PREMIÈRE PARTIE. CHAPITRE IX. 19 i
ports arbitraires. Mais, en science, tout produit de l'imagination est appelé du nom commun d'hypothèse. L'hypothèse illégitime et fausse répond au fictif-, l'hypothèse légitime et vraie à l'idéal.
Les hypothèses illégitimes et fausses ont été si souvent employées , et toujours avec des résultats si funestes pour la science, que, par une exagération facile à comprendre, on a plus d'une fois prétendu exclure l'imagination du nombre des facultés qui doivent concourir à l'acquisition delà science, comme lui étant plus nuisible qu'utile. À tel point même que le mot imaginaire a exclusivement été pris en mauvaise part et que le mot hypothèse a fini aussi par être le plus souvent synonyme d'erreur. S'il est incontestable que le mauvais emploi de l'imagination et l'abus de l'hypothèse peuvent nuire à la science , cela peut et doit se dire également de toutes nos facultés ; ce qui n'est pas une raison pour faire proscrire leur emploi, mais un motif de le bien diriger. Il serait à priori bien étonnant qu'une faculté intellectuelle fût en elle-même nuisible au développement des autres facultés et à la formation de la science : mais l'étude attentive de cette faculté démontre au contraire que son intervention légitime est du plus heureux effet dans l'acquisition de la science.
En science , comme en toute chose , le vrai tel qu'on le voit ne satisfait pas toujours, ne paraît pas toujours achevé et complet : or, aller par l'imagination au-delà de ce que l'on connaît, supposer, d'après ce que l'on connaît , ce que l'on ne connaît pas encore, c'est faire une hypothèse. Si la science a besoin de l'observation , elle n'a pas moins besoin de l'expérimentation. Or, qu'est-ce que expérimenter? qu'est-ce que varier, étendre et renverser les expériences , si ce n'est supposer que certains faits, étant combinés de certaine façon, peuvent amener tel résultat, et en conséquence confirmer ou démentir une observation déjà faite, une explication déjà tentée? Une expérience n'est donc jamais , à prendre le terme à la rigueur, qu'une hypothèse réalisée dans un but d'instruction. Combien
de chances de succès n'a-t-on pas lorsqu'au lieu de se contenter de laisser les choses venir se montrer d'elles-mêmes , on se met à la poursuite des phénomènes et de leurs lois avec invention et patience? Si surtout cette invention, prudente en ses essais, ne construit pas en l'air ses hypothèses, mais leur imprime , sur les données de l'observation , un caractère de profonde vraisemblance , la vérité si bien cherchée n'échappe pas longtemps , et, dût-elle échapper, on rencontre chemin faisant une foule de points à éclaircir, de difficultés à lever, qu'on n'éclaircit et qu'on ne lève pas sans grand profit pour la science. Il faut même reconnaître que dans des matières nouvelles et pauvres de faits , quand d'ailleurs on ne l'emploie qu'avec réserve et discrétion , elle peut souvent ouvrir des vues que l'observation n'aurait trouvées que plus tard et à plus grande peine : et l'histoire entière des sciences est là pour prouver que c'est à l'imagination, aidée et rectifiée par l'esprit d'observation, que sont dues en général cette foule de grandes découvertes qui honorent l'esprit humain. Il n'en est peut-être aucune qui n'ait commencé par être un soupçon, une anticipation dont l'imagination a eu la vive et puissante initiative; en un mot, qui n'ait été une hypothèse avant d'être une connaissance scientifique. (D.ymiron, Log., p. 192. )
165. Quelque utiles, quelque nécessaires même que soient les hypothèses dans les sciences , il n'y a cependant pas à se dissimuler que ce procédé n'est irréprochable que si celui qui l'emploie ne le donne et ne le prend lui-même que pour ce qu'il est, c'est-à-dire pour un simple soupçon dont la vérité a besoin d'être confirmée -, que s'il croit n'avoir rien fait jusqu'à ce que , par un contrôle incessant , il se soit assuré de la fidélité ou du peu de fondement de ses hypothèses , et si enfin il n'oublie jamais qu'on ne doit se permettre ce moyen d'investigation que par exception , et à des conditions sévères de formation et de vérification.
l'JUEMliiUE PAlliUi. CHAPITRE ix. 193
Aous allons essayer de tracer ces conditions , et d'abord celles de la formation de l'hypothèse (*)..
