DEUXIÈME PARTIE. CHAPITRE VII
genre humain, des autorités les plus respectables, n'affirmaitelle pas le contraire? Et Galilée n'eut-il pas raison contre tous? Et la circulation du sang , et la théorie de la lumière , et la décomposition de l'eau et de l'air , regardés universellement comme éléments? Harvey, Newton, Carlisle et Nicholson, n'eurent-ils pas raison contre l'unanimité du genre humain?
301 . Ainsi se trouve constaté un premier point, à savoir que l'unanimité d^s hommes a souvent admis l'erreur. D'un autre côté , il n'est pas moins vrai qu'il est des vérités éternelles que tous les hommes connus ont admises , que des insensés ont pu seuls révoquer en doute, et que l'ignorance de quelques-uns n'infirme pas plus que la dénégation sophistique de quelques autres. Or, si l'unanimité des croyances s'est attachée à l'erreur aussi bien qu'à la vérité , il suit que l'opinion, qui prétend que l'unanimité (Consensus) est un caractère suffisant pour reconnaître la vérité , est fausse , et qu'il doit y avoir quelque autre caractère qui produit et légitime l'unanimité, et qu'il faut examiner pour reconnaître le vrai.
Faisons d'abord une remarque : Les vérités particulières , consistant en perceptions de faits particuliers et contingents , doivent toujours rester individuelles et ne peuvent jamais devenir l'objet d'une croyance universelle. Restent donc les vérités générales. Or, si l'on se rappelle ce que nous avons établi précédemment sur la distinction des deux ordres de vérités générales (32.79) , des principes que donne la raison par une généralisation immédiate , et de ceux que donne l'induction par une généralisation médiate , on verra de suite : 1° Que les seconds principes, les principes induetifs, dont l'acquisition exige tant d'observations, de comparaisons, de prudentes précautions , et dont le degré de perfection dépend du plus ou moins d'attention et de force d'esprit, ne sont de prime abord accessibles nia l'unanimité, ni à la majorité du genre humain, renfermant incomparablement plus d'ignorants que d'hommes capables. Aussi ce sont précisément sur des vérités de cette nature que l'unanimité des hommes a été dans
l'erreur, ainsi que le montrent les exemples cités plus haut , et par conséquent elle n'est à leur égard de nulle valeur. 2° Que les principes généraux de la raison , se formant au contraire immédiatement, spontanément, sans travail et sans réflexion , peuvent et doivent se trouver dans toutes les consciences, et être ainsi marqués du caractère d'universalité. Mais qu'on y fasse attention , nul de nous ne croit ces principes , par cette raison que tous les autres les croient, mais chacun de nous les croit parce qu'il ne peut s'empêcher de les croire. Et c'est parce que la réalité se manifeste de la même manière à tous les êtres doués des mêmes moyens de connaître, que tous la jugent de même, et que , devenue évidente et vérité , elle donne lieu à une croyance universelle. L'universalité est le résultat et non la cause de l'évidence et de la certitude. Ces principes que tous les hommes croient sont vrais , non pas parce que tous les hommes les croient , mais parce qu'on ne peut pas être homme et ne pas les croire. Ainsi l'universalité de la croyance à ces principes est une suite de leur nécessité. Par conséquent, l'universalité de croyance à un principe quelconque ne lui donnera de valeur que quand elle sera la suite de sa nécessité reconnue, et non le résultat d'un préjugé , de l'ignorance ou de la confiance accordée aux paroles d'un homme de génie (*). Par conséquent encore, la première chose à faire, lorsqu'un principe nous est proposé comme universellement admis , sera d'examiner si son admission dépend de sa nécessité. Mais comme les principes absolus possèdent d'autres caractères , il conviendra encore , avant de prêter leur valeur à une assertion universellement admise et qui nous paraîtrait marquée du caractère de nécessité , d'examiner si elle possède les autres
(*) « La véritable unanimité est celle qui vient de l'accord des jugements » portés avec liberté et après examen (repriiis exploratâ)... L'accord qui » n'a pour base qu'un préjugé ou une autorité qui subjugue engendre la rou- » Une servile, lacabale du nombre, et non l'unanimité (sequacitas potiùs et » coitio quam consensus). Bacon, lYov. Org.y\\v, I, aph. 77.»