X PUÉ FACE
1° J'ai cru devoir donner au procédé déductif la même importance qu'au procédé inductif ;
2° Après avoir donné des travaux de Bacon sur l'induction une analyse brève, mais que je crois assez complète, j'en ai fait autant pour les Premiers Analytiques d'Aristote, contenant la théorie de la déduction ou du syllogisme. Seulement j'ai donné plus d'étendue à l'analyse d'Aristote, et cela pour deux raisons : la première parce que l'œuvre d'Aristote est moins connue dans nos classes que celle de Bacon ( grâce à l'excellente traduction abrégée que nous devons à M. Lorquet) ; la seconde parce que j'ai eu à cœur de faire connaître à nos jeunes gens, par la citation des textes mêmes d'Aristote, que le philosophe grec savait aussi bien que le philosophe anglais ce qu'est l'induction et la valeur de l'induction, et que ce n'était point sur lui qu'on devait faire retomber les reproches si souvent et si justement adressés à la logique tronquée du moyen âge. La philosophie doit à M. Cousin d'avoir rappelé l'attention sur les écrits de ce grand philosophe. Nous devons à M. Franck et surtout à M. Barthélémy Saint-Hilaire une meilleure connaissance de la logique d'Aristote. Pour ma part, et pour le travail que je publie, je leur dois tant, que tout ce que je puis faire , pour exprimer ma reconnaissance, est de consigner ici mon impuissance à les remercier d'une manière digne d'eux,
Le procédé inductif et le procédé déductif reposent sur les principes absolus de la raison : j'ai
PBÉTACE. XJ
donc cru devoir les faire précéder par la théorie de l'acquisition de ces principes. Les savantes analyses de MM, Royer-Collard, Cousin et Damiron, rendaient ce travail tout fait. Je n'ai eu guère qu'à emprunter et à réunir : cependant, je crois qu'il est résulté de cette union d'analyses déjà faites et connues un ensemble qui peut présenter quelque nouveauté.
La mémoire, qui conserve les connaissances acquises, nous sert aussi plus ou moins pour de nouvelles acquisitions , suivant qu'elle conserve plus ou moins bien ce qu'il faut ou non conserver, c'est pourquoi j'ai voulu en traiter avec quelque étendue. On trouvera également un chapitre sur l'emploi de l'imagination dans la formation de la science : je ne le crois pas sans nouveauté ni sans importance.
J'en dirai autant, peut-être avec trop de confiance, de ce qui concerne le langage et en particulier du chapitre consacré à la définition.
Comme la parole nous sert non-seulement à transmettre notre science, mais à recevoir celle d' autrui ; j'ai cru devoir consacrer quelques chapitres à exposer brièvement les règles qui doivent rendre nos conversations, nos discussions, nos lectures, etc., profitables à l'acquisition de la science.
Ainsi, et en un mot, j'ai essayé de traiter en ce livre de toutes les opérations intellectuelles et de l'emploi de tous les moyens dont le résultat est une connaissance acquise, et valable pour la science.
Xij PRÉFACE.
Et maintenant quelle voie ai-je suivie pour réaliser ce travail?
Quand un sujet est étudié pour la première fois, l'œuvre qui en traite n'a rien à emprunter à autrui. Mais quand le sujet a été étudié par plusieurs auteurs, et, comme l'intelligence humaine, pendant plusieurs siècles, il y a deux manières d'en traiter : la première consiste à tout reprendre à novo, sans vouloir consulter ni connaître ce qui a été fait et dit avant nous ; la seconde , à consulter tous ces travaux antérieurs, à essayer de distinguer ce qui s'est constamment présenté dans les observations de tous, à exposer cette partie de vérité acquise, et à y ajouter, si l'on peut, quelques vérités nouvelles. Je n'ai jamais pensé à la première manière.