166. 1° Il faut, avant toute chose, n'établir d'hypothèse que quand on ne saurait faire autrement ni obtenir la vérité par la méthode directe, c'est-à-dire que quand nous avons épuisé l'observation , considéré l'objet sous toutes ses faces , et que nous avons ainsi connu le plus grand nombre possible de circonstances et de propriétés.
2<> Entre tomes ces circonstances et ces propriétés , on en choisira une ou quelques-unes en petit nombre des plus remarquables, de celles qui paraîtront les plus propres à donner quelque heureuse ouverture sur la solution qu'on cherche.
3° On cherchera, par quelque effort d'esprit, à trouver une ou plusieurs manières d'expliquer cette circonstance ou ces circonstances choisies , et c'est cette explication qui constitue l'hypothèse. Comme il est d'ordinaire assez aisé de trouver plusieurs manières d'expliquer ces quelques circonstances, et que nous n'avons plus alors que l'embarras du choix , les règles suivantes serviront à nous tirer de cet embarras.
4o On examinera si l'hypothèse n'a rien d'absurde ou de manifestement faux, c'est-à-dire si elle n'est point en contradiction avec quelqu'une des vérités qui nous sont certainement connues.
5° Si elle ne se détruit point elle-même , ôtant d'une main ce qu'elle pose de l'autre ; ce qu'on voit arriver souvent quand on forme des hypothèses un peu compliquées.
6° Un autre principe de probabilité pour une hypothèse , c'est-à-dire un autre motif de choix , c'est sa simplicité , son élégance , son analogie avec ce que nous connaissons d'ailleurs de la nature. C'est ce principe qui fait préférer l'hypothèse de Copernic à celle de Ticho-Brahé. Par conséquent,
(*) Les règles suivantes sont empruntées en partie et avec arrangement au traité de logique de De Felice , et surtout à J. S Gravesande , Introd. û laphiL, liv. iv, ch. 3&,;§ 972 à 992.
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celui-là est le plus propre à juger de la valeur d'une hypothèse et plus en état de donner la préférence à celle qui la mérite, qui connaît mieux le cours ordinaire , naturel et réglé des choses, qui possède mieux toutes les circonstances du fait à expliquer , et qui même a plus de connaissance des matières analogues et semblables.
167. L'application à ne rien imaginer que de probable et de vraisemblable est sans doute une garantie des hypothèses qu'on se compose , mais on ne doit pas se contenter de veiller à la formation de ces sortes de conceptions ; on doit aussi , quand elles sont formées , y revenir pour les éprouver et les soumettre au critérium d'une sévère révision , afin de ne leur accorder que le degré de confiance qu'autorise leur vérification. Une hypothèse ne peut devenir une véritable acquisition pour la science qu'autant qu'elle aura été vérifiée et confirmée par de nouvelles observations , de nouvelles expériences qui ne laissent plus aucun doute sur la vérité de la loi que l'on ne ne faisait d'abord que soupçonner. Voici les règles ou plutôt les précautions à observer dans ce travail de contrôle et de preuve :
1° On examinera si l'hypothèse sert à expliquer aussi les autres circonstances qu'on avait d'abord laissées à part ou du moins ne leur est point contradictoire. Car si l'hypothèse est opposée aux choses qu'il est question d'expliquer, ou même si elle ne suffit pas à elle seule pour cette explication et qu'elle ait besoin d'une hypothèse subsidiaire , par cela même elle tombe et il n'y faut plus penser. Mais si non-seulement elle explique heureusement toutes les circonstances connues , et que , de plus , elle rende compte de leur degré précis et exact, alors elle acquiert un degré de probabilité tel qu'on ne saurait se défendre de l'embrasser.
2° Pour plus de sûreté et pour donner à une hypothèse toute la certitude possible , il faut en tirer des conséquences et prévoir ce qui doit arriver en certains cas si l'hypothèse est vraie. Après quoi , observant ces cas ou les faisant naître.