PREMIÈRE PARTIE , CHAPITRE IV
Absence de préjugés , de passions et de paresse ; Telles sont les conditions d'une légitime observation.
58. Remarque. Quand l'observation a été dirigée selon les règles que nous venons d'exposer, elle est ordinairement suivie de la perception plus ou moins claire de ce qui n'était d'abord perçu que d'une manière obscure et confuse; mais on ne saurait mettre trop de soin à «bien distinguer ces deux faits, l'observation et la perception réfléchie. Il y a entre eux toute la différence qui sépare l'activité de la passivité , la liberté de la fatalité. En effet, l'observation n'est qu'une série d'actes volontaires ; nul n'observe qui ne veut observer ; mais ne découvre pas et ne comprend pas qui veut comprendre et découvrir. Ainsi, pour rendre cette vérité sensible par un exemple, avoir les yeux ouverts devant une œuvre de mécanique , être affecté de toutes les sensations qui résultent de la présence de cet objet et déterminent les perceptions primitives, est un condition préliminaire indispensable pour découvrir et comprendre ce qui engendre et régularise les mouvements. De plus, il est nécessaire qu'une série d'actes volontaires , dirige nos organes dans la décomposition du total , dans l'examen de chaque pièce et la recherche de ses rapports avec l'ensemble , etc. ; il faut encore que pendant tout ce travail, la volonté, sous forme d'attention, écarte les sensations diverses et toutes les distractions qui pourraient nous détourner de la vue de l'objet observé; mais la volonté n'est là que la condition et non la cause de la nouvelle perception qui peut suivre ce travail. Cette condition accomplie, cette nouvelle perception, la compréhension, n'arrive pas toujours. Et quand elle arrive elle diffère essentiellement des actes volontaires d'observation, et ses caractères sont tout à fait opposés. Observer est un acte libre, dont la production ou la suspension dépend de nous. Comprendre, est un fait fatal, irrésistible , qui dépend de l'évidence, non de la volonté, que nous ne pouvons produire quand il ne vient pas, et auquel nous ne pouvons nous soustraire quand une fois il est venu.
La confusion de ces deux faits a souvent eu lieu; elle a lieu tous les jours dans le langage vulgaire, quand on dit, par exemple, les nombreuses observations que ce savant a recueillies, etc., entendant ainsi par observation non plus l'acte volontaire, mais bien la perception réfléchie que cet acte a pour objet de déterminer. Mais si dans une analyse grossière , le fait de la perception réfléchie se cache sous le fait plus apparent de la volonté qui en
est la condition , ce fait n'en est pas moins et ne doit pas moins en être distingué ; d'autant plus que la confusion de ces deux faits jette dans une foule d'erreurs , dont la principale serait de nous laisser croire que , la perception étant volontaire comme l'observation, c'est nous qui produisons nos perceptions , nos jugements , comme nous produisons nos actes d'observation. La philosophie scolastique ne reculait pas devant cette conséquence et reconnaissait des jugements libres. Sa maxime était : Aliud est cognoscere verum, aliud assentire vero. Cette doctrine, si chère à l'autorité , avait pour but d'effrayer les consciences, en laissant aux esprits récalcitrants la responsabilité de leurs doutes ou de leurs dénégations. Mais là n'était pas la vérité : et la perception avec le jugement qui la termine est toujours un fait passif, même dans les circonstances où son apparition est provoquée par des actes de libre volonté.
§ 2. De l'expérimentation.
59. Observer est bon • mais observer ne suffît pas pour connaître d'une manière complète. En effet, des divers phénomènes qui tombent sous la conscience ou sous les sens , la plupart emportés par une rapide succession s'évanouissent et meurent sous le regard même qui les observe , avant d'avoir perdu l'obscurité qu'ils doivent à leur complication ou à leur délicatesse: souvent aussi les faits tels que les circonstances ordinaires nous les présentent ne sont pas dans les meilleures conditions possibles pour leur étude.
