De la copule
115. — Le rapport de l'attribut au sujet s'exprime dans toutes ou presque toutes les langues par le verbe être, qui a en outre une signification propre et toute différente (96, note).
Il est (^erhe substantif el sert à exprimer l'existence réelle quand il est employé sans attribut. L'existence est alors un attribut. Quand je dis Dieu est, c'est l'existence réelle que j'affirme du sujet Dieu. Dans les négatives telles que Le mal n'est pas, La mort n'est plus, c'est l'idée d'existence qui est niée du sujet : Dieu ne se réduit pas à un pur concept ; le mal est une apparence fausse; la mort a cessé, par l'œuvre de la Rédemption, d'être une réalité. Ce qui est affirmé ici et
nié là, c'est l'existence de quelque sujet indépendant de la pensée et répondant à l'idée du sujet qui est dans la pensée. Mais l'existence peut-elle être un attribut? l
Si l'on oppose, au sens métaphysique de ces mots, substance à attribut, l'être n'est pas un attribut de la substance, mais la substance même, et ce qu'elle a de plus essentiel ; les attributs '
et les modes ne sont que des manières d'être. Mais la relation ^
métaphysique de substance à attribut est bien différente de la relation logique de sujet à prédicat, qui ne concerne que le jugement. Est attribut tout ce qui est affirmé ou nié d'un sujet pensé. L'existence est donc un attribut.
Même employé avec un attribut, le verbe être exprime encore l'existence réelle dans certains jugements comme Pierre est savant, Pierre est malade, car les qualifications de savant et de malade n'auraient pas de sens s'il n'était présupposé que Pierre existe. Dans de tels jugements, l'idée d'existence est contenue dans l'idée du sujet : Pierre est pensé comme un f
être réel, dont on énonce une qualité ou un état présent. \
L'idée d'existence exprimée par le verbe être appartient I
donc soit à l'attribut soit au sujet. Lorsque ce même verbe est v
copule, il ne signifie plus que la liaison de l'attribut au sujet. Un verbe est essentiellement un mot qui se conjugue et qui, par ses flexions, par les adverbes qu'on lui adjoint, exprime la forme du jugement, la convenance ou disconvenance entre l'attribut et le sujet, si c'est toujours, ou maintenant, ou autrefois, ou dans l'avenir qu'ils se conviennent ou ne se conviennent pas, si cette convenance ou disconvenance est indiquée comme vraie (indicatif), ou mise en question (interrogatif), ou commandée (impératif) ou supposée, subordonnée, etc. (subjonctif). C'est parce qu'il faut exprimer tout cela qu'on se sert de verbes. La liaison de l'attribut au sujet a du se faire d'abord par simple juxtaposition. Certaines langues admettent l'omission du verbe, et il n'est sans doute pas vrai de dire que le verbe être est alors sous-entendu, supprimé pour rendre l'expression plus brève et plus vive ; mais plutôt le fait d'accoler un adjectif à un substantif est par lui-même unjugement. Il y a, dans le langage des enfants, une période où ils ne savent pas employer les verbes, et se bornent à joindre des adjectifs à des substantifs : Marraine méchante !
Stuart Mill {Log., liv. I, ch. iv) remarque que le verbe être
employé comme copule perd si bien sa signification (^exister que dans ce jugement, par exemple : Un centaure est une invention des poètes, il sert justement à dire qu'un centaure n'existe pas.
On a imaginé des explications ingénieuses de l'emploi comme copule du verbe qui signifie primitivement exister. La raison en est simple. Tout jugement est l'aflirmation de quelque existence, même s'il est négatif; il faut entendre par là quelque chose qui est indépendant de l'acte même de juger. Ce ne serait pas juger que d'affirmer uniquement son propre jugement. Même la pensée la plus abstraite, la pensée mathématique qui crée elle-même ses objets, entend leur attribuer quelque sorte d'existence en dehors d'elle. Autrement elle ne pourrait pas être vraie ou fausse. Ni l'erreur ni le mensonge n'existeraient, car le jugement serait vrai par cela seul que l'esprit le forme. Mais le verbe être, dans tout jugement où il est copule, affirme l'existence du rapport entre l'attribut et le sujet, non l'existence du sujet. Quand l'existence du sujet est supposée, elle est une assertion distincte contenue dans l'idée du sujet: autre chose est affirmer l'existence du sujet et affirmer quelque manière d'être de ce même sujet. Ce jugement Fierre est savant peui être contesté de deux manières: i^Pierre existe, mais n'est pas savant ; 2" Pierre n'existe pas, en sorte qu'on ne peut juger ni qu'il est savant, ni qu'il ne l'est pas. — Ce jugement : Le masque de fer était un frère de Louis XIV implique l'affirmation de l'existence du Masque de fer, et contient deux jugements. On peut le contester en disant: i"* Le Masque de fer n'était pas frère de Louis XIV ; 2° Le Masque de fer n'a jamais existé.
Ainsi tout jugement catégorique est l'affirmation ou la négation, soit de l'existence du sujet, soit de l'existence d'une relation d'attribut à sujet, cette dernière pouvant supposer ou ne pas supposer l'affirmation de l'existence du sujet.
Par existence, il faut entendre dans tous les cas que ce qui est affirmé correspond à quelque chose en dehors du jugement qui l'affirme, ce qui signifie simplement que tout autre esprit devrait juger de même ; autrement dit : tout jugement prétend être çrai.