité n est pas non plus une propriété formelle. Ce qu'il faut opposer à l'assertion affirmative ou négative, c'est la non-assertion, c'est-à-dire le non-jugement. Mais ne pasjuger ce peut être ne pas penser du tout relativement à un objet ; ce peut être aussi suspendre son jugement, douter. Celui qui doute a cependant l'idée du jugement qu'il ne fait pas; il le pense, il le formule avec tous ses éléments, le sujet, l'attribut et leur rapport, sauf un seul. Mais cet élément qui manque est l'essence même du jugement, c'est l'assertion (49). Il interroge ou s'interroge, il ne juge pas. Le oui ou le non est nécessaire

et suffisant pour transformer l'interrogation en jugement.

On ne saurait donc parler de jugements interrogatifs ; mais les jugements dits problématiques sont quelque chose de plus. Autre chose est demander quelle heure il est, ce qui n'est aucun jugement, et estimer qu'il pourrait bien être midi sonné, ce qui en est un. Autre chose est demander si une chose est vraie et affirmer qu'elle est possible sous certaines conditions, avec certaines réserves et dans certaines limites, d'ailleurs incomplètement déterminées.

Le jugement problématique est tout à la fois connaissance et ignorance, assertion et doute. Il est une interrogation et la constatation, l'assertion que la réponse manque. Tandis que la nécesssité est le prédicat d'un second jugement qui a pour sujet un premier jugement, lequel est une assertion ferme, la possibilité est le prédicat d'un second jugement qui a pour sujet Vidée d'un premier jugement, lequel ne s'achève pas en une assertion ferme.

La possibilité comporte des degrés et des espèces. La probabilité est une grandeur qu'on apprécie ou qu'on mesure, en un jugement distinct de celui qui exprime la chose probable, et d'ordinaire apodictique. La probabilité, dira-t-on, qui est un caractère du fait que Ton juge et dépend des circonstances objectées de ce fait, ne doit pas être confondue avec le degré de certitude du jugement, lequel dépend des circonstances subjectwes de ce jugement lui-même. Mais le degré de certitude est le rapport entre les chances de vérité et de fausseté, chances dont l'évaluation (et, s'il se peut, la mesure) est la matière d'un second jugement distinct du premier. Enfin le degré de probabilité et le degré de certitude sont distincts du degré de croyance, de l'intensité de la conviction. Mais ici, il ne s'agit plus d'une propriété logique. Le logicien considère le jugement en lui-même, détaché, pour ainsi dire, du sujet qui juge. Celui-ci peut hésiter à juger, revenir sur son jugement, craindre d'être obligé de le remettre en question. Cette indécision, ces fluctuations intéressent le psychologue, mais ne sont pas des caractères logiques du jugement. Pour le logicien, le jugement est ou n'est pas, et dès qu'il est, il est assertion.

Donc il n'y a pas de modalité des jugements, il y a des jugements de modalité.

Cependant, dira-t-on, pour qu'il puisse y avoir des jugements de modalité, encore faut-il qu'il y ait une modalité des jugements, car le second jugement ne fait que reconnaître et constater le caractère apodictique ou problématique du premier. — Il n'est pas question de bannir de la logique les notions de nécessaire et de possible. Nous les retrouverons dans la catégorie de la relation.

102. — De la Constatation Logique. — Comment peut-on constater \di nécessité ou la possibilité d'un jugement? On ne constate que des faits ; tout ce qui est connu par constatation est contingent.

J'appelle constatation logique la constatation du résultat d'une opération logique. C'est bien la constatation d'un fait; mais ce fait peut être un raisonnement. On peut donc connaître par constatation des vérités nécessaires.

Si je fais une addition selon les règles, je sais que le résultat obtenu sera nécessairement la somme des nombres donnés; je le sais avant d'avoir fait l'opération, donc avant de connaître cette somme. L'opération faite, colonne par colonne, les différents chiffres obtenus séparément et écrits tour à tour, je ne la connais pas encore. Je ne puis la connaître qu'en constatant le résultat par une lecture. Certes je ne constate pas, je Juge que ce résultat est nécessaire, parce que je suis persuadé que j'ai opéré correctement. Mais ce résultat que je sais être nécessaire, je ne le connais que par constatation.

Dans le raisonnement mathématique, la constatation logique s'énonce et s'écrit : Si l'on fait telle opération, si, par exemple, on remplace telle expression par sa valeur, « il vient... », « on a... », « on obtient... » Ce n'est pas la lecture du résultat qui apprend qu'il est nécessaire, mais c'est la lecture qui apprend le résultat, lequel est nécessaire.

La constatation logique a une grande importance dans la théorie du raisonnement. Sans elle, la pensée serait absolument discontinue. Il y aurait bien des relations logiques entre les jugements, mais elles ne seraient jamais aperçues. A supposer que l'esprit fut encore capable d'effectuer des opérations logiques, il n'en saurait jamais le résultat. L'importance que nous attribuons à la constatation logique tient tout simplement à ce que le raisonnement est l'œuvre de la pensée

réfléchie. L'esprit observe ses propres opérations, et cette observation est nécessaire au raisonnement.

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