Ce Traité est un livre élémentaire destiné à l'enseignement de nos collèges, et j'ai toujours cru que l'auteur d'un ouvrage élémentaire doit d'abord s'attacher à présenter aux jeunes gens ce qui a été dit de bon sur la matière qu'ils ont à étudier. Dans le choix qu'il fait, c'est à la raison calme delediriger, et non à l'enthousiasme , à l'esprit de parti et de coterie. S'il croit avoir à négliger certaines opinions, il doit le faire sans critique amère, et se tenir constamment prémuni contre le désir inquiet de la nouveauté, contre le triste besoin d'anéantir les travaux de ses prédécesseurs , et contre cette activité tumultueuse qui porte sans cesse quelques hommes à censurer par orgueil, à rejeter par dé-
PRÉFACE. XÎij
dain, à détruire par dégoût et à. tout recommencer sur de nouveaux plans.
En conséquence de ces principes que je me suis sévèrement imposés, j'ai tout consulté, et autant que le plan et le but de mon travail le permettaient j'ai pris chez nos maîtres, sans distinction d'école, tout ce qui m'a paru contenir l'expression exacte de la vérité (*). Si j'ai fait usage de matériaux étrangers, je l'ai fait avec un choix libre, sans vouloir rien perdre de ma responsabilité, ni me mettre à couvert sous un nom célèbre. Si telle doctrine que j'adopte est fausse, je suis coupable de ne l'avoir pas vu; si elle est bonne et vraie, on devra me savoir quelque gré de l'avoir distinguée. Le choix des pensées est invention , a dit LaBruyère.
Je ne me suis point attaché à changer l'expression quand je l'ai trouvée bonne; je n'ai point visé aux expressions neuves, mais à un total nouveau. Différant en cela de ceux qui suivent les idées des autres, en les revêtant d'une forme nouvelle, et
(*) Un travail considérable sur la logique vient d'être publié en Angleterre par M. John Stuart Mill. {A System of Logic, ratiocinative and inductive ; being a connected vievo of the principles of évidence, and the methods of scientific investigation ; 2 vol. London, 1843). Si mon livre n'eût été déjà presque imprimé lorsque j'ai appris cette publication, j'en aurais retardé l'impression d'un an, afin de mettre à profit cet ouvrage d'un mérite supérieur. Je dois la connaissance de l'œuvre du savant anglais à l'obligeance infatigable et à l'excellente amitié de M. Amédée Pichot, qui a bien voulu m'en traduire les principaux passages , et m'a ainsi donné la vive satisfaction de voir que je me rencontrais sur les points principaux avec le logicien anglais.
liV PREFACE.
ressemblent à des voyageurs diversement habillés qui suivent la même route et le même chemin battu, lequel les conduit , suivant la belle expression de Locke, non où il faut aller, mais où l'on va, non qub eundum est, sed qub itur.
Je ne saurais trop répéter que mon intention a été, en empruntant ces opinions, non de dispenser de recourir aux ouvrages originaux, mais au contraire de faire connaître ces ouvrages aux jeunes gens et de les inviter à y recourir pour y puiser une instruction plus abondante et plus complète. C'est pourquoi j'ai pris soin d'indiquer avec une scrupuleuse exactitude non-seulement les sources où j'ai puisé, mais les ouvrages où chaque point a été, à ma connaissance, traité avec le plus de talent et d'étendue. J'ai cru épargner ainsi aux jeunes gens désireux d'apprendre, de fatigantes recherches et une perte de temps considérable; l'expérience m' ayant appris que trop souvent dans cette dernière année de philosophie les élèves n'ont ni le temps de lire ces ouvrages originaux en entier, ni assez de connaissances pour aller y trouver les morceaux épars qui se rapportent à telle ou telle question à éclaircir.
Il me reste à dire que la seule prétention que j'ai eue a été de faire un livre de bonne foi , qui pût servir à faciliter aux jeunes gens l'étude de la logique , et leur apprît comment nous nous élevons du simple fait de connaissance à la science. Je ne pense point avoir résolu toutes les diverses ques-