DEUXIÈME PARTIE. CHAPITRE VI
290. Du choix à faire dans ses lectures. — Le premier conseil à donner à cet égard est de diriger ses lectures relativement à un but raisonné. Le second est de choisir parmi les livres qui sont relatifs au but de nos travaux ceux qui sont le plus dignes d'être lus et le plus capables de nous faire avancer dans la carrière que nous nous sommes tracée. Sans ce choix on courrait souvent le risque de mal rencontrer et d'acquérir ce qu'il vaudrait mieux perdre. Avant de connaître un livre, le choix ne peut se diriger que sur l'opinion des autres : on doit alors recourir aux lumières d' autrui et consulter sur ce point les hommes qui joignent à une grande instruction une expérience consommée. Ce qui se dit du choix des livres doit se dire aussi des parties et des fragments de chaque livre qui peuvent convenir à nos vues. Pour se diriger dans ce choix, on peut s'aider utilement de l'exposé du but de l'auteur, des préfaces, des tables et d'autres secours pareils.
291. De l'ordre. — Si nos lectures ne sont pas dirigées avec ordre, les connaissances que nous acquerrons s'offusqueront les unes les autres, et il arrivera comme de fils emmêlés dont on ne pourrait jamais faire une trame.
En général il faut placer en première ligne les ouvrages originaux; quelquefois cependant, surtout au début de nos études, leur lecture peut être précédée avec fruit par celle des compilations ou rédactions méthodiques, qui postérieures aux premières découvertes, montrent mieux lerapport que les diverses parties de la science ont entre elles.
Sauf les cas de lectures faites dans le but exprès et déterminé d'une comparaison entre deux auteurs, il faut ne lire qu'un livre à la fois. Quelquefois les jeunes gens croient hâter leurs progrès, en travaillant en même temps d'après plusieurs ouvrages élémentaires. Cette manière de faire leur est extrêmement nuisible. Elle le serait moins si chaque auteur s'assujettissait au même plan et partait des mêmes principes ; mais cela n'arrive presque jamais. D'où il résulte de l'étude simultanée de deux auteurs une perte de temps considérable et de l'embarras
dans les idées provenant des diverses manières de les classer. Celui qui commence une science a besoin de recueillir toute son attention, d'avoir le moins possible d'objets à considérer, de marcher pas à pas, et de n'avoir qu'une route à suivre, s'il ne veut point rencontrer plus d'obstacles, et arriver bien plus tard au but qu'il se propose. Il comparera plus fructueusement ces divers auteurs ensemble, lorsqu'il se sera bien pénétré des principes de la science, qu'il en aura saisi l'esprit, et qu'il aura acquis la facilité de penser et de comparer. Dans le cas toutefois où, pressé par une curiosité ordinaire aux commençants , on voudrait suivre en même temps deux auteurs différents et éclaircir l'un par l'autre , il faudrait commencer par étudier celui qui nous a été signalé comme ayant un plan plus simple et plus naturel 5 après s'en être bien pénétré et avoir marqué les endroits difiicultueux, on passerait à l'autre ouvrage que l'on étudierait de suite, ayant soin de rapporter au plan du premier toutes les parties du second pour en faire un seul tout 5 on comparerait alors les deux manières de présenter ou de démontrer les mêmes vérités, et l'on tâcherait par cette comparaison d'éclaircir, de rectifier, ou d'étendre ce que chacun de ces ouvrages pourrait offrir d'obscur, ou de défectueux, ou d'incomplet. Mais encore une fois cette comparaison ne peut être bien faite que par une intelligence formée.
Tout ce qui peut faire connaître pleinement l'esprit et le but d'un ouvrage jette du jour sur sa lecture et doit la précéder. Il est donc utile d'avoir quelque connaissance générale de l'histoire des sciences, de la philosophie et même de la littérature; et de savoir particulièrement 1° les opinions régnantes à l'époque oùl'auteur écrivait , 2° ses opinions particulières , 3° l'occasion qui a pu l'engager à publier ses pensées.
292. De l 'attention et de la manière de lire. Lorsqu'on lit par étude et pour profiter des connaissances d' autrui, on doit lire avec une profonde attention, d'une manière lente et pénible qui rapproche de l'invention le travail de la lecture. Lire un livre de science n'est et ne doit être pour les esprits