‹ Traité de logique;Chapitre 179 sur 228 · DEUXIÈME PARTIE. CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE. CHAPITRE VII

caractères d'évidence immédiate et de spontanéité que nous leur avons reconnus. Trouvons-nous ces caractères ? admettons le principe , non pas , encore une fois , par suite de son universalité, mais parce que, après examen, nous ne pouvons pas ne pas l'admettre sans recevoir un démenti de notre raison. Il importe de ne point se tromper à cet égard et de ne point déplacerle motif d'adhésion, enle faisant dépendre, non de l'évidence et de la nécessité de la croyance, mais du nombre des croyants. Ce ne serait rien moins que placer les préjugés populaires à l'abri de l'examen, faire de la voix du peuple la voix de Dieu, voxpopuli vox Dei, et soumettre les décisions de la science au jugement aveugle de la multitude.

302. L'opinion tendant à faire admettre comme vérités indubitables les croyances qui obtenaient l'unanimité dans l'espace, a voulu aussi plus d'une fois donner cette même valeur aux principes qui avaient conquis la même adhésion dans le temps. Il fut une époque où un principe de science avait d'autant plus de valeur qu'il venait d'une source plus antique et avait plus longtemps régné sur le monde des idées. Il semblait qu'il eût par sa longue domination acquis un droit imprescriptible de possession. Il n'y a même pas encore bien des siècles (en 1624) que le parlement de Paris « défendait, à peine » de vie, de tenir ni enseigner aucune maxime contre les au- » teurs anciens et approuvés. »

Sans doute , tous nos respects et toute notre gratitude doivent être assurés à ceux qui nous ont précédés dans la voie si difficile de la science -, sans doute, ce respect doit s'étendre jusqu'à leurs opinions, et nous ne devons pas les rejeter avec dédain, par cela seul qu'elles ont vieilli, mais nous ne devons pas non plus, sur leur titre d'antiquité, les recevoir sans examen et avec un respect qui devient absurde quand il est aveugle et non raisonné (*). Il faut nous souvenir que chaque

(*) Galilée raconte qu'un gentilhomme , très-partisan de la philosophie d'Aristote, fut invité par un médecin de Venise à une démonstration anatomique, Après lui avoir fait voir les nerfs qui , du cerveau et de la moelle,

jour, amenant de nouvelles observations, corrige les inexactitudes ou môme les erreurs de la veille, et que la science, qui ne meurt pas, s'enrichit de toutes les acquisitions du temps. La science des anciens était la science jeune qui n'avait vu que quelques jours 5 la science d'aujourd'hui a vécu et a amassé, elle a joint notre expérience à celle des anciens, comme elle a joint nos jours aux leurs. C'est donc elle qui est la véritable science antique. Bacon a exprimé cette vérité en termes aussi justes qu'énergiques \ nous ne pouvons mieux terminer qu'en citant les expressions de ce philosophe : « De » antiquitate autem opinio , quam hommes de ipsâ fovent , » negligens omninô est, et vix verbo ipsi congrua. Mundi » enim senium et grandsevitas pro antiquitate verè habenda » sunt (*) ; quse temporibus nostris tribui debent , non juniori » aetati mundi , qualis apud antiquos fuit. Illa enim aetas, res- » pectu nostrî, antiqua et major: respectu mundi ipsius, nova

épinière, vont se distribuer à toutes les parties du corps , ce médecin lui demanda s'il croyait encore , avec Aristote , que les nerfs tiraient leur origine du cœur. « J'avoue, répondit le gentilhomme , que vous m'avez fait voir le » contraire, et si l'autorité d' Aristote ne s'y opposait, je serais de votre avis.» (*) Cette belle pensée, que l'antiquité des siècles est la jeunesse du monde, s'est présentée à plusieurs des esprits indépendants qui ont enseigné aux hommes à secouer le joug de l'autorité. On la trouve exprimée presque dans les mêmes termes par Pascal et Malebranche. « Avec combien d'injustice, » dit Pascal {Pensées, art. 1er, De l'autorité en matière de philosophie ), » nous respectons l'antiquité dans ses philosophes ! Car, comme la vieil- » lesseest l'âge le plus distant de l'enfance, qui ne voit que la vieillesse de » cet homme universel (le monde) ne doit pas être cherchée dans les temps » proches de sa naissance, mais dans ceux qui en sont les plus éloignés ? » Malebranche, Rech. de la vér., liv. II, 2e part., ch. 3. «On s'imagine sans » raison que les anciens ont été plus éclairés que nous ne pouvons l'être, et » qu'il n'y a rien à faire où ils n'ont pas réussi. ... Et un faux respect mêlé » d'une sotte curiosité fait qu'on admire davantage les choses les plus éloi- » gnées de nous et les plus vieilles.... On ne considère pas qu'Aristole, Pla- » ton, Épicure, étaient hommes comme nous et de même espèce que nous ; » et de plus, qu'au temps où nous vivons, le monde est plus âgé de deux » mille ans, qu'il a plus d'expérience, qu'il doit être plus éclairé, et que c'est » la vieillesse du monde et l'expérience qui font découvrir la vérité. » Et, à l'appui de ce passage, il cite ces mots par lesquels Bacon termine son aphorisme ; Veritas filia temporis, non auctorilafis.

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