DEUXIEME PARTIE. CHAPITRE I
pour tous. Tandis qu'il en est, la parole, par exemple, dont les éléments fournis à l'homme par-sa nature, n'ont cependant aucune valeur significative par eux-mêmes, si l'homme, en vertu de son autorité et de son pouvoir discrétionnaire, ne leur assigne une signification, laquelle ne peut jamais être comprise que par ceux qui sont initiés à ce mystère -, ce langage est, pour cette raison, dit naturel-conventionnel. Les langages artificiels , qui fixent les langages naturels-absolus, sont absolus comme eux : par exemple, le dessin 5 et tout langage qui fixe un langage naturel-conventionnel est conventionnel comme lui -, par exemple, l'écriture. Ainsi, en résumé,
,absoluS) {g-,,
(langages naturels , j \ conventionnels , I parole, etc.
/absolus, î sculpture, etc.
langagesartiflcielJ (emblèmes.
(.conventionnels , ^/^égraphi- ( ques, etc.
175. Tous les langages, en leur qualité de signes de la pensée, la rendant plus saisissable, peuvent servir à la perfectionner en nous , et à la manifester au dehors, cependant tous ne sont pas également puissants, et la plupart même ne sont que d'un usage étroit et limité.
La voix articulée, la parole, est au contraire d'une utilité illimitée,; la souplesse de son organe, la possibilité de l'employer dans les ténèbres et à distance, lui assurent un immense avantage sur tous les autres langages. Si on ne se contente pas de constater la supériorité de la parole sur les autres langages et qu'on recherche en quoi consiste cette supériorité, on trouve qu'elle n'est pas due uniquement à l'usage des sons articulés, mais à une propriété que nous allons examiner.
176. Il esta remarquer que tout langage d'action, toutmouvement produit dans l'organisme à la suite d'un fait intérieur, d'une perception de conscience, exprime cette perception tout entière dansson ensemble, sans distinguer chacune deses parties, en an
mot, sans l'analyser. De là pour ce langage le caractère et la dénomination de synthétique ou de concret. Or, la parole fournit un signe non-seulement pour chaque perception, mais encore pour chacune de ses idées. De là des signes d'une tout autre espèce d'une valeur toute différente à l'aide desquels le fait de conscience, au lieu d'avoir pour expression synthétique et enveloppée un seul signe, est exprimé et développé à la foi s par des signes distincts, dont chacun représente une des idées qu'il renferme. C'est ainsi qu'au lieu d'exprimer sa douleur par un cri, à la manière des animaux, ou par une pantomime animée , l'homme dit, je suis souffrant, en désignant séparément son être par je, sa manière d'être par souffrant, et le rapport de l'un à l'autre par suis. Dans cette expression nouvelle, le fait de conscience se trouve décomposé ou analysé ; de là à cette expression et aux signes dont elle est formée le caractère et la dénomination d'analytiques. De là cette propriété qu'a la parole d'exprimer si parfaitement et si complètement la pensée humaine. 11 n'es1 pas en effet de modifications intérieures qu'elle ne puisse rendre, pourvu que les éléments en soient distincts pour la conscience. Ainsi donc le caractère distinctif et la puissance spéciale de la parole consistent véritablement dans la propriété qu'elle a de rendre avec facilité l'analyse du fait fondamental de la pensée (*).
(*) Ainsi considérées dans leur nature essentielle, toutes les langues sans exception sont analytiques. Mais il en est qui le sont d'une manière plus ou moins parfaite, ce qui fait que, d'après cette considération, on a distingué les langues connues en deux ordres : appelant synthétiques celles qui, comme le latin, le grec et le sanscrit, n'emploient, pour exprimer un objet et son rapport avec un autre objet, qu'un seul mot , modifié dans sa terminaison ( cas ), négligent d'employer l'article , les verbes auxiliaires , les prépositions, etc. ; tandis qu'au contraire, on dit analytiques celles qui ont des mots spéciaux pour désigner et les objets et leurs rapports entre eux ( prépositions ), et par conséquent peu ou point de cas, qui, par l'emploi de l'article, rendent plus précise la signification du substantif, et, par l'emploi de verbes auxiliaires et de pronoms, expriment avec plus de précision les rapports de temps, de modes et de personnes, en modifiant peu les formes verbales. Telles sont la plupart des langues modernes.
