‹ Traité de logique;Chapitre 215 sur 228 · PARTIE COMPLÉMENTAIRE. CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

PARTIE COMPLÉMENTAIRE. CHAPITRE VI

avéré que ce pouvoir dont nous jouissons. Il ne l'est pas moins que nous pouvons distinguer les uns des autres nos phénomènes internes; que nul de nous ne confond l'amour et. la haine , l'adhésion et le refus , la certitude , l'opinion et le doute, le souvenir et la connaissance directe, etc., etc. Tous ces états sont désignés par des expressions distinctes que l'ignorant confond quelquefois , mais que distingue et comprend quiconque a voulu se rendre compte de ce qui se passe en lui. Nous n'avons pas moins le pouvoir de distinguer les éléments d'un fait complexe , que celui de distinguer les faits entre eux : soit, pour exemple, le fait complexe de la liberté. Les personnes mêmes qui ont le moins porté leur attention sur les phénomènes de leur conscience, disent que dans telle circonstance elles étaient trop hors d'elles-mêmes pour avoir agi avec discernement, ou bien qu'elles n'avaient pas suce qu'elles avaient à faire, ou qu'elles n'avaient pas vu assez clairement les divers partis à prendre pour se déterminer avec connaissances de cause , ou bien enfin , que quoiqu'elles se fussent déterminées à agir, la force d'exécution leur avait manqué, etc. Et , encore une fois, tous ces éléments d'un fait libre , sont énoncés par des expressions distinctes , comme être maître de soi, se posséder, concevoir un acte à produire, examiner, délibérer, pencher, résister, se décider, se résoudre, se déterminer, prendre un parti, l'exécuter, entrer en action, qui, non-seulement, les expriment tous, mais les expriment avec des nuances que presque chacun comprend , ce qui prouve que chacun a pu distinguer en lui les éléments du fait complexe de liberté. Et l'ordre même de ces éléments , qui l'ignore ? Qui ne sait pas dire qu'il ne faut pas attendre pour examiner et délibérer que l'on soit entré en action? Les proverbes populaires viendraient à l'appui de cette assertion , si la vérité n'en était pas aussi claire que le jour. Mais si les personnes que les distractions de la vie arrachent incessamment à l'attention qu'elles donnent aux phénomènes intérieurs, sont cependant parvenues à les connaître et à en faire

une certaine analyse , combien cette possibilité n'existe-telle pas plus grande et plus complète pour celles qui feront de ces phénomènes l'objet d'une étude spéciale ! Qui n'a pas éprouvé qu'à force de nous rendre compte de ce qui se passe en nous , nous parvenons à mieux connaître notre état intérieur et à comparer avec exactitude les différents états de notre conscience? Ainsi donc, l'observation et la comparaison des faits de conscience ne sont pas moins possibles que la comparaison et l'observation des phénomènes qui tombent sous les sens : seulement , il faut convenir qu'elles sont souvent plus difficiles , et qu'elles exigent , pour résister aux distractions extérieures, et pour garder les phénomènes sous l'œil de la conscience , une force de volonté dont tout le monde n'est pas capable. Tous les hommes d'ailleurs ne sont pas capables d'étudier les sciences physiques.

354. Mais , dans l'étude du monde sensible , ce n'est pas tout que d'observer et de comparer, il faut reconnaître les lois des phénomènes, et, ces lois reconnues, en tirer des inductions pour les questions qui s'y rapportent. Mais que sont pour l'être intelligent les lois de la nature sensible? la succession régulière des phénomènes , une espèce de lien qui unit les circonstances au fait produit, et nous les fait regarder comme sa condition , sa cause occasionnelle. Ainsi, le mouvement de la marée est lié au passage de la lune au méridien , le développement du germe dans un œuf, à un certain degré de chaleur maintenu pendant un temps déterminé , etc. Et nous regardons comme autant de lois de la nature , tous ces liens, ces rapports établis entre un fait et les circonstances qui en régularisent la reproduction. Or, pourrait-on douter que les faits de la pensée humaine se produisent selon des lois régulières? «Ne serait-il pas bien singulier, dit M. Jouffroy, » que tous les faits observés jusqu'ici dans toutes les parties » de la nature , aient été trouvés soumis à des lois régulières ; » qu'en un mot , l'ordre ait été reconnu et dans l'ensemble et » dans les moindres détails de ce vaste univers , et que les

Page 1