PARTIE COMPLÉMENTAIRE* SECTION III
2° Pour n'avoir été adoptée qu'après un sévère examen, une croyance peut encore être fausse, et il ne faut pas apporter moins de sévérité et d'impartialité dans la vérification que dans l'examen qui a précédé son adoption. Mais il n'arrive que trop souvent de ne recourir aux faits et à l'examen que pour justifier la solution déjà adoptée. De là vient qu'on ne s'attache point à voir et à décrire fidèlement les choses, mais qu'on n'en voit et n'en remarque que la partie qui s'accorde avec notre manière de voir , qu'on s'arrête avec complaisance sur cette partie, qu'on y revient sans cesse et qu'on ne la quitte plus. Alors toujours et uniquement contemplé, cet élément s'agrandit, prend une importance exclusive, et couvre de son ombre tout le reste ; ainsi les premières dispositions se réduisent à un esprit de doute et d'examen aussi sévère et aussi sérieux dans l'adoption que dans la vérification.
362. On a dit que le génie n'est qu'une longue patience, et que la persévérance donne à la faiblesse la puissance de la force : rien n'est plus vrai. C'est pourquoi les dispositions actives consistent à éviter la paresse, et l'impatience, qui est encore de la paresse, mais plus funeste que la simple paresse. Le travail à faire pour acquérir la science n'est ni court ni facile. Pour le mener à fin , il faut bannir toute négligence et toute mollesse , et à leur place porter et nourrir en soi un vif désir et une ferme volonté, qui ne se laisse effrayer par aucune difficulté, ni rebuter par aucun obstacle.
363. Le degré de force de nos facultés intellectuelles est en partie naturel , en partie acquis. L'exercice fortifie l'intelligence , comme il fortifie nos muscles. Rien de plus important pour apprendre à penser que de s'exercer à penser. L'exercice de chaque faculté ne devient assuré qu'après une longue répétition. Il faut donc se préserver avec soin de la confiance qui suit quelquefois des essais heureux , et se méfier de facultés qu'un exercice long et soutenu n'a pas formées et réglées.
364. Il faut encore se rappeler que la science engendre la science. Plus on a de connaissance, plus on a la possibilité
de saisir certains rapports qui échappent à l'homme ignorant. Cela est évident lorsqu'il s'agit de ces connaissances dont le rapport est immédiat avec l'objet que l'on étudie -, mais cela n'est pas moins vrai des connaissances qui sont unies par des rapports plus éloignés à l'objet de nos études. Les phénomènes naturels éclairent les procédés des arts. Quelquefois aussi les procédés des arts jettent du jour sur les phénomènes de la nature. Qui connaît mieux les uns et les autres en tirera plus de parti dans la recherche de la vérité. Il faut donc se garder de se laisser aller à cet esprit de paresse et d'apathie qui, insoucieux des rapports , s'isole dans sa spécialité et demeure étranger à l'ensemble des sciences. Mais il faut aussi se garder de cette frivolité qui dissémine nos forces sur tous les sujets et ne nous en laisse approfondir aucun. Le savant universel n'est pas -, les spécialités seules font marcher la science. 365. Mais ce dont il faut surtout se défier et se préserver , c'est cette impatience ardente et curieuse qui se hâte de courir à la solution des plus hautes questions de la science. Lorsqu'un semblable désir viendra se jeter à la traverse de nos recherches lentes et de nos investigations minutieuses , rejetons-le comme une tentation de paresse déguisée , et rappelons-nous ce qui est arrivé dans les diverses sciences. Tant que les physiciens ont prétendu déterminer de prime abord les causes des grands phénomènes , ou pénétrer de haute lutte l'essence de la matière , ils n'ont fait que tourner autour de questions insolubles, qu'ils ont transmises à leurs successeurs dans l'état où ils les avaient trouvées (*). Mais une fois qu'ils ont eu bien reconnu que la science de toute réalité doit partir des faits, et qu'ils ont eu adopté une sévère méthode d'observation pour étudier les attributs génériques et spéciaux de chacun des corps , une induction rigoureuse pour conclure les lois des phénomènes généraux ou particuliers , ils ont recueilli les fruits de cette sage réforme , et sont arrivés à des
(*) Cf. Jouffroy, préf. de Reitl.