PARTIE COMPLÉMENTAIRE. CHAPITRE VI
» opérations de l'intelligence humaine qui constate cet ordre, » et que les mouvements de la sensibilité humaine qui admire » cet ordre , et que les mobiles de la conduite de l'homme qui » est la pièce la plus merveilleuse de ce vaste ensemble , » eussent été seuls abandonnés au hasard , sans règle et sans »lois certaines? De toutes les suppositions imaginables, ce » serait bien la plus évidemment absurde! » (Préf. des Esq. de ph. mor.y de D. Stewart, p. xxxvm.) Mais si ces lois existent, pouvons-nous les connaître? Rien n'est encore plus facile que de constater que quelques-unes de ces lois sont entrevues même par les personnes les plus étrangères à l'observation scientifique. Et soient pour exemple les lois du souvenir. Chaque jour on entend faire aux questions que l'on adresse sur un fait passé les réponses suivantes : je n'ai pas donné assez d'attention à ce fait pour en avoir souvenir, — ou bien : citez-moi quelque chose qui me remette sur la voie, — ou bien encore : je suis trop fatigue , trop malade , pour me souvenir avec clarté de ce que vous me demandez. Et n'est-ce pas là la triple loi du souvenir reconnue même par ceux qui n'ont pas pensé à l'étudier? Or, si ces lois se manifestent ainsi à la conscience des personnes les plus inattentives , combien ne se montreront-elles pas mieux à l'homme qui fera d'elles une étude suivie et régulière ?
355. Mais , pour reconnaître une loi et admettre une induction comme légitime, il ne suffit pas d'avoir observé comment la nature se comporte dans un cas particulier, il faut pouvoir découvrir ce qu'il y a de constant , de régulier, d'invariable dans ses opérations , et pour cela, il faut lui faire répéter ces mêmes opérations sous des influences diverses , afin de distinguer et d'écarter les circonstances variables qui appartiennent au lieu, au temps, à l'individu, etc. En un mot, il faut expérimenter pour s'élever à l'induction et en contrôler les résultats. Or, si l'expérimentation est possible dans le monde physique, en est-il de même dans le monde de la pensée? nous le croyons. En effet, si l'on n'a ni creuset, ni scalpel
pour traiter le moi , l'être pensant, à la manière des choses physiques , ce n'est pas à dire pour cela , qu'il ne donne prise à aucune espèce d'action. Le moi est force et force vivante; il est sensible, intelligent, c'est-à-dire, accessible à tout ce qui peut modifier son existence , mais il est encore puissant sur lui-même , sur ses sens , sur la nature , et capable par conséquent de tenter toutes les dispositions qu'il croit propres à faire ressortir quelques faits à observer ; or, c'est là expérimenter. On expérimente sur soi ; on expérimente sur les autres. Sur soi, lorsque plein de conscience et d'attention, on se livre sans faiblesse à l'impression des objets -, lorsqu'on se met en présence du monde et de l'humanité , pour voir ce qu'ils nous font et comment ils nous agitent. Sur les autres , en les soumettant aux mêmes épreuves, les interrogeant avec art, et leur demandant le secret de leur conscience, pour suppléer ainsi à ce que l'observation de nous-mêmes peut avoir d'incomplet -, en observant leurs actions et leur conduite, conséquences des principes de leur constitution et de leur nature , et par suite , symboles très-expressifs et très-sûrs de cette constitution et de cette nature ; en s'adressant au sens commun , qui n'est jamais consulté en Vain , et dont les réponses , soumises au contrôle de la réflexion , renferment toujours une vérité , car il ne peut dériver que des lois mêmes de la nature humaine ; en étudiant la langue, forme extérieure de la pensée, et comme son miroir, miroir fidèle pour les hommes intelligents et de bonne foi, expression de cette psychologie involontaire que tous les hommes font à leur insu , et par laquelle ils distinguent en eux-mêmes et dans leurs rapports, les principaux phénomènes du monde intérieur.
On expérimente enfin sur les autres, en étudiant l'histoire de la philosophie, en contrôlant dans cette histoire nos observations, nos inductions; recherchant si elles ont déjà paru, ce qu'elles ont produit, ce que le monde philosophique en a adopté, modifié ou rejeté. Ajoutant ainsi à l'observation de