Il faut donc dans l'un et dans l'autre cas sortir des limites étroites et obscures de la simple observation, étendre son action sur les objets eux-mêmes , afin de forcer ceux qui sont trop fugitifs à rester sous le regard , et les autres à se montrer sous un meilleur jour ; ce travail c'est Y expérimentation. On expérimente toutes les fois que , dans l'étude des faits intérieurs ou extérieurs, on ne se borne pas à laisser paraître les faits et à les regarder , mais qu'on les cherche et les retient, ou qu'on les fait naître et les saisit habilement après les avoir provoqués , de manière que paraissant dans d'autres combinaisons et d'autres circonstances que Gelles
PREMÎÈREPARTIE , CHAPITRE IV. 57
où ils s'offrent ordinairement, ils soient mieux disposés et plus clairs pour l'intelligence. Souvent aussi les secrets de la nature se manifestent mieux sous le fer et le feu de l'expérience que dans le cours tranquille de ses opérations accoutumées (Bacon). On conçoit bien sans qu'il soit nécessaire d'insister davantage , de quelle utilité il est que l'expérimentation vienne concourir et se mêler à l'observation pour lui prêter appui et force , vérifier ses aperçus et compléter ses résultats.
60. De même que toute observation suppose une perception antérieure qu'elle se propose d'éclaircir, de même toute expérimentation suppose une observation antérieure qu'elle se propose de vérifier et de compléter. De même encore que chacun des actes de l'observation est déterminé par chacun des caractères de la perception primitive , de même l'expérimentation doit faire répondre un travail particulier à chacun des actes de l'observation. Ainsi l'expérimentation, soutenue par l'attention , devra vérifier la distinction et s'assurer par ses expériences que rien d'étranger n'a été laissé , rien d'essentiel enlevé; et ainsi de suite pour le contrôle de l'analyse et de la synthèse. Et , dans chacun de ces actes , elle devra se soumettre elle-même aux règles que devait reconnaître l'observation qu'elle complète et justifie. Cependant, pour obtenir de bons résultats , on ne doit pas se contenter de suivre pas à pas et dans le même sens l'observation déjà faite, car on risquerait d'abord de ne rien découvrir de nouveau , et même de suivre les errements de l'observation si elle avait été mal faite.
61 . Bacon a tracé avec détail les règles de l'expérimentation ; nous les donnerons en résumant le chapitre qui les contient. {De Dig. et augm., liv. V, chap. 2, § 6 et suiv.)
« Modus experimentandi praecipuè procedit , aut per varia- » tionem experimenti, aut per productionem experimenti, » aut per translationem experimenti , aut per inversionem ex-
58 TRATTÉ DE LOGIQUE.
» perimenti , aut per compulsionem experimcnli , aut per » applicationem experimcnli, aut per copulationem experi- » menti, aut per sortes experimenti. »
Variatio experimenti. On varie les expériences de trois manières : 1° en essayant sur des sujets analogues ce que l'on n'a encore tenté que sur un certain sujet ; exemple : on greffe les arbres à fruit ; faire l'essai de la greffe sur les arbres sauvages 5 2° en essayant si des causes en apparence différentes ne produiraient pas des effets semblables $ exemple : les rayons lumineux de la lune, rendus convergents $ produisentils, comme ceux du soleil, une augmentation de chaleur- 3° en recherchant ce qui résulte d'un changement dans la quantité 5 exemple : une balle de plomb emploie un certain temps pour tomber d'une certaine hauteur, une balle de plomb d'un poids double mettra-t-elle moitié moins ou moitié plus de temps pour parcourir le même espace?
Productio experimenti. On développe les expériences de deux manières : par répétition et par extension. Exemple de répétition : l'esprit qui résulte de la distillation du vin est plus fort que le vin , serait-il rendu plus fort par de nouvelles distillations? Exemple d'extension : on aide la mémoire en plaçant des images de personnes dans des lieux déterminés , obtiendrait-on le même résultat en laissant de côté les lieux et se contentant d'attacher les actions et les attitudes aux images des personnes (*)?
Translatio experimenti. On transporte l'expérience en faisant passer dans l'art des procédés fournis par la nature , et dans un art des procédés fournis par un art différent.
Inversio experimenti. On renverse l'expérience en essayant du même procédé sur des faits opposés, ou de procédés opposés sur un même ordre de faits.
Compulsio experimenti. On épuise l'expérience en lapoussant jusqu'à la disparition de la propriété reconnue ; exemple :
(*; Tous ces exemples sont fidèlement extraits de Bacon.