DE LA CONNAISSANCE COMMUNIQUÉE PAR AUTRUI
275. Dans tout ce qui précède, nous avons considéré la connaissance dans son acquisition par nous-mêmes , dans sa fixation, son développement et sa communication aumoyen du langage, mais toujours en nous-mêmes. Or, par cela même que l'homme est doué du pouvoir de manifester sa pensée et sa science à d'autres intelligences, il possède celui de recevoir la pensée et la science d'autrui. Il est même facile de voir que ce que nous apprenons par nous-mêmes et immédiatement n'est pour chacun de nous qu'une partie infiniment petite de ce qu'il sait, et qu'à quelque période de la vie que nous soyons actuellement parvenus , ce que nous avons pu apprendre depuis la plus tendre enfance, par la conversation, par les leçons de nos instituteurs, par la lecture, forme la portion sans comparaison la plus considérable de nos connaissances. Nous vivons dans le temps et dans l'espace; mais ce que notre vie occupe dans l'espace et dans le temps, n'est qu'un point presque inappréciable. Ce que chacun de nous peut apprendre par lui-même se réduirait donc à bien peu de chose , si les autres hommes ne nous instruisaient par un récit fidèle de ce qu'ils ont vu en d'autres lieux, et si à mesure que le temps marche et que la science se fait avec lui, les vérités obtenues ne se
transmettaient aux siècles suivants et ne se propageaient par l'enseignement. Apprises rapidement et sans tâtonnements, ces vérités peuvent être contrôlées, ces observations répétées, on se les approprie par ce moyen et l'on fait tourner à son profit les travaux de ses prédécesseurs comme ceux de ses contemporains ; on s'enrichit en quelques instants de l'expérience des siècles, et c'est ainsi que par le langage l'homme s'ajoute à l'homme dans l'espace et dans le temps. Ce moyen d'acquisition reconnaît aussi des règles et des conseils qui méritent d'être recueillis, et qui nous restent à exposer.
276. Nous nous trouvons avec celui qui transmet la connaissance dans deux rapports bien distincts :
Ou bien celui qui possède la connaissance nous la transmet directement et nous pouvons lui soumettre nos doutes et lui demander tous les éclaircissements et toutes les preuves désirables,
Ou bien il est trop loin de nous dans le temps ou dans l'espace pour éclaircir nos doutes-, il nous a laissé le témoignage de sa connaissance, et ce qu'il nous a laissé est tout ce que nous pouvons apprendre de sa part sur l'objet en question.
Il y a donc , si l'on peut s'exprimer ainsi , la transmission présente et vivante , et la transmission absente et morte.
Et chacun de ces deux modes se divise encore, le premier m conversation, discussion, leçons; le second en lecture et témoignage historique.
C'est dans cet ordre que nous allons parcourir ces divers moyens, essayant de tracer, sinon des règles, au moins quelques conseils sur ce qu'il y a à observer pour rendre chacun d'eux profitable à la science et pour juger de la légitimité de quelques-uns.