CHAPITRE PREMIER
De la nature et des causes de l'erreur.
304. L'erreur étant le contraire de la vérité , et la vérité étant pour nous la réalité devenue évidente , tellement évidente, que nous ne pouvons nous empêcher d'y croire après avoir légitimement employé les moyens spécialement propres à l'acquisition d'un ordre de connaissance , l'erreur estj, par conséquent, ce à quoi nous croyons sans que l'évidence nous y ait forcés, ce à quoi nous pourrions et nous devrions ne pas croire, après avoir employé, chacun selon sa portée, sa loi et sa spécialité , les moyens propres à acquérir ou à vérifier la connaissance dont il s'agit. Une semblable croyance n'est point nécessitée : l'être intelligent pouvait suspendre son adhésion, s'il la donne, et qu'il se trompe, c'est de son fait. L'erreur est donc imputable et personnelle : on doit se la reprocher et s'attendre à ce que les autres la reprochent , tout en faisant la part de la fragilité humaine.
Nous l'avons déjà exposé , lorsque la connaissance est spontanée, c'est-à-dire, lorsqu'elle est le résultat fatal, de l'évidence, et que tout se passe entre la réalité qui se manifeste et l'être intelligent qui se laisse faire , se contente de voir ce qui se montre, et n'affirme que ce qu'il voit, il n'y a pas chance d'erreur, et ses notions et ses jugements sont dans un rapport exact avec ce qui est et se montre. Mais l'être intelligent ne se contente pas toujours de ce rôle purement passif, l'expérience lui ayant appris qu'en poursuivant l'évidence , il la force quelquefois à se montrer, et que par l'impulsion active qu'il donne à ses moyens de connaître, il augmente leur étendue et leur puissance , l'expérience , disons-nous , lui ayant révélé son pouvoir , il veut s'en servir , et souvent il s'en sert mal , tantôt employant un moyen pour un autre , tantôt, dans son QrHpnr de connaître, négligeant de se conformer aux lois de chacune de ses facultés intellectuel tas. C'est alors qu'il tombe dans l'erreur , s'affirmant comme connu ce qu'il connaît à demi , ce qu'il connaît mal , ou ce qu'il ne connaît pas du tout.
Ainsi , notre activité , ce pouvoir personnel et libre , qui intervient dans l'exercice de l'intelligence sous les noms de distinction, d'attention, de réflexion, de comparaison, etc., et qui, bien appliqué, est la condition de toute connaissance vraiment scientifique, devient , quand il s'applique à faux , la cause de nos erreurs. L'homme ne se trompe que parce qu'il est libre ; sans doute , il ne se trompe pas volontairement, car qui chercherait volontairement l'erreur , si ce n'est pour la dissiper ? Mais il se trompe, parce que, en poursuivant librement la vérité , et avec la meilleure intention de l'atteindre , il ne prend pas le chemin qui pourrait l'y conduire. Esclave de la fatalité , il eût suivi cette route aveuglément ; libre , il la quitte et s'égare.
Un principe est-il proposé à son examen, et croit-il lui reconnaître un caractère d'universalité , il néglige d'examiner les autres caractères et se hâte de prononcer que c'est un