PAEMIÈ&E PARTIE . CHAPITRE IX
fictif, sans tenir compte des rapports réels que ces éléments ont entre eux et de ceux qu'ils soutiennent avec nous. Nos rêves désordonnés et romanesques nous montrent un monde fictif et sans vérité auquel nous sacrifions des devoirs et des biens très-réels. Alors la vie que nous nous proposons, le bonheur après lequel nous courons est une chimère tout aussi impossible à réaliser et à trouver que la Chimère des temps anciens. Le résultat de nos efforts à sa recherche est toujours le découragement, souvent le désespoir : en tous cas, c'est la négation du bonheur.
11 en est de même pour l'art et la poésie. Si c'est à l'imagination de leur fournir toutes leurs créations, elle ne les soutient et ne les fait vivre que par l'idéal. La réalité et ses rapports peuvent seuls nous intéresser véritablement et fournir les éléments du beau. Si dans la poésie une brillante fiction nous intéresse quelquefois, ce n'est que par les rapports qu'elle soutient encore avec la vérité : c'est parce qu'elle est une représentation exacte quoique voilée de la réalité (*). Plus la poésie a fait de progrès , plus elle a rejeté les fictions ; avec la fiction, la poésie et l'art restent stationnaires ou périssent. La fiction est la perte de l'art : l'idéal seul lui donne vie et durée.
163. On pourrait classer les ouvrages des arts suivant que leurs auteurs se sont bornés à la fiction ou ont aspiré à l'idéal. Il en est peu, il est vrai, qui n'aient mélangé ces deux produits, quoique dans des proportions différentes : mais la considération des divers degrés suivant lesquels l'homme a dans les arts mêlé la fiction à l'idéal , pourrait fournir une classification naturelle des œuvres de l'art et en même temps cette classification nous donnerait l'histoire fidèle de leur développement dans les divers pays et dans les divers états do la civilisation humaine.
(*) Il ne faut point confondre l'allégorie avec la fiction. Lorsque dans une fable le poëte prête au loup les traits de l'homme puissant et injuste, à l'agneau ceux de l'innocence opprimée, il n'y a là qu'une allégorie et non une fiction. Le loup de La Fontaine est l'idéal de l'oppresseur brutal.
Au début des sociétés , quand l'homme se trouve encore dans cet état d'ignorance et d'isolement , si mal nommé l'état de nature d'un être social et intelligent , son imagination entre déjà en exercice. Mais, ignorant les vrais rapports des choses, n'ayant à sa disposition que des moyens grossiers , ses œuvres d'art ou de religion consistent en monuments bizarres , en produits fictifs dus à la combinaison monstrueuse d'éléments empruntés à tous les êtres de la nature. Tel est l'art des peuples sauvages : tel fut l'art antique chez les Egyptiens, art qui a disparu avec leurs fictions morales et religieuses.
Mais à mesure que la société se perfectionne , le sentiment de la véritable beauté en suit les progrès, et aux produits fictifs et informes des premiers âges succèdent d'abord la copie plus fidèle de la réalité , puis bientôt ces conceptions qui ne se bornent plus à la réalité , mais qui la corrigent et la dépassent en se conformant plus qu'elle-même à ses lois. Telle fut la statuaire chez les Grecs. Leurs fictions religieuses ont passé : l'idéal qu'ils ont su mettre dans la représentation de la forme humaine nous inspire encore tous les jours.
C'est donc uniquement à la modification et à la combinaison des idées suivant les vrais rapports des objets que doit aspirer l'imagination ; c'est le vrai qu'elle doit chercher, lorsque, en religion et en morale pratique, elle nous offre l'idéal du bien et du bonheur pour lequel l'homme est créé , et le tableau des actes par lesquels il peut y atteindre. C'est le vrai qu'elle doit chercher, jusque dans les brillantes créations de l'art et de la poésie.
164. Or, s'il en est ainsi pour le bonheur, l'art et la religion, comme les considérations précédentes nous paraissent le démontrer, à plus forte raison en sera-t-il de même pour la science dont le but unique est la vérité. En science , comme en tout, l'imagination aboutit au fictif ou à l'idéal, suivant qu'elle unit les éléments de ses produits par des rapports naturels et essentiels ou quelle y fait entrer toute sorte de rap-