Les langues anciennes , et surtout les langues primitives, ont été éminem-
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177. Cette propriété en entraîne d'autres avec elle, et fait que non-seulement la parole sert à l'expression de la pensée, mais qu'elle contribue d'une manière efficace et sûre à la formation de la science.
Pour connaître scientifiquement, pour savoir, il faut observer, comparer, généraliser, induire, classer et déduire.
Observer, c'est distinguer, composer et recomposer un objet pour en prendre une connaissance claire et distincte. Or, nous l'avons déjà remarqué (24), les objets se montrent à nous simultanément et les perceptions qui en résultent sont nécessairement confuses et concrètes. La parole énonçant avec ordre et méthode, et les uns après les autres , soit les objets de nos perceptions, soit les éléments de ces objets, apporte la lumière, la distinction et la précision là où , sans son secours, il y aurait beaucoup d'obscurité, de confusion et d'indétermination. Si à la rigueur, pour distinguer les objets les uns des autres, il n'est pas besoin de les nommer, il est vrai aussi que, si à mesure qu'on les observe, on ne joint pas à la distinction intellectuelle une distinction matérielle, on verra bientôt la confusion reparaître et le travail sera à recommencer. La faculté de distinguer et d'analyser, en un mot, la faculté d'abstraire, est bien en nous; c'est l'attention dans un de ses modes; mais elle
ment synthétiques, comparativement aux langues modernes (Cf. Dam., Log. , p. 27) ; elles ont répondu à la production synthétique du fait de conscience, et à l'imperfection des premières analyses. L'histoire de l'écriture nous apprend que l'écriture a, comme le langage, été d'abord synthétique, et quelle n'est devenue analytique qu'après de longs perfectionnements , passant successivement de l'écriture absolue ou dessin à l'écriture conventionnelle , hiéroglyphique, et enfin alphabétique (Cf. Filon, Élém. de rhétor. franc., introd., § 2 ). Mais, comme la nature essentielle de la parole est d'être analytique , plus les langues se sont perfectionnées , plus elles sont devenues analytiques, et , par suite , plus propres à exprimer avec clarté et plénitude les diverses modifications de la pensée. C'est un avantage que les langues modernes, et le français en particulier, ont sur les langues anciennes. On ne trouve plus dans nos langues modernes qu'une seule espèce d'expression synthétique : ce sont les interjections ; simples cris, simples signes que nous arrachent le plaisir, la douleur, la surprise ou la crainte, et qui expriment le sentiment dans tout ce qu'il a de coucret.
"20 fi TRAITÉ DE LOGIQUE.
a besoin pour arriver à son plein et entier développement d'être secourue par les signes de la parole qui permettent de mieux distinguer et de mieux retenir les éléments qu'elle sépare, de les exprimer ensuite dans leur unité synthétique, et en un mot, de changer la perception primitive, spontanée et concrète en une perception réfléchie et analysée, en une pleine et vraie connaissance. La parole est donc la condition de toute bonne observation.
Elle est également celle de la comparaison. Elle peut en effet noter et fixer les rapports qui existent entre les objets, comme elle fait pour les objets eux-mêmes. Assurément on peut comparer sans mots et sans langage aucun ; mais cependant, si à mesure qu'on découvre des ressemblances et des différences on ne les fixe pas sous un signe, que retiendra-t-on de la vue des rapports ? Comment les comparera- t-on eux-mêmes entre eux? Sans un langage quelconque la comparaison serait vaine, et ses résultats, sans nom, confus et fugitifs, se succéderaient en nous sans y laisser aucune trace.
Quant à la généralisation , il est tout d'abord évident que , puisque ses deux antécédents exigent le secours de la parole, elle est elle-même soumise à la même loi. Mais, de plus, l'idée générale et les principes généraux ont en eux-mêmes quelque chose de si purement intellectuel, ils sont si peu perceptibles dans la vue des réalités individuelles , que, si on ne les fixe pas sous des formules et des mots spéciaux, on risque de les voir disparaître immédiatement après leur acquisition. Pour la formation des principes généraux, plus peut-être que toute autre opération intellectuelle, la parole est d'une utilité indispensable (102, 2°).
Ce qui vient d'être dit de la parole, comme moyen efficace de s'élever aux généralités, s'applique avec la même justesse à la déduction -, elle permet de mieux apprécier le degré de généralité du principe général, de préciser les données du cas particulier , et de saisir avec plus d'exactitude les rapports du principe à la conséquence. Cela résulte trop évidemment des