CHAPITRE III
De la conversation.
277. Il ne sera point question dans ce qui va suivre des moyens de converser avec art, et de briller dans une réunion, ni de ces qualités indispensables pour plaire, telles que la modestie , la simplicité, la prudence, le respect des absents etc., la logique ne doit traiter que de cette conversation où l'on n'a d'autre prétention que celle de s'instruire, en acquérant quelques idées utiles, ou en développant celles que l'on a déjà pour les soumettre au jugement de personnes plus instruites que nous.
Pour celui qui a le bonheur de rencontrer de ces personnes, le premier conseil à se rappeler et à suivre est de les écouter avec patience et attention, afin de bien comprendre le sens et la portée des paroles qu'elles nous adressent. Trop souvent on juge la pensée d'autrui sur les premiers mots qu'il prononce, on l'interrompt pour lui répondre au lieu de le prier de compléter sa pensée 5 ou si on ne l'interrompt pas, on ne l'écoute plus et l'on médite ce que l'on se propose de répondre : le temps passé dans une semblable conversation est un temps perdu.
278. Ce n'est pas tout que de se trouver avec des gens instruits et de savoir les écouter • il faut encore savoir les faire parler. Trop de gens, et des plus instruits, choisissent de préférence des sujets auxquels ils sont le plus étrangers. Tel qui pourrait dire d'excellentes choses sur les sciences et sur les arts, parlera exclusivement, si on le laisse faire, de chasse et de chevaux. Il faut alors, par des questions adroites et prudentes, essayer de ramener la conversation sur un sujet utile. « Celui ? dit Bacon (Serm. fidel., ch. 32, de discursu sermo-
» num.) , celui qui fait beaucoup de questions apprend beau- » coup et plaît généralement , surtout s'il sait bien approprier » ses questions au genre d'esprit et à la portée de la personne » à qui il les fait. En lui fournissant l'occasion de parler sur » ce qu'elle sait le mienx , il la rend contente d'elle-même et » de lui, et il s'enrichit de nouvelles connaissances. Il faut » pourtant éviter de fatiguer par trop de questions et d'avoir
» l'air de faire subir un examen Il est bon aussi de va-
» rier les sujets de conversation et de ne pas trop insister sur » un même sujet. La conversation est en effet comme un » sentier à travers champs où l'on se promène au hasard , et » non comme une grande route qui conduit droit à la » ville. »
11 importe aussi de ne pas voir toujours les mêmes personnes , ni les personnes du même parti ou des mêmes opinions que nous. Sans quoi nous serions exposés à persévérer dans les préjugés que nous pourrions avoir eu le malheur de contracter. Une conversation libre avec des hommes de pays différents, d'opinions diverses, est très-utile pour nous débarrasser d'une multitude de faux jugements que nous avons formés , et pour nous donner de plus justes idées et des personnes et des choses.
279. Il ne faudrait pas croire non plus que la conversation n'est profitable qu'avec ceux qui sont évidemment plus instruits que nous , mais penser, au contraire, qu'il est possible d'apprendre encore quelque chose de ceux qui sont au-dessous de nous. Nous sommes tous naturellement bornés , nos vues sont courtes ; nous n'apercevons qu'une seule face de l'objet et nous n'avons pas le coup d'œil assez étendu pour démêler tout ce qui a rapport aux choses dont nous nous occupons , d'où vient que nos conclusions ne sont pas toujours justes. Et comme le point de vue des objets varie selon la différente position des esprits à leur égard , s'il est permis d'employer cette comparaison, un homme borné trouve quelquefois des notions qui échappent à des personnes plus in-