PREMIÈRE PARTIE. CHAPITRE V
de les réunir en espèces ou en genres. Pour percevoir cette qualité générale, il n'est pas besoin de mots; pour considérer à part, pour abstraire ce caractère commun, il n'est pas besoin d'avoir au préalable un mot pour l'exprimer. Que les mots soient ultérieurement employés et employés avec avantage pour noter, fixer et retenir cette vue abstraite d'un caractère commun, rien de plus vrai; qu'il soit même rare qu'il y ait une idée générale sans un mot qui la précise en l'exprimant, rien de plus vrai encore; c'est même peutêtre cette nécessité du mot pour noter et conserver l'idée générale qui a fait illusion et a fait penser que l'idée générale se réduisait au mot. Mais quelle que soit l'utilitédes motspour rendre plus saisissantes les phénomènes intellectuels , les mots ne les constituent pas. La perception et l'idée doivent exister pour que les mots les expriment; elles doivent exister avant et sans les mots, pour que les mots eux-mêmes soient possibles. Que serait en effet un mot, un nom qui ne nommerait rien, qui n'aurait pas de sens, et auquel ne répondrait pas encore un phénomène intellectuel? L'idée existe donc avant le mot; elle existe, parce qu'il y a à la portée de l'être intelligent une réalité évidente qui se manifeste. La perception générale existe quand il y a possibilité de voir des êtres à qualités communes; l'idée générale existe quand l'être intelligent considère isolément, et abstraction faite de toute individualité, la qualité commune aux êtres perçus , sauf à se servir plus tard d'un nom qui la précise et l'exprime. L'idée générale n'est donc pas seulement un mot, mais un fait très-réel de l'êtreintelligent, fait qui peut exister sans un mot.
3° Enfin, y a-t-il une réalité qui réponde à l'idée générale? Oui certes ; à l'idée générale que renferme toute perception de genre ou de loi répond quelque chose de très-réellement existant; c'est la qualité, le caractère commun à toutes les individualités observées. Ainsi, par exemple, il est impossible de ne pas voir et de ne pas croire qu'il y a un genre très-réel, appelé le genre humain (*), composé de mille et mille individus tous très-différents entre eux, mais qui tous aussi ont quelque chose de commun. Or, ce quelque chose qui leur est commun à tous , au milieu des différences qui les séparent, c'est l'objet de l'idée générale. Ce quelque chose existe
■(*) Nous avons toujours pris cet exemple , parce que , d'abord produit par Aristote, il fut remis en circulation par Boëce, accepté par saint Anselme, et constamment employé dans toutes les discussions de la scolastique. Voyez Aristote, Dern. analyt., liv. n, chap. 19, e\Métaphy$,,\i\.vu> Z , chap. 10.
bien réellement , et il y a encore de ce côté plus qu'un mot audessous de l'idée qui le saisit et ne peut le saisir qu'à la condition qu'il existe. Le réalisme a eu raison de le soutenir : mais son tort a été de réaliser l'abstraction de cette qualité commune, et d'y croire comme à une réalité indépendante, comme à un objet général, un être général , qui existe en dehors et indépendamment des individus en qui on le voit. Un tel objet n'existe pas , et il y a vraiment erreur trop forte , pour ne rien dire de plus, à soutenir une pareille opinion. /
A l'idée, à la vue simple et abstraite de la différence entre A et B, ne répond pas un être, un objet spécial , qui soit la différence entre l'objet A et l'objet B, et par conséquent un troisième objet. Car il s'ensuivrait que, comme cet objet serait lui-même différent des deux autres, il faudrait intercaler entre lui et chacun des deux un nouvel objet-différence, etainsiindéfiniment, ce qui est absurde. Par lamême raison àl'idéede ressemblance entre deux objets ne répond pas un troisième objet réel, distinct des deux autres, et qui soit leur ressemblance, mais seulement une qualité commune, qui est dans chaque objet, indivisiblement unie à chaque objet. Ainsi, pour reprendre notre exemple, ensupposant les hommes réduits à deux, l'humanité ne sera pas un troisième être réel, existant hors et indépendamment de ces deux hommes, mais bien la qualité commune à ces individus qui composent l'humanité. Que ces deux individus disparaissent, l'humanité disparaîtra avec eux, sinon il faudrait supposer une qualité sans une substance en qui elle résidât ; une qualité commune sans des êtres à qui elle serait commune. L'humanité n'existe donc que dans les individus et par les individus, mais en retour, les individus ne se ressemblent et ne forment un genre que par l'unité de 1 humanité , de ce caractère commun qui est en chacun d'eux , et qui, abstrait et considéré isolément par l'être intelligent, devient l'objet de l'idée générale (*). Voici donc la réponse à faire à la troi-
(*) « Quand je vois la pleine lune, et que je fixe mon attention uniquement » sur son contour, je forme l'idée de la rondeur, mais je ne saurais dire que » la rondeur existe par elle-même La lune est bien ronde mais la figure » ronde n'existe pas séparément hors de la lune. Il est de même de toutes les » autres figures ; et quand je vois une table triangulaire ou carrée, je puis avoir » l'idée d'un triangle ou d'un carré, quoiqu'une telle figure n'existe jamais
» par elle-même ou séparément d'un objet réel doué de cette figure Quand
» je vois un poirier, un cerisier, un sapin, etc., toutes ces idées sont diffé- » rentes ; mais cependant j'y remarque plusieurs choses qui leur sont corn m u- » nos, comme le tronc, les branches , les racines; je m'arrête uniquement » à cos choses que les différentes idées ont de commun , et je nomme un