PREMIÈRE PARTIE. CHAPITRE V
sièmc question du problème de Porphyre , wStepov ywptatà ^sv^ ?\ ey toTs alffôïiToTç , les genres sont-ils séparés des objets sensibles ou en font-ils partie? Distincts oui, mais non séparés : séparables peutêtre, mais non dans les limites de ce monde et de la réalité actuelle.
Il en est des lois comme des genres, puisque, comme les genres, elles sont l'objet des perceptions générales. Qu'est-ce que la perception d'une loi? C'est la perception d'une ou de plusieurs circonstances nécessaires à la production d'un fait; c'est la perception de la manière constante et générale dont un fait a lieu. Et cette manière générale, cette condition générale , n'est pas un objet [général , un être général qui existe en dehors des faits qu'il accompagne et dans lesquels il a été perçu, et réponde ainsi isolé à l'idée générale isolée. Soit cet exemple : La vitesse croit comme le carré des temps. Il n'y a pas de vitesse en dehors d'un corps en mouvement, sans un corps en mouvement : il n'y a pas la vitesse en général. Il en est de même de l'accélération de la vitesse. Il n'y a pas de carré des temps en dehors d'un temps déterminé, il n'y a pas le carré en général. Il y a telle ou telle vitesse répondant au carré de tel ou tel temps. Il y a une perception qui a saisi le rapport constant de ces vitesses à ces carrés, et c'est ce rapport constant et trèsréel qui est l'objet de cette perception générale. Mais si ce rapport peut être considéré à part, il ne s'ensuit point qu'il existe en dehors des cas individuels dans lesquels il a été perçu, sans quoi il faudrait admettre l'existence absolue d'un rapport qui n'unirait pas deux termes. Ce qui est contraire aux principes de la raison et à ce que l'expérience nous apprend.
Et cela est vrai des lois que donne la généralisation absolue comme des lois que donne la généralisation comparative. Point de temps, point de conception de temps, en dehors des événements qui nous le révèlent. Ce qui,, certes, ne veut pas dire que les événements constituent et épuisent le temps; pas plus qu'une série de faits n'épuise la loi, la condition de ces faits, mais seulement que,
» arbre l'objet auquel ces qualités conviennent. Ainsi , l'idée de l'arbre que » je me suis formée de cette façon est une notion générale, et comprend les » idées sensibles du poirier, du pommier, et en général de tout arbre qui » existe actuellement. Or, Y arbre qui répond à mon idée générale de l'arbre » n'existe nulle part; il n'est pas poirier, car alors les pommiers en seraient » exclus ; en un mot, il n'existe que dans mon âme, il n'est qu'une idée, mais » une idée qui se réalise dans une infinité d'objets.» Euler, 2e partie, lettre xxxn ; édit. Cournot.
de même que la condition d'un fait n'est point un être qui existe en dehors et indépendamment de ce fait, quoique pouvant être conçu par l'être intelligent d'une manière isolée, de même le temps, qui est la première condition, la condition absolue des événements, n'est point un être, un objet. L'espace, qui est une condition de même degré, n'est point un être, un objet réel, et à existence indépendante ; il est perçu comme étant la condition générale de tous les événements. Sans ces événements, il n'y aurait pas (conception de cette condition ; mais il n'y aurait pas même lieu à condition et à loi. Que serait, en effet, une condition, une loi sous laquelle ne tomberait jamais une réalité? Ces conditions, ces lois d'espace et de temps , sont conçues immédiatement , universellement, au lieu d'être perçues après comparaison et dans des spécialités ; mais cela ne change rien à leur nature, et ne fait pas qu'elles soient autre chose que les conditions, les lois des événements, des réalités qui nous les révèlent. Il y a cette seule différence entre les lois absolues et les lois comparatives, que nous concevons les premières comme ayant dû et devant toujours exister, attendu qu'elles sont les lois de toute existence, et que nous ne pouvons pas concevoir le néant. Nous ne pouvons pas concevoir le néant, parce que nous sommes, et que, par cela seul que nous sommes, il y a toujours eu quelque chose, l'Être des êtres, l'être infini, dont les conditions absolues sont aussi l'espace et le temps. Mais concevoir ces lois comme lois nécessaires d'existences nécessaires, ce n'est pas en faire des êtres et des réalités en dehors de ces existences (*).
Ainsi, en conclusion, l'objet dune perception de loi est le rapport constant perçu entre un fait et une condition; la condition n'a point d'existence isolée et hors des faits , elle n'est point un être ; que celte condition soit absolue ou relative. C'est dans l'union des faits et de la loi que se trouve la réalité des objets de nos perceptions générales. Ne soyons donc pas dupes de l'artifice par lequel nous pouvons séparer psychologiquement ce qui est uni dans la nature et la réalité, et ne prêtons point une existence réelle aux conditions de l'existence.
103. On n'a peut-être pas assez remarqué (quoique M. Cousin l'ait indiqué, cours de 1829, 1, p. 371) le rapport qui existe entre la théorie des espèces intermédiaires et les opinions des réalistes. Depuis les elStoXa de Démocrite, toute la philosophie avait pensé qu'entre les objets extérieurs connus et l'intelligence qui connaît,
(*) M. Cousin aboutit à des conclusions opposées ; on devra de toute nécessité consulter son cours de 1829, 20e leçon, p. 305 à 311.