PARTIE COMPLÉMENTAIRE. SECTION III
c'est qu'elles ont été adoptées sans discussion et sans examen sérieux. Ces croyances ainsi adoptées avant examen sont des préjugés. La science n'a pas de plus mortel ennemi. Que peut faire en astronomie le Musulman qui absorde son étude avec la croyance que Mahomet a caché la lune dans sa manche? Il n'y a point de petit préjugé (*). Un brin de paille devant l'œil empêche de voir les plus hautes montagnes 5 ainsi le préjugé qu'on appelle petit empêche souvent de reconnaître les vérités les plus incontestables. L'anéantissement d'un seul préjugé a souvent eu des conséquences plus heureuses et plus étendues que celles qu'aurait pu produire une acquisition positive pour la science, car il vaut mieux ignorer ce qui est et savoir qu'on l'ignore, que de savoir mal, c'est-à-dire savoir ce qui n'est pas et se croire en possession de la vérité. Ainsi, répétons-le, le premier soin de celui qui débute daas l'étude d'une science doit être de se préparer à recevoir la vérité par l'abandon de toutes les croyances imparfaites et adoptées à la hâte sur les faits et les lois qu'il va examiner, comme devant embarrasser et égarer sa marche (**). Il doit aussi faire une sorte d'effort pour se résoudre à adopter malgré ses préjugés contraires, toute conclusion qui paraîtra appuyée sur des observations exactes et des inductions rigoureuses, fût-elle de nature à renverser toutes les croyances qu'il s'était faites précédemment ou qu'il avait admises sans examen sur la foi des autres. Quand cet
(*) Cf. Gat. Absout, Doct.phil., p. ÛO.
(**) C'est la pensée même que Descartes place en tête de ses méditations. «Ce » n'est pas d'aujourd'hui que je me suis aperçu que, dès mes premières an-
» nées, j'ai reçu quantité de fausses opinions pour véritables et dès lors
» j'ai jugé qu'il me fallait entreprendre sérieusement une fois en ma vie de ,» me défaire de toutes les opinions que j'avais autrefois reçues en ma créance, » et commencer tout de nouveau dès les fondements, si je voulais établir » quelque chose de ferme et de constant dans les sciences.» (Prem. médit.) C'est ce qu'avait déjà recommandé Bacon, disant que s'il se trouvait un homme d'un esprit mûr et solide qui voulût renoncer à cet ensemble de croyances quam habemus, ex mvltâfide, et multo etiam casti, necnon ex puerilibus quas primo hausimus notionibus, et appliquer à neuf son intelligence libre et non prévenue, on pourrait concevoir les meilleures espérances. ( ]\rov. or g., liv. I, aph. 97.)
effort aura eu lieu, qu'aucun préjugé ne se jettera plus à la traverse, et qu'on aura fait le premier pas vers cet état de pureté mentale, on sera étonné du pouvoir de la vérité, delà facilité avec laquelle on admettra les conséquences, une fois leur évidence clairement perçue, et de l'empire qu'elles ne cesseront plus d'exercer sur les croyances.
361. Si rien n'est plus favorable à la science que cet esprit de doute au sujet des croyances qui nous viennent d'autrui et cette ferme adhésion aux vérités qui nous ont paru évidentes, cependant, il faut prendre garde 1° de rejeter sans examen, 2° de s'obstiner à ne reconnaître comme valable que notre propre opinion.
1° Quand une croyance nous est proposée, nous ne pouvons faire qu'une de ces trois choses : croire aveuglément, rejeter obstinément, douter et examiner. Croire sans examen qu'une chose est, ou croire sans examen qu'une chose n'est pas, c'est toujours croire aveuglément, ce n'est jamais savoir. Cependant que de gens sont fiers de leur incrédulité, parce qu'ils confondent croire qu'une chose n'est pas, avec ne pas croire qu'une chose est ; ou qu'ils prononcent que telle chose n'est pas possible, parce qu'ils ne peuvent pas la comprendre. La crédulité est faiblesse -, l'incrédulité est orgueil ou folie; l'esprit de doute et d'examen est sagesse (*) . C'est ce que la science de nos jours a bien compris ; car quelque étrange que paraisse un phénomène, elle ne se refuse point à l'admettre, pourvu qu'elle ait les moyens d'en constater la réalité. Le siècle qui nous a précédés, voulant échapper à la crédulité, trouvait plus court de nier tout ce qu'il ne pouvait pas expliquer ; c'était un excès, mais à tout prendre, il était préférable à l'excès contraire, car il vaut mieux qu'il y ait retard que précipitation dans l'admission d'un principe.
(*) Periculosum est credere et non credere. Ergô exploranda est veritas seniper priùs Quàm stulta pravè judicet sententia.
Phœd., lib. III, f. a.